Dans le monde sans en être

Pour une République spirituelle

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Le dimanche 11 janvier, je ne suis pas allé manifester. J’assistais au baptême du fils d’amis. Sur le coup, j’ai trouvé dur de ne pas pouvoir m’associer à ce grand élan national. Puis j’ai réfléchi, et me suis dit que la collision entre ce baptême et les grands rassemblements n’était pas anodine. Si être baptisé, c’est plonger dans la mort pour revenir à la vie avec le Christ, n’est-ce pas un peu ce que venait de vivre la France ? Entre le vendredi de la crucifixion – avec ce massacre des « innocents », le « suicide » des tueurs, la gravité angoissée s’emparant de tout un pays, et le dimanche de la résurrection – avec cette communion nationale jamais vue depuis longtemps, aussi paisible et fervente que les jours précédents avaient été violents. J’oserai dire que c’est bien le mystère pascal, dans sa dimension collective, qui s’est offert sous nos yeux – attention en disant cela, je m’attache au fond de la dynamique d’union spontanée, pas à  l’ambivalence des slogans.

Notre pays a vraiment vécu une séquence exceptionnelle. Une séquence dont je fais une lecture chrétienne, car je le suis, mais dont on ne peut nier qu’elle a, de bout en bout, un rapport au spirituel. Revenons sur les faits. Tout commence par une violence extrême commise au nom de Dieu. Les terroristes se réclamant d’une vision fondamentaliste de l’Islam ouvrent le feu sur des journalistes accusés de blasphème. Au bout, la mort de 12 personnes. Dès le lendemain, le rite du deuil relaie l’émotion, avec cette minute de silence largement observée, des administrations aux entreprises, en passant par les collèges et les lycées. Il ne faut pas négliger la portée de cet acte au sein d’une société envahie par le bruit, qui a perdu toute familiarité avec le silence. N’est-il pas une porte ouverte à la transcendance, à plus grand que soit, à ce qui unit plus qu’à ce qui divise ? Le vendredi, il y a cette deuxième séquence mortifère, qui cette fois est suivie en direct par des millions de français, captifs de leur radio ou de leur écran de smartphone. Une nouvelle fois la mort s’invite, dans un sommet de violence, où des juifs sont massacrés parce que juifs, et où les tueurs se laissent tuer, dans la perspective du martyre…Puis il y a ce week-end de rassemblements par toute la France, avec cet acmé de dimanche, où Paris meurtri devient Paris debout…Ce qui j’ai pu percevoir de ces rassemblements, c’est un mélange d’instinct de survie devant la menace, de besoin de communion dans l’épreuve, mais aussi d’une certaine profession de « foi » dans l’attachements aux valeurs de la vie humaine, de la liberté et du vivre-ensemble. Enfin pour clore sur la séquence, il y a eu l’hommage aux forces de l’ordre qui ont payé un lourd tribut – comme un rappel que certains risquent leur vie pour le bien de tous. Il y a donc encore des causes pour lesquelles on peut mourir…

Ce moment de vérité, l’unité réalisée entre les différents communautés, écoles de pensées, ethnies-même s’il faut nuancer, les musulmans n’étant pas massivement présents -avait vraiment quelque chose de la communion, de l’aspiration à dépasser les conflits pourtant si forts dans la période récente. Comme si l’entrée brutale de la mort dans l’actualité la plus proche avait réveillé l’âme d’un peuple et son aspiration à un au-delà de l’individu ; comme si le sacrifice des innocents avait réveillé l’amour de la vie et des autres, ne serait-ce qu’un instant. C’est finalement le réveil d’une certaine mystique laïque, comme l’analysait Régis Debray dans La Croix de mardi. Mystique, c’est-à-dire d’essence spirituelle…On pense alors à l’Union sacrée de 1914, à l’explosion de joie de la Libération, mais aussi plus lointainement à la Révolution de 1848, ou à la fête de la fédération de 1790, si l’on se contente de références post révolutionnaires.

