Dans le monde sans en être

Edito : la laïcité et la démocratie des chamallows

Elisabeth Badinter s’énerve. Dans une interview parue dans Le1,  elle exige de « limiter la religion à l’espace familial et aux lieux de culte »1lire à ce propos le commentaire de Jean-Pierre Denis, directeur de La Vie, publié sur son statut Facebook. Parce que « la religion, c’est une affaire personnelle »! La rhétorique n’est pas nouvelle, mais on l’entend claironner de plus en plus fort chez nos élites pensantes, sous couvert de laïcité.

On se souvient d’Anne Hidalgo, alors 1ère adjointe au maire de Paris, qui clamait à la veille des débats sur le mariage pour tous que « la religion relève de l’intime, l’Eglise n’a pas à intervenir sur des questions de loi ! » Et d’autres encore que l’on pourrait croire éclairés. Au point que l’idée fait son chemin dans la tête du français moyen, heureux de lancer son argumentaire à la machine à café.

Un bon citoyen

Devant cette même machine à café, je m’imagine parfois, dans quelques années, en patriarche de bout-de-table, menant le bénédicité au repas du soir devant des têtes bouclées qui me ressembleraient. Et leur mère leur apprenant le Pater et l’Ave avant de se coucher, devant une bougie qui captiverait davantage leur attention que l’icône éclairée. Le dimanche nous les traînerions à l’église avant de courir au déjeuner familial. Et le soir, rebelote. Et le dimanche suivant itou. Oui, je vois bien ma sphère privée toute emplie de ces bondieuseries qui me font vivre. Et peut-être même pourrais-je me satisfaire de telles pratiques en ces catacombes feutrées, obéissant à la conception badintérienne de la laïcité. C’est-à-dire sans risquer que cette piété n’empiète sur mes journées salariées, sans que le monde extérieur (celui au-delà du paillasson) n’en pâtisse, sans que mes collègues n’aient à souffrir d’un quelconque témoignage ou que mes débats de comptoirs ne dérivent vers d’obscures références christiques. Peut-être, alors, serais-je un bon citoyen, respectueux des autres citoyens qui ne sont surement pas moins bon que moi. Toutes nos vies bien ordonnées dans les cases républicaines prévues à cet effet. Une belle démocratie de chamallows uniformes. Peut-être…

Mais à ce stade de projection, je m’interroge et m’inquiète. Que se passerait-il, mon Dieu, si par mégarde ou effet de l’Esprit, je venais à rayonner de cette foi casanière ? Que se passerait-il si, par hasard, on venait à trouver une cohérence entre ma vie spirituelle et quelques-uns de mes gestes quotidiens ? Si par malheur on dénonçait mes intentions chrétiennes dans l’attention portée au clochard de ma rue, ou bien dans ces quelques manifestations en faveur de ces quelques dignités ? Faudrait-il prévoir une loi pour régler les cas d’outrancières unités de vie ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit : on n’est pas croyant comme l’on adhère à un parti politique ou supporte une équipe de foot. C’est un peu plus impliquant, voyez-vous Madame Badinter ? Vos convictions irriguent vos positions 2Lire à ce propos cet article de Koz. et cela vous parait si naturel qu’il ne vous viendrait même pas à l’esprit de le théoriser. Souffrez, Madame et les autres, de nous accorder cette même légitimité. Et ne vous offusquez plus de voir quelques âmes déborder de leurs sphères privées, puisqu’elles éclairent intelligemment et poétiquement la tristesse athée des places publiques.

Joseph Gynt

Notes :   [ + ]

1. lire à ce propos le commentaire de Jean-Pierre Denis, directeur de La Vie, publié sur son statut Facebook
2. Lire à ce propos cet article de Koz.

13 réponses à “Edito : la laïcité et la démocratie des chamallows”

  1. FRUCHAUD

    Je note d’ailleurs une subtile, mais importante au fond, différence entre les conceptions badintérienne et hidalgosienne de la laïcité. voire même une sorte de contradiction interne à la pensée de la première…

    E. Badinter : la religion relève “de l’espace familial”, ou est “une affaire personnelle”.
    A. Hidalgo : la religion “relève de l’intime”.
    Le site “vie-publique.fr” (oui, le site officiel !) : “la religion est définitivement cantonnée à la sphère privée” (ce qui est une grossière erreur juridique par ailleurs).

