Dans le monde sans en être

Transhumanisme #3 : Qu’est-ce que l’homme ?

Qu’appelle-t-on un “homme” ? La réponse ne surgira pas d’une donnée statistique mais de l’idée la plus profonde de l’homme, celle que l’on trouve exprimée dans toute la tradition chrétienne. Pascal en donne un expression simple : “L’homme est un roseau pensant”. La formule est concise mais profonde. L’homme est un roseau car il n’y a rien de plus fragile qu’un roseau. À la moindre tempête, bourrasque ou passage d’un animal, il s’effondre. De même, l’homme qui de par sa constitution corporelle est d’une très grande vulnérabilité. Un aliment qui passe mal, un écart sur la route, un virus agressif et c’en est fini de nous.

Mais l’homme n’est pas que cela, il est un roseau “pensant” et par-là même, il dépasse infiniment la nature, les arbres et les montagnes. Sa dignité, sa puissance n’ont aucune commune mesure dans tout le reste de la création. Saint Thomas d’Aquin, quelques siècles plus tôt avait exprimé une commune vision mais en des termes légèrement différents. “L’homme est un horizon entre deux mondes” : par son corps il appartient à la création matérielle, par son âme il appartient à la création spirituelle. Il est à la frontière du visible et de l’invisible, de l’extériorité et de l’intériorité. Il est à la fois vulnérable et porteur d’infini. 

La compréhension de l’homme par le transhumanisme peut être précisé en trois points : le regard sur le corps, l’intelligence et le cœur de l’homme.

Le corps

D’un côté, le transhumanisme semble vénérer le corps. Il lui porte une très grande attention. Ray Kurzweil (“le pape du transhumanisme”) ne prend pas moins de 150 pilules chaque jour pour prendre soin de sa santé. De même, on observe un grand désir d’augmenter les capacités du corps humain. En réalité, cette attention est plus une nécessité qu’un choix : le transhumanisme fait contre mauvaise fortune bon cœur. Tant que le support en silicium n’est pas disponible pour accueillir un esprit humain, on est obligé de garder le corps, faute de mieux. Le corps est donc vu comme une donnée transitoire : certains hommes ont un corps, d’autres auront un support différent. Le corps n’a rien de spécifiquement humain, d’où l’usage intempestif de prothèses qui devient même un droit, voire un devoir. Ce qu’il faut, c’est éviter la mort qui scelle la finitude du corps organique. C’est pourquoi la technomédecine espère sous peu modifier nos gènes (nous sommes les futurs OGM), prévoir toutes nos potentielles maladies, corriger cela et bien sûr inverser le processus de vieillissement des cellules (le Time de Septembre 2013 titrait : Can Google solve death ?). Se posent évidemment de nombreuses questions : jusqu’où est-il légitime de modifier son corps ? Suis-je mon corps ? Mes organes ? Est-il juste de vouloir fuir la mort à tout prix ? La volonté de puissance apparaît ici en pleine lumière : la science est sommée d’affranchir mon corps de toutes ses limites. Bien plus, le transhumanisme refuse l’unité profonde de l’âme et du corps et par là même refuse que l’homme soit une unité des deux. Saint Jean-Paul II disait aux jeunes de France que le corps est “le sacrement de la personne” : il exprime la personne car il est la personne. Je suis mon corps. Nous le voyons d’ailleurs en vieillissant : mon corps est le témoin de mon histoire, il garde les souvenirs de mon passé. En dernier lieu, la révélation chrétienne nous enseigne que le futur de l’homme, c’est bien son corps… mais son corps glorieux. Un corps qui ne sera plus marqué par aucune faiblesse, non pas en vertu d’une amélioration technologique, mais parce qu’il sera recréé par Dieu et que la vie divine l’inondera immédiatement. Notre avenir n’est pas un support en silicium mais un corps de gloire !

