Dans le monde sans en être

Violence et religion : l’expertise chrétienne

Unité et diversité

Après les tragiques événements de ce début d’année, quelle place pour les chrétiens ? Quelle pierre peuvent-ils apporter à l’édification du vivre-ensemble que la nation appelle de ses vœux ? Car il n’est pas question pour eux de se cantonner à la sphère compassionnelle.
Il est un autre piège à éviter pareillement : se focaliser sur le pont aux ânes de la laïcité. Laissons ce thème (essentiel) aux hommes politiques. Certes, les chrétiens récupéreraient leur bien en en parlant. Cependant l’heure est  trop grave pour se perdre dans des querelles au sujet du tien et du mien.
Alors, quelle parole tenir, lorsque l’on est chrétien de base, en ces temps troublés ? Bien sûr, chacun est libre. L’Eglise n’est pas une chefferie. Cependant, il est un thème qu’il me paraît important d’aborder. C’est celui de l’articulation entre diversité et unité dans notre pays. La violence théologico-politique est en effet toujours refus de l’autre en sa différence, refus de sa pensée, et aussi refus parfois de son être propre (les personnes de l’hyper-casher ont été tuées parce qu’elles étaient juives).
Quelle formule, politique ou/et spirituelle, nous permettra de vivre et partager certaines valeurs ensemble, tout en ayant des opinions, des croyances, des coutumes différentes ? Comment vivre la République avec celui dont les convictions sont à cent lieux des miennes ? La question mérite d’être posée. En tout cas, elle entretient un  rapport certain avec les interrogations nées au lendemain des attentats islamistes parisiens.

Deux enseignements majeurs

Sur ce terrain, la foi chrétienne est en mesure d’amener son expertise (selon un terme très en vogue aujourd’hui). Laquelle ? Premièrement, selon la religion initiée par Jésus-Christ, il n’existe pas de texte sacré, au sens où il serait intraduisible. Ou plus exactement, la foi chrétienne a fait d’emblée l’économie de croire en une langue sacrée. Le Nouveau Testament a été écrit, pour la plupart des livres qui le composent, en grec par des écrivains qui étaient tous juifs, à l’exception de saint Luc. De plus la Bible a pu être traduite. Aussi les peuples n’ont-ils pas dû abdiquer leur génie propre en embrassant la nouvelle foi. La foi néotestamentaire baigne déjà dans un climat interculturel inédit dans l’histoire des religions.
Autre phénomène très important qui marquera de façon indélébile la sensibilité chrétienne de tous les temps : durant les deux premiers siècles et demi de son existence, le christianisme a été minoritaire au sein de l’Empire, et a sporadiquement été persécuté. Jamais pourtant une quelconque velléité de prendre les armes n’ a effleuré l’esprit de la jeune communauté croyante. Les moments fondateurs de l’Eglise n’ont pas été marqués du sceau de la violence. La non-violence est normative pour l’Eglise. Aussi bien l’enseignement et le comportement de son Maître, que ses moments originels en attestent.
Si je souligne ces deux points, c’est qu’ils nous fournissent deux enseignements majeurs à retenir des premiers siècles de l’histoire de l’Eglise, et qui ne sont pas sans lien avec le brutal réveil de notre pays face à une menace terroriste qui a cessé d’être une éventualité théorique depuis le 7 janvier.
D’abord, de même que la Bible a pu être traduite en latin ou en grec, (la langue grecque était celle d’un Paul de Tarse par exemple, pourtant juif pharisien à l’origine), de même notre foi accueille avec empathie la diversité des peuples en son sein, sans leur demander de se convertir à une idéologie politique particulière. Les peuples gardent leurs us et coutumes, même en embrassant la foi au Christ. L’articulation unité-diversité est déjà flagrante dans ce domaine. La foi s’inculture, n’a pas peur d’investir le champ culturel des nouveaux peuples auxquels est proposé l’Évangile.
La tension unité-diversité est encore plus flagrante dans le fait qu’il existe quatre versions canoniques de la vie du Christ : les quatre évangiles. Selon la foi chrétienne, le mystère divin est trop profond pour être traduit, en langage humain, en une seule œuvre écrite. En passant par le prisme humain, ce mystère se réfracte en plusieurs versions dont aucune ne peut revendiquer l’exclusivité d’interprétation. Ainsi, l’évangile quadriforme a-t-il toujours préservé l’Eglise des dérives interprétatives  unilatérales. Importante leçon en ces temps où des exégètes auto-proclamés en islam tentent de justifier la violence au nom du Livre.
Ensuite, les chrétiens n’ont aucune peine à reconnaître la légitimité des régimes politiques qui ne se réclament pas de leur foi. Saint Paul demandait déjà de prier pour les autorités en place – alors que l’époque de Constantin ou celle de Théodose étaient encore loin ! Autrement, dit, les chrétiens savent vivre dans un pays dont l’unité politique n’est pas assurée par leur croyance.
Cela est d’autant plus simple à vérifier que Jésus n’a été ni un homme politique, ni un chef militaire, ni un commandeur des croyants, contrairement à Mohammed, ni un prêtre officiel d’ailleurs.