    Le problème c’est que l’intime, le personnel, le familial et le privé (par opposition au public), ce n’est pas du tout identique. Ni même équivalent…

  2. Basho

    Cet éditorial est rédigé avec esprit et est très agréable à lire mais il est à côté de la plaque.

    En effet, je lis un contentement de soi : voyez comme nous sommes bons, comme nous sommes cohérents etc. Vous devriez plutôt vous poser la question suivante : pourquoi certaines religions sont-elles perçues comme des menaces pour le vivre-ensemble ? Plus précisément, les religions sont tolérées tant qu’elles sont contenues dans la sphère privée. Si elles débordent sur la sphère publique, elles deviennent menaçantes et doivent être endiguées. C’est ainsi que beaucoup de nos concitoyens pensent. Pourquoi le pensent-ils ?

    Je vais parler de ce que je connais le mieux : les questions LGBT. Beaucoup de mes amis LGBT sont férocement anti-religieux. Si on prend l’exemple de l’Eglise catholique, ils savent très bien qu’elle s’est systématiquement opposé à la lutte contre les discriminations injustes, que jamais la majorité des catholiques ne se sont mobilisés pour une dignité plus grande des personnes LGBT. Ils se souviennent que chaque fois qu’en France on a parlé de lutte contre les discriminations, l’Eglise est montée au créneau. Et beaucoup d’entre eux suivent avec attention l’actualité internationale. Ils ne peuvent donc que relever la complaisance de l’Eglise en Afrique avec les législations anti-homosexualité (voir par exemple ce billet : https://ryosai.wordpress.com/2014/02/28/catholicisme-homosexualite-et-afrique/ ).

    Dans ces conditions, comment voulez-vous que mes amis LGBT ne vous perçoivent pas comme une menace ? Mais si vous êtes contents de vous et voulez continuer de rayonner de votre petite sainteté, faites, faites. Mais ne venez pas pleurer si beaucoup de gens continuent à se méfier de vous. 🙂

  3. paname

    « limiter la religion à l’espace familial et aux lieux de culte ».
    C’est la position de tous les démocrates (même chrétiens).
    cf. la position des uns et des autres sur l’avortement, du genre “je suis contre le droit à l’avortement à titre privé, mais je vote la loi quand même…”.
    d’accord, il ne s’agissait pas de culte, mais cela procède du même (mauvais) esprit.

  4. Joseph Gynt

    @Basho Merci pour le compliment de départ (c’est toujours ça de pris).

    Pour le reste, je suis à côté de la plaque que vous proposez parce que ce n’est pas celle que je visais. Je parle du principe de l’unité de vie – c’est-à-dire de nos tentatives de vivre en cohérence avec nos convictions profondes – qui met à terre toute idée de sphère publique ou privée. Un sujet fédérateur pour tous les croyants. La preuve : vous pouvez aisément remplacer le bénédicité du soir de mon histoire, par le Salat musulman ou le Arvit juif. Et ma petite famille d’illustration par un couple homosexuel qui prierait ensemble.

    Cela n’enlève rien à la légitimité de la question de la perception de la religion par les personnes extérieure (en particulier en ce qui concerne l’Islam actuellement). Et sur les efforts à faire pour être mieux compris des gens qui veulent bien essayer de comprendre.

    PS: ce serait une grande joie pour moi de pouvoir rayonner de ma petite sainteté. Mais je crois que j’ai encore du boulot.

  5. Don Olivier

    @Basho. Sur le lien violence et religion, je te conseille (si tu ne l’a pas déjà lue) l’introduction (au moins) du bouquin de William Cavanaugh “Le mythe de la Violence religieuse”. C’est assez éclairant sur le rapport TRES récent et quasi dogmatique qui existe chez beaucoup aujourd’hui entre “religion” et “violence”.
    Bonne journée à tous !

  6. Basho

    @JosephGynt : “Et sur les efforts à faire pour être mieux compris des gens qui veulent bien essayer de comprendre.”