L’intelligence

Derrière ce mot se cache la dimension intérieure de l’homme que nous découvrons dans la culture, la réflexion, la méditation. L’intériorité de l’homme constitue sa spécificité dans le monde animal. Cette dimension de l’homme semble réduite, par le transhumanisme, à la seule intelligence, laquelle ne semble même plus se distinguer d’une calculatrice sophistiquée. Or, à ce jeu-là, l’intelligence humaine ne sera pas toujours la plus forte. En raison de l’augmentation exponentielle de la puissance de calcul des ordinateurs : tel grand centre de recherche qui en quelques années a multiplié sa puissance par 15 000. Pour le futur, il semble donc qu’il vaille mieux miser sur l’intelligence artificielle que sur le cerveau humain. L’avenir ressemblerait au projet Google Brain : un vaste réseau de processeurs (16 000), que l’on bombarde de vidéos et à qui on apprend à traiter des milliards de points de données.  Évidemment, nous sommes loin de l’intelligence contemplative, capable de méditer sur le sens de la vie, sur la beauté du monde en regardant un coucher de soleil ; nous sommes loin de la créativité poétique, loin de la magie de la musique, loin de toute forme réelle d’intériorité. La capacité de calcul appartient certes à notre cerveau. Mais notre vie intérieure est heureusement bien plus que cela. Outre la sensibilité artistique, il y a tout le domaine de la morale, ce que nous appelons généralement la conscience. Aujourd’hui on se demande comment inculquer une morale aux robots tueurs, les drones. Mais, nous le sentons, la conscience morale est une voix bien plus profonde qu’un simple calcul de probabilités, l’utilité ne fait pas le devoir. Ainsi, c’est toute la notion de responsabilité et par-là même de liberté que nous sommes invités à redécouvrir. Chaque jour, nous faisons de plus en plus usage de robots et d’ordinateurs : notre PC à la maison, la caisse automatique au supermarché, l’ordinateur portable au bureau, le photomaton dans le métro (en face de la borne électronique), et le téléphone portable… absolument partout. Or, nous avons du mal à mesurer l’effet miroir de ce processus. À force de fréquenter des machines, nous risquons de nous penser nous-mêmes comme une machine ; à force de fréquenter l’intelligence de l’ordinateur (le smartphone), nous risquons d’oublier la richesse de l’homme : sa vie intérieure.

Le cœur

Par ce terme, nous voulons désigner non pas le siège des sentiments mais plutôt le lieu le plus intime de l’homme, là où nous faisons la rencontre de Dieu. C’est sans doute cela qui fait le plus défaut à la compréhension de l’homme par le transhumanisme. Car Dieu y est présent, mais dans une transcendance toute horizontale (comme dans le film Transcendance), sans aucune élévation. Le transhumanisme ne propose aucune vie mystique mais il propose une spiritualisation de la matière. L’univers est le véritable Dieu de Ray Kurzweil. Saint Augustin fait l’expérience contraire : Dieu se cache en moi, au plus profond de moi, c’est moi qui ne descend pas assez en profondeur. Voici les mots même d’Augustin : “Tard je t’ai aimée, ô beauté si ancienne et si nouvelle, tard je t’ai aimée ! Mais quoi ? tu étais au dedans de moi, et j’étais, moi, en dehors de moi-même.”.

En nous enseignant à fermer la porte de notre chambre pour prier (Matthieu 6, 6), Jésus nous apprend surtout à entrer en nous-même, au plus profond, là où notre Père se cache. C’est la connaissance de cette profondeur intérieure qui ouvre au regard vrai sur la création : la nature n’est pas Dieu, comme dans le panthéisme païen de Ray Kurzweil, mais la nature nous parle de Dieu, elle est son œuvre, sa création. L’existence même de Dieu est accessible par la contemplation de la création : “De nature, ils sont inconsistants, tous ces gens qui restent dans l’ignorance de Dieu : à partir de ce qu’ils voient de bon, ils n’ont pas été capables de connaître Celui qui est ; en examinant ses œuvres, ils n’ont pas reconnu l’Artisan” (Sagesse 13, 1).

Le regard spirituel sur la création, à partir de notre cœur profond, nous fait voir les choses autrement : “Les cieux proclament la gloire de Dieu, le firmament raconte l’ouvrage de ses mains.” (Psaume 18, 2).

Peter & Nate

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