Mais tout cela n’est pas sans paradoxes et ambivalences, c’est sûr…D’abord autour du fameux slogan « Je suis Charlie ». Ambivalence d’un rassemblement « spirituel », avec ce mot d’ordre relatif à un journal qui crache à la figure des religions…Je ne crois pas pourtant à la lecture libertaire de ces évènements. Pour moi, « Je suis Charlie » signe bien davantage un processus d’identification aux victimes – une façon de dire qu’en atteignant une personne, c’est toute un peuple qui est touché – qu’une communion de pensée avec les caricatures post adolescentes de l’hebdo- qui comptait, rappelons-le, 10 000 abonnés avant le drame. Loin de la polémique « je suis, je ne suis pas », je retiens bien davantage le besoin de mystique d’un peuple sevré de lien social et d’idéal par le matérialisme et le laïcisme ambiant.

Ambivalence aussi d’une union sacrée, qui pourrait n’être qu’une solidarité de combat, guerrière. Négative, elle n’existerait que contre l’ennemi, extérieur ou intérieur. S’il faut faire corps dans l’épreuve, il ne faudrait pas que ce soit dans l’esprit de vengeance ou dans la recherche de boucs émissaires, prolongeant sans fin le cycle de la violence…

C’est pourquoi il faut s’affronter à ces paradoxes pour prolonger et déployer ce moment un peu unique, même s’il est évident que la mystique risque de décliner en politique, comme dirait Péguy.

Puisque l’ensemble de la séquence a une dimension spirituelle, il apparaît qu’une réponse laïciste, est non seulement insuffisante, mais inadéquate. Chassez Dieu, et il revient par la kalachnikov, serait-on tenté de dire par un trait grossier à la …Charlie hebdo. Entre la négation de toute transcendance et la théocratie invoquée par les meurtriers (mais qui pourrait séduire certains de nos contemporains au-delà de l’Islam, y compris parmi les chrétiens), il y a pour nos sociétés une autre voie, qu’il faut ouvrir ensemble, en s’appuyant sur cet élan.

Quelle est-elle ? C’est un vaste chantier que cette « République spirituelle » qui pourrait être un nouvel horizon politique, et je veux juste ouvrir quelques pistes. Une formule possible serait la combinaison d’un renoncement à toute main mise d’une confession, d’une ouverture plus grande qu’aujourd’hui à la place des grandes religions dans l’espace public (enseignement du fait religieux, comité de sages avec des représentants des traditions spirituelles, notamment sur les questions éthiques, éducation au respect) ; mais aussi pourquoi pas, dans un continuum avec notre passé, une reconnaissance de l’héritage spécifiquement chrétien de la France. C’est aller au bout de la logique de la laïcité positive. C’est  aussi agir dans le souci des sociétés futures. C’est pourquoi je terminerais en esquissant un continuum entre les Veilleurs et la manifestation du 11 janvier. Les Veilleurs me semblent dans leur forme être un laboratoire d’une « République spirituelle » authentique : attachement à la dignité humaine, silence ouvert à la transcendance, liberté, reconnaissance des limites de l’humanité. Parce qu’ils ont été au-delà du combat contre le mariage homosexuel, dans une attitude non-conflictuelle, non confessionnelle, contemplative, les Veilleurs ont incarné et continuent d’incarner la possibilité de cette troisième voie. Dans le contexte qui est le nôtre, cette République-là pourrait trouver un large consensus, et esquisser une réponse, tant au vide existentiel (et à sa conséquence, l’errance éthique) contemporain, qu’aux tentations théocratiques qui montent.

La République spirituelle, ce n’est pas d’abord un changement de régime, c’est un changement d’état d’esprit. La République spirituelle, c’est comme ouvrir dans le toit de la maison commune, une fenêtre ouverte sur le Ciel. Sans contrainte ni violence. Comme une fraternité qui s’interrogerait sur son origine commune.

« Le 21e siècle sera spirituel ou ne sera pas. » La formule de Malraux, aussi galvaudée qu’elle puisse paraître, n’a sans doute jamais été aussi pertinente.

Cyril Douillet

2 réponses à “Pour une République spirituelle”

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