Dans le monde sans en être

Pleurez avec Charlie

DessinJova

“La mort de tout homme me diminue, parce que j’appartiens au genre humain ; aussi n’envoie jamais demander pour qui sonne le glas : c’est pour toi qu’il sonne”. Ces vers du poète chrétien anglais John Donne (1572-1631) ont inspiré le titre du célèbre roman d’Hemingway. Ils me sont revenus en mémoire, hier, lorsque la cathédrale Notre-Dame de Paris fit sonner le glas pour les morts de l’attentat commis contre Charlie Hebdo.

Ils mettent les mots sur un sentiment confus, sous le coup de mille émotions contradictoires. Cette attaque nous heurte, en tant que Français, en tant qu’amoureux de la presse ou du dessin, en tant que chrétiens, bref, elle blesse au plus profond notre pâte humaine.

J’ai vécu en Israël-Palestine. Là-bas, la mort, quoique toujours tragique, semble banalisée. Elle fait partie du paysage. Ici, dans le douillet Paris, elle frappe d’effroi et de stupeur. Les Français ont perdu leur insouciance.

Chacun va et ira de son commentaire sur la tuerie, et sur son symbolisme. Avec Charlie Hebdo, la génération Mai-68, libérale-libertaire, a été décapitée, touchée en son cœur. Comme si elle avait été rattrapée par une réalité inflexible, dont elle riait, qu’elle ne voulait pas voir.

Unité nationale, résistance, insoumission

Cette tragédie appelle un sursaut. La France est un miracle de tous les jours. Relevée et unie après la guerre de Cent ans, relevée et unie après les affrontements entre protestants et catholiques, relevée et unie à la Libération. La meilleure réponse que l’on puisse fournir à ce drame est une unité nationale, une résistance, une insoumission, qui transcende les partis, les opinions religieuses, les sensibilités personnelles.

La France ne peut plus ignorer la réalité de l’islamisme radical. On ne peut expliquer et justifier les tueurs par le racisme ou l’extrême-droite. Ce serait faire preuve d’une clémence injuste. “La clémence ne fait qu’assassiner en pardonnant à ceux qui tuent“, écrivait Shakespeare.

Le djihadisme se nourrit du néant officiel de la société de consommation occidentale, qui n’offre plus de limites, plus de cadres, plus de valeurs partagées. L’hédonisme, même flanqué d’une laïcité dogmatique, ne peut répondre à la quête de sens. Comme le résume Patrice de Plunkett, “on ne peut pas intégrer des gens à rien…” Le djihadisme est aussi dopé par l’irresponsabilité des politiques occidentales aventureuses de ces dernières années, qui ont perclus de coups le Moyen-Orient instable, et avec lui l’Oumma, la communauté sans frontières de l’islam. Il est évident que le fellah du Caire ou le Palestinien adossé au mur de sécurité non loin de Ramallah verra dans l’attentat contre Charlie Hebdo un juste retour de bâton contre, pèle-mêle, la guerre d’Irak de 2003, celle de Libye, le conflit israélo-palestinien, et l’Occident réputé anti-musulman.

“Dans le monde sans en être”

Le djihadisme se nourrit également, il est vain de le nier, de l’islam. Ou plutôt de l’absence d’autorité spirituelle d’interprétation au sein de l’islam sunnite. Cette tragédie est celle des musulmans. Leur détresse est qu’un imam au Pakistan pourra dire le contraire d’un imam en France dénonçant vigoureusement les attentats commis au nom de l’islam. Benoît XVI, dans son discours de Ratisbonne en 2006, avait montré la voie, pour toute religion, mais en particulier à l’islam: la foi doit être éclairée par la raison. Il faut encourager et accompagner les musulmans sur ce chemin. L’opportunité des chrétiens en Europe est historique: ils peuvent agir en exemples, en montrant à l’islam qu’il peut vivre “dans le monde sans en être”, comme l’Eglise s’y efforce. Les chrétiens ont également le devoir d’annoncer, aux musulmans comme à leurs compatriotes acquis au néant officiel, Dieu ; le vrai Dieu, celui d’amour et d’espérance.

Nombre de mes amis chrétiens répugnent à pleurer Charlie Hebdo, qui s’est toujours revendiqué d’un anti-christianisme graveleux, potache et grossier. L’erreur des dessinateurs fut justement de croire que toutes les religions se valaient. Ils en sont morts. Pourtant, cette attitude de mépris, de vengeance pour certains, n’est pas digne d’eux. La Bible nous le demande: “Pleurez avec ceux qui pleurent” (Romains 12:15).

