Dans le monde sans en être

Tiède, je te vomirai de ma bouche !

Jugement dernier, détail du tympan de l’église abbatiale Sainte Foy de Conques.

“À l’Ange de l’Église de Laodicée, écris : Ainsi parle l’Amen, le Témoin fidèle et vrai, le Principe de la création de Dieu. Je connais ta conduite : tu n’es ni froid ni chaud – que n’es-tu l’un ou l’autre ! ainsi, puisque te voilà tiède, ni chaud ni froid, je vais te vomir de ma bouche.” (Apocalypse, 3, 14-16)

Depuis quelques temps, le “tiède” est cuisiné à toutes les sauces. C’est devenu un gros mot. Dès que l’Église, la foi, les valeurs sont attaquées, celui qui ne réagit pas aussitôt et ne condamne pas l’injure ou le blasphème, est taxé de “tiède”. Le tiède serait ainsi une personne qui a perdu l’ardeur pour la défense de l’Eglise, une sorte de mollasson, un mollusque sans vertèbres.

Il semble qu’il y ait là un abus sémantique qu’il convient de corriger. Car la tiédeur est un véritable fléau, mais pas celui qu’on croit. Dans la vie spirituelle, la tiédeur désigne quelque chose de bien particulier : un état tout intérieur. Le tiède est celui qui a petit à petit laissé s’éteindre la flamme de l’Amour, ce feu que le Christ est venu allumer sur la Terre.

Ce cri du Christ : “Ignem veni mittere in terram” – “Je suis venu jeter un feu sur la terre” — (Luc, 12, 49) devrait-être celui de tout chrétien. Mais ce feu, qui est appelé à s’étendre sur toute la terre, doit d’abord s’allumer de l’âme de chacun. Ce feu désigne d’abord celui de la charité, cet Amour divin qui nous brûle. L’expérience de sainte Marguerite-Marie Alacoque montre la volonté du Christ d’enflammer le cœur des hommes : il ne peut se contenter d’un cœur qui soit à moitié à lui. Il veut tout.

Le Christ se présente brûlant à Marguerite-Marie, exprimant ainsi son amour pour l’humanité :

“Jésus-Christ se présenta à moi, tout éclatant de gloire avec ses cinq plaies, brillantes comme cinq soleils et de cette sacrée humanité sortaient des flammes de toutes parts, mais surtout de son adorable poitrine s’étant ouverte, Il me découvrit son tout aimant et tout aimable cœur, qui était la vive source de ces flammes.”

Or le Christ nous a demandé de nous aimer les uns les autres comme Il nous a aimé : nous devrions avoir pour l’humanité cet Amour brûlant, prenant sa source dans le cœur du Christ. Dès lors que nous nous éloignons du foyer, nous commençons à nous refroidir.

Bizarrement, nous ne passons pas immédiatement du chaud au froid : nous ne nous détournons pas d’un coup d’un seul de l’Amour du Christ, nous nous en éloignons progressivement, sans trop nous en rendre compte.

C’est ce qu’exprime le livre des Proverbes, en utilisant la métaphore d’un jardin laissé à l’abandon et qui se dégrade progressivement :

“Près du champ du paresseux j’ai passé, près de la vigne de l’homme court de sens.
Or voici : tout était monté en orties, le chardon en couvrait la surface, le mur de pierres était écroulé.
Ayant vu, je réfléchis, ayant regardé, je tirai cette leçon :
‘Un peu dormir, un peu s’assoupir, un peu croiser les bras en s’allongeant,
et, tel un rôdeur, viendra l’indigence et la disette, comme un mendiant!'” (Pr, 24, 30-34)

La tiédeur revient à s’assoupir et à laisser le jardin intérieur à l’abandon. Celui-ci ne sera pas directement ravagé, mais progressivement les fleurs se faneront, les orties et les mauvaises herbes commenceront à pousser, les chemins ne seront plus connaissable.

Cela renvoie directement à l’évangile et à la parabole des vierges sages et des vierges folles, ou encore à ce passage où le Seigneur compare les disciples à des serviteurs qui attendent l’époux à son retour de noces :

“Heureux ces serviteurs que le maître en arrivant trouvera en train de veiller ! En vérité, je vous le dis, il se ceindra, les fera mettre à table et, passant de l’un à l’autre, il les servira.” (Lc, 12, 37)

La tiédeur vient assoupir le serviteur : cette atmosphère de moite tranquillité alourdit le cœur et l’empêche progressivement d’être à l’affut.

Nous pouvons tous connaître cet état d’aboulie spirituelle : la prière devient un poids, la messe une perte de temps, le chapelet une répétition monotone de paroles sans valeurs… C’est que nous avons perdu l’essentiel de notre vie spirituelle : notre relation au cœur du Christ. Nous avons commencé à ne plus percevoir nos pratiques de piété comme des bûches que l’on jette pour entretenir le feu, mais comme un carcan qui nous empêche de bouger.

Je ne résiste pas à comparer l’état du chrétien tiède, à celui de l’Albatros de Baudelaire :

Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

À peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d’eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.1Charles Baudelaire, “L’Albatros” in Les Fleurs du Mal.

Le chrétien est fait pour voler et pour cela, il a besoin d’ailes, grandes et majestueuses lorsqu’elles sont déployées. Mais s’il vient à être tenté par la terre ferme, alors ces ailes qui lui permettaient de s’approcher des nuées, deviennent un handicap, un poids, dont il aimerait se séparer.

Le chrétien tiède est comparable à cet albatros “comique et laid” sur le pont d’un bateau, où chacun le moque. Il vaudrait mieux pour lui tomber à l’eau, ou retourner dans le ciel que subir ces humiliations.

Le destin du chrétien ce n’est donc pas la tiédeur : c’est le feu de l’Évangile. Ignem veni mittere in terram – Je suis venu jeter un feu sur la terre ! L’action de mettre le feu au monde a un nom : prosélytisme. Autre gros mot, utilisé aujourd’hui à tort et à travers pour désigner toute forme de conversion par une contrainte plus ou moins forte.

Mais, si je puis m’exprimer ainsi, “Au commencement, il n’en était pas ainsi“. Un prosélyte, dans le monde juif de l’époque du Christ, c’est un païen qui s’est converti au judaïsme.

Faire du prosélytisme c’est donc d’abord, d’une certaine manière, accepter d’aller aux périphéries : aller vers ceux qui ne connaissent pas le Christ. En quelque sorte, quelqu’un qui fait de l’évangélisation de rue (ou sur les plages), fait du prosélytisme : et c’est bien !

Mais il ne faut pas confondre prosélytisme et activisme religieux. Il ne s’agit pas de se transformer en moulin brassant du vent, en distributeur automatique de tracts et de messages préformatés.

Le prosélytisme est d’abord issu d’un véritable feu intérieur : un dialogue constant avec le Christ. Ce feu nourrit de manière constante notre désir que le Christ soit présent dans le cœur de chacun. D’embraser le monde par capillarité.

Le moteur du prosélytisme, c’est donc l’amour pour les autres : la Charité. Le désir de les voir tous se rapprocher du Christ :

“Médiocre amour que le tien si tu ne ressens pas de zèle pour le salut de toutes les âmes. — Pauvre amour que le tien si tu ne brûles pas de propager ta folie à d’autres apôtres.” (Saint Josémaria Escriva, Chemin, n°796).

Raviver la flamme, s’enflammer puis enflammer les autres : voilà un bon programme… pour ce Carême ?

@Skeepy

Notes :   [ + ]

1. Charles Baudelaire, “L’Albatros” in Les Fleurs du Mal.

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