Dans le monde sans en être

Houellebecq : quand les particules élémentaires se soumettent

Quelle conclusion tirer de la lecture de Soumission de Michel Houellebecq ? J’ai lu ce roman, et je serais tenté de mettre cette question au pluriel tant les sujets abordés sont nombreux. L’Islam, la vie politique chaotique de notre pays, l’oeuvre de Joris-Karl Huysmans mais aussi l’attitude de certains intellectuels en période de crise comme l’a relevé Jacques Julliard. Mais le plus important, le coeur du livre ne se trouve pas dans ces thématiques. Houellebecq nous dépeint dans Soumission la fin de la société post-moderne née de mai 68, elle même faisant suite au laïcisme de 1905 et à la Révolution française. Cette société post-moderne est celle qu’il décrit minutieusement dans son deuxième roman publié en 1998 : les Particules élémentaires. Le titre de ce précédent roman est une illustration de la post-modernité : les hommes sont comme des particules élémentaires perdues dans le vides. Ces particules sont seules, elle intéragissent entre-elles ponctuellement, sans se fixer, sans se lier entre elles. Elles sont seules, errant dans le vide avec l’illusion de la liberté… ce vide est un vide spirituel puisqu’elles n’ont aucun Dieu au dessus d’elles et donc aucun sens à leur vie.

Dans Soumission, le héros, François, est une parfaite particule élémentaire : célibataire, angoissé par sa solitude, par la perspective de mourir. Ses interactions avec les autres restent superficielles : pas d’amitié profonde, une vie sentimentale dominée par le sexe sans engagement, pas de famille : sa mère meurt seule et est enterré dans la fosse commune.

Houellebecq constate l’échec de cette société atomisée à travers la dépression profonde de son personnage principal. Comme dans les Particules élémentaires, la dépression est consubstantielle de ces antihéros post-modernes. L’athéisme aussi. Les héros Houellebecquiens sont dans un tunnel long, froid et obscur. Mais le personnage principal de Soumission cherche le bout de ce tunnel, tout comme Huysmans qui a finit sa vie en revenant au catholicisme. C’est ainsi que la thèse écrite par ce personnage se nomme “Huysmans ou la sortie du tunnel”. Soumission est construit sur ce chemin vers la lumière… Même si, au final, la conversion tant attendue n’a pas lieu. Il ne semble pas avoir trouvé la foi, et il se convertit à l’Islam par intérêt financier, de carrière et surtout afin d’avoir plusieurs femmes soumises à la maison… Mais comment imaginer que notre pays puisse devenir un Etat musulman, instaurant la Charia pour ceux qui le souhaitent et plaçant ses Universités sous contrôle religieux ? La situation semble inconcevable. Et l’auteur le reconnait lui-même en assumant avoir imaginé une accélération de l’histoire afin de mettre en scène nos hommes politiques d’aujourd’hui.

La France de 2022 que décrit Houellebecq est au bout du rouleau. Les partis politiques sont discrédités, les catholiques “ont quasiment disparus”, quant aux 68ards, ils sont de moins en moins nombreux, réfugiés dans les médias comme dans une citadelle. Le reste de la société est dans le vide consumériste, matérialiste et individualiste.

Dans cette décrépitude totale, la Fraternité musulmane parvient au pouvoir suprême. La question de l’arrivée au pouvoir d’un parti islamiste modéré (modéré comme le Président Turc Erdogan…) est un point important du livre, mais finalement secondaire en rapport avec le vide spirituel de notre société.

En effet, la France de 2022 de Houellebecq est celle de l’après-post-modernité : le monde libéral-libertaire a vécu, il ne fonctionne plus. Il fait le choix d’une soumission qui le rassure, lui apporte le lien social qu’il avait perdu. Religion signifie “relier”, elle relie les hommes entre-eux et avec Dieu. Tout le contraire de l’individualisme qui délie les hommes entre-eux, et du rationalisme matérialiste qui délie les hommes de Dieu. L’auteur joue avec les mots : soumission c’est “Islam” en Arabe, mais c’est aussi le parfait inverse de l’esprit libertaire de mai 68…

Dans les Particules élémentaires, Houellebecq imaginait que notre époque individualiste était une étape de la “mutation métaphysique” qui touche l’Occident chrétien depuis la Renaissance. Il imaginait que cette mutation se concluerait par le remplacement de l’humanité par un surhomme asexué, immortel et jouissant en permanence : l’être parfaitement adapté à la vie de particule élémentaire, à la différence de l’homme. Ainsi le rationnalisme matérialiste, par le biais de la science toute-puissante, accomplirait l’idéal individualiste. En 1998, Michel Houellebecq traitait ainsi du transhumanisme dans ce texte très avant-gardiste. Mais en 2015, le célèbre écrivain constate que le rationalisme est condamné à mort car il détruit l’homme en anéantissant ses liens humains.Il revient donc sur la conclusion des Particules élémentaires. Selon lui, l’avenir n’est pas au triomphe de la Raison mais à celui de la Religion. C’est tout le sens de Soumission. “Une société ne peut tenir sans religion” dit-il dans la Vie. Et il a raison.

Mais pourquoi imaginer la victoire de l’Islam ? La question est maintes fois évoquée et la peur de l’islamisation hante une partie du pays. Houellebecq ne fait donc qu’envisager une hypothèse défendue par certains. Il s’agit d’une hypothèse parmi d’autres même si d’autres scénarios sont possibles. Quelques informations peuvent modérer le scénario envisagé : chaque année 4000 Français se convertissent à l’Islam, soit. Mais le Christianisme, toutes églises confondues, accueille entre 4000 et 7000 nouveaux adultes baptisés 13000 catholiques et 4000 protestants évangéliques. ! Les chrétiens ont donc bien plus de conversion que les musulmans. On peut répliquer que la vitalité démographique est importante dans les familles musulmanes… Mais c’est oublier que dans les familles chrétiennes pratiquantes aussi ! Certes on peut invoquer l’argument de l’immigration et de l’arrivée de nouveaux musulmans… Mais n’oublions pas non plus les immigrés chrétiens d’Afrique noire ! Ils sont très nombreux dans nos paroisses catholiques et encore plus dans les églises évangéliques.