Au fond, leur dépit est une expression de l’éternel regret des catholiques français attachés à l’illusion qu’ils sont encore majoritaires. Pour Charlie Hebdo, ils auraient bien aimé ressortir la loi sur le sacrilège des hosties de Charles X. Cette loi, votée en 1825, abrogée en 1830, ne fut jamais appliquée, et ne valait que pour ceux qui avaient conscience de la signification du blasphème anti-catholique. Les protestants en étaient donc exemptés. Les dessinateurs de Charlie l’auraient été aussi.

Faire corps avec la France

D’autres de mes amis, athées militants, blâment les religions dans leur ensemble, et renvoient dos à dos les djihadistes avec “l’intégrisme” catholique. Une telle confusion mentale est à la fois grotesque et dangereuse, Charlie l’a durement payé. Contentons-nous de rappeler, parmi les exemples historiques resservis ad nauseam, que le fameux chevalier de la Barre a bel et bien été exécuté (en 1766), accusé à tort d’avoir cassé un calvaire, mais il fut condamné par les tribunaux civils. Par l’Etat, non par l’Eglise. Pour fuir la police, il s’était réfugié dans… un couvent, et l’évêque d’Abbeville avait plaidé sa grâce.

L’heure n’est plus aux disputes gauloises. Il faut aller de l’avant. Aller au-delà de nos réticences. Il s’agit, très paradoxalement à l’heure de la toute-puissance des réseaux sociaux, et du #MoiJe, de nous décentrer de nous-mêmes, pour faire corps avec la France. C’est déjà rendre à notre pays un supplément d’âme.

Je suis Charlie parce que je suis Français, chrétien, humain. Je suis avec ceux qui pleurent.

Pierre Jova

9 réponses à “Pleurez avec Charlie”

  1. Manuel Atréide

    @ l’auteur

    “Le djihadisme se nourrit du néant officiel de la société de consommation occidentale, qui n’offre plus de limites, plus de cadres, plus de valeurs partagées.”

    Êtes vous au courant que le djihadisme, comme vous l’appelez, se déchaine d’abord et avant tout dans des pays qui ne sont en rien occidentaux ? Le même jour que l’attaque de Charlie hebdo, 35 personnes sont mortes à Saana, suite à une attaque à la voiture piégée. Saana est au Yemen, pays de la péninsule arabique. Rien à voir avec l’occident.

    Savez vous que cette semaine, Boko Haram a attaqué 16 villages au Nigéria et tué plus de 2000 personnes selon les dernières estimations macabres? Le Nigéria est un pays d’Afrique, pas un pays occidental.

    Savez vous qu’en Irak en 2014, c’est environ 2500 attaques terroristes qui ont provoqué la mort de plus de 6000 personnes ? C’est presque 7 attentats chaque jour de l’année. L’Irak n’est pas un pays occidental.

    Ce terrorisme est d’abord et avant tout dirigé contre des musulmans. Il se déploie principalement dans des pays de culture et de confession majoritairement musulmane. Ce terrorisme est en réalité une forme de guerre civile monstrueuse qui déchire tout l’arc arabo-musulman et a contaminé une partie de l’Afrique. Ce que nous subissons n’est qu’une diversion assortie de la recherche de “belles” images pour la propagande à des fins de recrutement sur place.

    En réalité, vous venez de plaquer votre propre grille de critique des cultures occidentales sur les agissements de criminels. Vous commettez là une erreur d’interprétation majeure. J’ose espérer qu’elle est involontaire.

    Je vous invite ardemment à revoir votre copie.

  2. Manuel Atréide

    PS : Je passe sur votre propos sur l’absence d’autorité centrale au sein de l’Islam sunnite. Cette branche de l’Islam s’en passe fort bien depuis 1400 ans sans vivre un terrorisme permanent. Là encore, n’essayez pas de plaquer une culture catholique (et non chrétienne, les orthodoxes se passent eux aussi fort bien de ladite autorité) sur l’islam. Cela ne peut conduire qu’à des contresens.

    Vous êtes tombé dedans.

  3. Pierre Jova

    @Manuel:

    J’aurais dû préciser “le djihadisme EN OCCIDENT”, celui des descendants d’immigrés. Vous avez tout à fait raison de dire que le djihadisme s’en prend aux musulmans dans les pays arabes, cela n’invalide pas mon diagnostic.

