Dans le monde sans en être

Auschwitz : l’irreprésentable

Il y a soixante-dix ans l’Armée Rouge libérait le camp d’extermination Auschwitz. Cette date fait partie de l’histoire européenne et mondiale. Que nous dit la Shoah sur le monde, et plus précisément sur l’homme ?

Je ne me lancerai pas ici dans une dissertation anthropologique compliquée, encore moins dans une leçon de morale. J’aimerais seulement souligner trois points. D’abord, dans notre monde, il existe de l’irreprésentable. Quelque chose d ‘irréductible à notre pensée, qui ne passe pas, que l’esprit n’est pas capable de thématiser (au sens levinassien du terme), une réalité, ou des réalités, qui excèdent nos capacités de compréhension comme d’explication, qui n’entrent pas dans les catégories habituelles de la réflexion. Quelque chose qui résiste à notre domestication conceptuelle. Cela peut être un visage, un sentiment sublime, une pensée.

Malheureusement, le Mal lui aussi fait souvent figure d’irreprésentable. L’homme peine à en rendre raison. Que l’on songe par exemple à la souffrance des enfants. Cependant Auschwitz porte cette incompréhensibilité à incandescence. Sous ce rapport la Shoah est un événement unique. C’est d’ailleurs un des traits de génie du film de Claude Lanzmann, Shoah, que de suggérer cette « irreprésentativité » d’Auschwitz en focalisant toute notre attention sur les témoignages oraux des survivants. Comme si aucune image n’était capable de nous faire prendre la mesure de l’horreur concentrationnaire.

A cet égard, il n’est certainement pas fortuit que le peuple qui en a été victime soit justement celui qui a porté au monde l’Irreprésentable par excellence. Non pas qu’il faille faire appel à une quelconque théodicée pour essayer de « comprendre » ce génocide unique (ce serait tenter de justifier l’injustifiable). Toutefois on ne peut faire l’impasse sur cette question : pourquoi les nazis s’en sont-ils pris aux Juifs ? Peut-être parce qu’ils étaient les témoins de cet Irreprésentable. Quelque chose en eux regimbe à l’assignation. A l’assignation aux puissances telluriques, au sang, à la force, à toutes les divinités païennes. Cela, dans leur intuition, les nazis l’avaient saisi.

Autre point à souligner : l’incompréhensibilité d’Auschwitz est d’autant plus paradoxale qu’aucun meurtre de masse n’avait été planifié jusque là avec une telle rationalité. C’est ce mélange de froide préméditation, de calcul technicien et de Mal abyssal qui nous plonge dans l’effroi.

Enfin le peuple juif est témoin de la Loi. Il devait forcément entrer en contradiction avec ce culte de la force, de la bio-politique, de la « race » et de la mort qui était celui des SS. La Loi contraint les hommes. Les nazis ne voulaient, eux, n’ être contraints par personne. La « joyeuse force qui va », selon l’expression d’Emmanuel Levinas, devait fatalement rencontrer sur sa route les témoins de l’Alliance qui prohibe le meurtre et l’idolâtrie des forces de la nature.

Pour finir, il m’est pénible de terminer par l’évocation de Celui qui est au-delà de tout. Si je le fais, c’est afin de citer un passage du livre d’Elie Wiesel, La Nuit, et m’acquitter ainsi d’une dette.

Dans le récit véridique qu’il relate, et qu’il a vécu, le narrateur (Elie Wiesel) décrit une scène au terme de laquelle trois condamnés sont pendus, dont un enfant. Les bagnards doivent défiler devant les gibets. Je vous livre le court extrait qui clôt la séquence :

« Les deux adultes ne vivaient plus (…). Mais la troisième corde n’était pas immobile : si léger, l’enfant vivait encore…(…) Il était encore vivant lorsque je passais devant lui (…) Derrière moi, j’entendis le même homme demander :

    • Où donc est Dieu ? Et je sentis en moi une voix qui lui répondait :
    • Où est-il ? Le voici – il est pendu ici, à cette potence. »

Ce soir là, la soupe avait un goût de cadavre 1Elie Wiesel, La Nuit, Editions de Minuit, 1958. »

 

Jean-Michel Castaing

Notes :   [ + ]

1. Elie Wiesel, La Nuit, Editions de Minuit, 1958

2 réponses à “Auschwitz : l’irreprésentable”

  1. COMTE

    Merci pour cette lecture philosophique et chrétienne.

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