Sans crier victoire, les chiffres nous indiquent que les musulmans ne sont pas les seuls à gagner du terrain, loin de là, et que la foi chrétienne est encore vive. Mais ce qui est certain est qu’un ancien monde s’en est allé : l’antique chrétienté française s’est effondrée et une nouvelle fait son apparition. L’Eglise catholique se renouvelle avec tous ces convertis qui apportent un regard neuf. Quant aux Eglises évangéliques, elles deviennent des actrices de premier plan du renouveau spirituel de la France.

Michel Houellebecq nous annonce la fin de la post-modernité, la fin d’une société matérialiste où l’homme proclame la mort de Dieu. Mais l’avenir religieux qu’il annonce ne sera peut-être pas musulmans… Cet avenir sera ce que nous en ferons : il sera chrétien si nous relevons le défi de la nouvelle évangélisation.

Charles Vaugirard

Notes :   [ + ]

1. 3000 catholiques et 4000 protestants évangéliques.

6 réponses à “Houellebecq : quand les particules élémentaires se soumettent”

  1. mariecroco

    Belle analyse, qui va au plus profond du roman d’Houellebecq.
    Là j’enchaîne avec “À Rebours” de Huysmans. 🙂

  2. Fikmonskov

    ” chaque année 4000 Français se convertissent à l’Islam, soit. Mais le Christianisme, toutes églises confondues, accueille entre 4000 et 7000 nouveaux baptisés !”

    Combien de très jeunes enfants dans ces 7000 ? Combien parmi eux n’auront aucune éducation chrétienne ? Et combien in fine se convertiront à l’islam, comme le font des jeunes baptisés aujourd’hui ?

    Bref, ça me semble assez léger, et les remarques évoquées ensuite par l’auteur sont évacuées un peu trop rapidement pour qu’on sorte convaincu de la lecture de ce texte.

  3. Charles Vaugirard

    @Fikmonskov La source qui est dans le texte précise que les baptêmes en question sont des baptêmes d’adultes. Parmi ces néophytes adultes on compte un nombre important d’ex-musulmans : côté catholique ils sont entre 200 et 300 (ça varie entre 6 et 10%), en revanche côté évangélique le pourcentage d’ex-musulmans est beaucoup plus important.

  4. pepscafe

    Bonjour !
    Très intéressante analyse, mon cher !
    J’ai eu l’occasion de lire d’autres critiques pertinentes du dernier roman de Houellebecq-roman que je n’ai pas encore lu. Néanmoins, j’avoue freiner un peu et y aller à reculons. Même chose pour “À Rebours” de Huysmans(ceci dit, sans jeu de mots).
    Sinon, combien vrai : “les hommes sont comme des particules élémentaires perdues dans le vides. Ces particules sont seules, elle intéragissent entre-elles ponctuellement, sans se fixer, sans se lier entre elles. Elles sont seules, errant dans le vide avec l’illusion de la liberté… ce vide est un vide spirituel puisqu’elles n’ont aucun Dieu au dessus d’elles et donc aucun sens à leur vie”.
    Un état d’esprit qui se retrouve aussi dans la consommation de l’information telle qu’elle se dessine de plus en plus, où l’on ne cherche plus que ce qu’on ce qu’on connaît déjà, à coups de fils rss, d’alertes google, ou de liens repérés par les amis Facebook, cultivant un entre-soi intellectuel assez dangereux…..
    Une tendance au segment, à l’éparpillement et à l’activisme. Soit un danger qui menace aussi l’Eglise.

    Enfin, toujours sur le livre de Michel Houellebecq, on relève cette analyse de Raphaël Liogier. Le sociologue, qui est aussi directeur de l’Observatoire des religions depuis 2006, dénonce ce qu’il appelle les “mises en scène” des identités qui conduisent aussi à l’attaque contre Charlie Hebdo. Son jugement est sévère : “Tant qu’il y aura des bouquins comme ceux de Zemmour, de Finkelkraut ou de Houellebecq pour mettre en scène le sentiment que les identités sont menacées”, juge-t-il. “Il n’y a pas de raison que cela s’arrête. Les thèses qu’ils avancent dans leurs livres sont des attrape-tout. Ils mettent en scène, c’est notamment vrai chez Houellebecq, l’idée d’une décadence où tout s’effondre. À partir de là, tout y passe, nos valeurs sont mises sens dessus dessous et n’importe qui peut s’y retrouver, y compris un salafiste dur”. La solution, selon lui, serait d'”arrêter d’amplifier comme le font ces livres, mais plutôt réajuster. Le pire, c’est que le bouquin de Houellebecq est condamné à marcher. Parce que les gens ne l’achèteront pas pour apprendre quelque chose, mais pour conforter ou amplifier ce qu’ils croient déjà savoir. Il faudra que les politiques prennent leurs responsabilités, arrêtent d’instrumentaliser la laïcité et de tout mélanger. Nous sommes face à la possibilité d’une guerre civile larvée. Elle est induite par un sentiment indéfinissable qui ne peut être résolu économiquement. C’est très profond comme malaise. Et c’est désastreux”. (http://www.laprovence.com/article/actualites/3207893/attentat-a-charlie-hebdo-cest-une-folie-furieuse-qui-ne-peut-que-continuer.html )

    En Christ,
    Pep’s

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