Le retour du théologico-politique

Oui, les chrétiens ont une expertise pertinente à proposer dans la gestion des crises théologico-politiques. Et celle que nous traversons actuellement en est malheureusement une, que nous le voulions non. Les attentats commis à Paris l’ont été en effet au nom d’une foi. Il ne sert à rien de s’enfouir la tête dans le sable à ce sujet. Le théologico-politique est de retour, même si nous ne l’avons ni choisi ni souhaité.
Non pas que nous désirions, en tant que chrétiens, récupérer le vaste mouvement d’unité nationale né des événements tragiques de janvier. Mais notre foi fait de nous des interlocuteurs dont les pouvoirs publics auraient tort de négliger le diagnostic. Modeste contribution, peut-être, mais qu’il serait d’autant plus dommageable de négliger que les chrétiens savent d’expérience ce qu’il en coûte d’accepter la diversité. Par le passé, ils n’ont pas toujours été exempts en effet d’hubris dominatrice. Ce qui ne les a pas empêchés de tirer les leçons de certains égarements. Or, quel meilleur expert que celui qui sait regarder son propre passé en face ?
Une expertise qui sera vue comme un avis parmi d’autres : mais la diversité ne fait plus peur aux chrétiens depuis longtemps !

Jean-Michel Castaing

4 réponses à “Violence et religion : l’expertise chrétienne”

  1. Ben

    Merci pour cet article, que j’apprécie sur le fond (sur la multiplicité des Évangiles, sur la personnalité de Jésus…), mais que j’ai tendance à trouver réducteurs sur certains éléments. J’aimerais donc « compléter » un peu, en toute fraternité :

    « La non-violence est normative pour l’Église. Aussi bien l’enseignement et le comportement de son Maître, que ses moments originels en attestent. »
    Tout à fait d’accord, si l’on entend l’Église dans son sens biblique (ensemble des chrétiens). Maintenant, je m’étonne de voir autant réduites les violences commise par les chrétiens (par les catholiques, par l’Église catholique, par les protestants, par des mouvements se revendiquant chrétiens mais ne l’étant pas plus que les terroristes islamistes ne sont musulmans, etc.). Ces « certains égarements », à combien de victimes se chiffrent-ils ? sur combien d’années s’étendent-ils ?
    On remarque bien que cela est attesté dans ces « moments originels », moins dans la suite de l’Histoire… il serait donc bon d’analyser cette perte de la non-violence de la part de l’Église (dirigée peu à peu, selon la doctrine catholique, vers la perfection par le Saint-Esprit), puis son retour !

    « Ainsi, l’évangile quadriforme a-t-il toujours préservé l’Eglise des dérives interprétatives unilatérales. »
    Je suis là aussi entièrement d’accord que les quatre points de vue qui nous sont offerts devrait empêcher quiconque de prétendre saisir la personnalité du Christ. Par contre, cela n’a pas du tout empêché l’Église catholique – et d’autres – de revendiquer la bonne interprétation biblique et l’accès à un certain nombre de vérités divines. L’Église (dans son sens biblique ou institutionnel) *aurait* donc dû être préservée, elle l’a été dans une mesure limitée, mais il me semble de fait faux de dire qu’elle a été « toujours préservée », les listes d’anathèmes contre les doctrines extra-catholiques en étant témoins.

    « la diversité ne fait plus peur aux chrétiens depuis longtemps ! »
    Pardon, mais j’ai du mal avec les raccourcis… De quelle diversité parle-t-on ? De quels chrétiens parle-t-on, en quelle proportion ? S’agit-il de l’énoncé d’une vérité, ou de ce qui devrait être réalité ? Encore une fois, je pense qu’en tant que chrétien, il nous est effectivement offert de ne pas avoir peur… mais dans la réalité, combien on peur des homosexuels, des musulmans ?
    Non, pour moi il ne s’agit pas d’une réalité, mais bien d’un objectif vers lequel nous devons nous diriger, lutter pour l’atteindre !

  2. Violence et religion : l’expertise chrétienne | Alliance des chrétiens du 3e millénaire

    […] Sur ce terrain, la foi chrétienne est en mesure d’apporter son expertise (selon un terme très en vogue aujourd’hui). Laquelle ? Premièrement, selon la religion initiée par Jésus-Christ, il n’existe pas de texte sacré, au sens où il serait intraduisible. Ou plus exactement, la foi chrétienne a fait d’emblée l’économie de croire en une langue sacrée. Le Nouveau Testament a été écrit, pour la plupart des livres qui le composent, en grec par des écrivains qui étaient tous juifs, à l’exception de saint Luc. De plus, la Bible a pu être traduite. Aussi les peuples n’ont-ils pas dû abdiquer leur génie propre en embrassant la nouvelle foi. La foi néotestamentaire baigne déjà dans un climat interculturel inédit dans l’histoire des religions. Lire la suite sur Cahiers Libres […]

  3. Benoît

    Merci pour ce très bon papier !

    sur le sujet un EXCELLENT livre vient de sortir, À LIRE :

    Émilie TARDIVEL (prof de Philo à la Catho de Paris),
    Tout pouvoir vient de Dieu, un paradoxe chrétien,
    Éditions AdSolem, 2015

  4. Monique NICOL

    L’Eglise, en tant qu’elle est l’institution d’une religion, devrait aussi, pour se renforcer dans ses valeurs de tolérance et accroître son efficacité dans la défense de ces valeurs, se souvenir qu’elle a elle aussi été victime dans le passé de “totalitarisme” dogmatique (Inquisition, lutte contre le protestantisme, antijudaïsme religieux). Toute religion est menacée par cette tentation et si l’on considère les conflits religieux qui déchirent de nombreuses communautés aujourd’hui dans le monde, peu y résistent réellement. Ce qu’on appelle la foi ne peut pas être une simple “croyance” sans rationalité, elle doit, ce qui est difficile, accepter qu’elle n’est, quelle que soit la religion à laquelle elle s’attache, qu’une vision des choses. Accepter qu’elle pourra être ramenée par ceux qui ne croient pas ou par ceux qui croient autrement à une version des choses.
    De la part d’une athée qui a découvert les Cahiers libres récemment, et qui les trouve de très bonne tenue.

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