    Donc si on reprend l’exemple des questions LGBT, tout cela n’est qu’une histoire de malentendu parce que l’Eglise les aime tellement qu’elle s’oppose à toute lutte contre les discriminations injustes, fait tout pour que les homosexuels soient au mieux “tolérés” et au pire pénalisés avec le soutien tacite des évolutions pénales en Afrique et ailleurs ? Tant que vous serez dans la posture : ” nous sommes des saints, nous ne voulons que votre bien”, vous n’arriverez jamais à convertir les autres.

    #Don Oliver, on en reparlera autour d’un verre.

  7. Joseph Gynt

    Faut-il répondre à tous les procès d’intention ? Vous attaquez une posture qui n’est pas la mienne et qui est à l’opposé de l’esprit que nous essayons de cultiver sur ce blog. C’est dommage, à force de chercher le mal derrière mes mots, vous ne voyez pas ce qui nous rapproche.

    Sinon, au risque de me répéter, il n’était pas question ici de la transmission du message de l’Eglise (chouette sujet en soi, qui mériterait d’approfondir notre débat), mais de l’unité de vie du croyant.

  8. pepscafe

    Bonjour !
    Merci, Joseph, pour ce commentaire de l’interview d’Elisabeth Badinter dans “Le 1”. D’autant plus que, à part mon récent billet sur le sujet(https://pepscafeleblogue.wordpress.com/2015/02/04/laicite-que-dire-a-nos-enfants-d-1-dispensable/ ), je n’en ai trouvé pour l’instant aucun sur la toile.
    Concernant l’ensemble du numéro, j’ai été surpris que l’on puisse traiter un tel sujet(“expliquer ce que la laïcité aux enfants”), en privilégiant le point de vue dominant de “non-spécialistes”, mais vrais dogmatiques-évidemment partisans d’une “laïcité stricte” : à côté de Mme Badinter(le titre de l’article aurait pu être rebaptisé : « il faudrait d’abord enseigner les religions -mais aussi ce que signifie « tolérance » et « liberté de conscience »-à Elisabeth Badinter », laquelle fait preuve d’une certaine intolérance, liée à un mépris certain cf not. sa remarque sur la kippa), l’article de Danièle Sallenave est du même tonneau.
    Au final, l’hebdo réussit le tour de force de parler de la laïcité dans un numéro sans Jean Bauberot(tout de même professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’EPHE) et sans Raphaël Liogier(sociologue, Professeur à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence et directeur de l’Observatoire du religieux), lesquels ont pourtant des choses à nous apprendre sur la question. Et même de quoi répondre aux deux personnalités citées plus haut…..
    Ainsi, dans le numéro du Monde du WE dernier, Jean Bauberot rappelait qu’un enseignement de la laïcité ne peut se fonder que sur la connaissance historique. Ainsi, mesdames Badinter et Sallenave rappelleront-t-elles (ou expliqueront-elles) « aux élèves que la France a été le seul pays démocratique où a existé un siècle d’écart entre l’instauration du suffrage masculin (1848) et le suffrage universel (1944) ? Or c’est en invoquant la laïcité que des parlementaires ont régulièrement refusé d’accorder la citoyenneté politique aux femmes, considérées comme »soumises » au clergé. Un silence sur ce point serait très significatif. »

    En Christ,
    Pep’s

  9. Joseph Gynt

    Merci pour ces éléments de réflexion et toutes ces références !

  10. surpris

    faut il déduire de cet édito que seuls les croyants sont généreux avec les clochards. La solidarité dépendrait elle d’un quelconque dogme. Un tour rapide du coté des assos caritatives vous convaincrait du contraire.
    Faut il déduire de cet édito que les croyants sont plus intelligents que les athées?
    Oui la religion doit rester dans le domaine de la vie privée.
    Non il n’est pas nécessaire d’être croyant pour être un type bien.
    Non il n’est pas nécessaire d’amener ses enfants à la messe pour leur apprendre le respect de l’autre, le partage, la solidarité… Liberté Egalité Fraternité; Voici un idéal qui nous trace une belle ligne de conduite

  11. Joseph Gynt

    Non, il ne faut rien déduire de tout cela. Vous auriez-eu raison de m’enguirlander si tel avait été le cas, mais ça ne l’est pas.
    Je vous rejoins sur l’idéal de liberté d’égalité et de fraternité, mais ne suppose-t-il pas que l’on apprenne à vivre ensemble, malgré nos différences, plutôt que de chercher à couper toutes les têtes qui dépassent ?

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