    Le djihadisme est aussi l’expression d’une idéologie qui voit l’Occident comme un terrain de guerre ou à conquérir. Il.déborde donc par
    essence du monde arabo-musulman.

  4. Pierre Jova

    @Manuel

    En réponse au PS:

    Vous n’êtes pas sans savoir que l’islam sunnite a connu plusieurs périodes concernant l’interprétation du Coran. Nous sommes toujours dans celle qui a fermé les “portes de l’Itjihad”, au XIIe siècle, et qui valorise la stricte approche littérale. Or, tous les historiens affirment que c’est cette posture, sans “magistère” islamique, qui encourage un esprit guerrier et l’intolérance envers les non-musulmans.

    En islam, le Coran est incrée, il tombe du Ciel, c’est la parole divine même (donc pas comme la Bible judéo-chrétienne, inspirée par Dieu mais rédigée par des hommes). Outre le fait que les contenus divergent singulièrement, le statut différent de ces deux textes sacrés ne les rendent absolument pas comparables.

    Les protestants et les Juifs, même dans leur approche littérale, ont un magistère informel d’interprétation des textes. Les orthodoxes s’appuient eux sur leur tradition liturgique et sont moins “littéralistes”, comme les catholiques. Ils ont donc des formes d’autorité. Mais surtout, ils ne lisent pas les mêmes textes.

  5. Manuel Atréide

    Si je rassemble mes souvenirs, la bascule se fait progressivement au fur et à mesure que les dynasties originaires de la péninsule arabique (Damas & Bagdad) sont progressivement éclipsées puis balayées par la montée en puissance turque, seljoukide d’abord puis ottomane. L’ijtihad est progressivement supplanté par je jihad.

    Nous avons cependant une vision très faussé du Jihad et de la civilisation turquo-musulmane. Le jihad est d’abord et avant tout une lutte contre soi, une quête spirituelle intérieure même si les armes et le combat militaire n’ont jamais été disqualifiés.

    Je vais écarter rapidement du débat l’empire seljoukide. Ce dernier a été brisé par la conquête mongole. Les ottomans ont repris le flambeau et lentement construit leur empire sur les ruines seljoukides et la décomposition rapide de l’empire romain d’orient. Si la guerre a été un élément indéniable des expansions turques, on peut constater que le Sultan d’Istanbul en termine avec la politique militaire au milieu du XVIe siècle. Le jihad armé contre l’occident ou l’Asie centrale, l’Inde ou la Chine n’existe plus malgré de très courtes exceptions. Le monde arabo-musulman connait alors une longue période de paix doublé d’une stagnation économique et technologique. Les autorités spirituelles sont multiples, du califat nominalement détenu par les sultans aux grandes madrasas internes ou hors de l’empire. N’oublions pas que le roi du Maroc est lui aussi commandeur des croyants et que l’autorité du calife ne dépasse pas les frontières impériales. Le califat ottoman est terminé par Atatürk en 1924.

    Le monde musulman sunnite n’a que rarement été uni. Les musulmans d’Indonésie sont très loin des centres intellectuels arabes, l’Inde musulmane a développé ses propres centres, et l’islam d’Asie centrale sous la domination mongole a lui aussi volé de ses propres ailes. Tous sont sunnites pourtant.

    les causes des terrorismes qui se réclament de l’islam sont bien plus nombreuses et complexes que ce que vous expliquez. La conquête de l’occident n’est pas un objectif réel pour ces mouvements. Aucune campagne fournie d’attentats n’a eu lieu contrairement à ce que nous pouvons voir en Irak, en Syrie ou en Afrique sub-saharienne. Leur envie proclamée de rétablir le califat s’envisage d’abord et avant tout sur un plan politique. En réalité, il y a très peu de production de textes cherchant à réformer l’islam sur un plan spirituel. les chefs piochent dans diverses traditions au gré de leurs besoins et envie.

    Ce qui s’est passé dans les locaux de Charlie hebdo n’a pas grand chose à voir avec un plan de conquête. C’est un épiphénomène (je reconnais l’horreur du terme et du concept) d’une bataille qui se joue loin d’ici pour le contrôle politique, économique et militaire d’une zone en crise culturelle et civilisationnelle depuis avant l’effondrement de l’empire ottoman. Irak et Syrie sont des pays jeunes aux frontières décidées entre français et anglais. L’arc arabo-musulman est éclaté, dispersé entre plusieurs états sans grandes légitimités populaires mais en relations étroites avec l’occident – et désormais l’extrême orient chinois, coréen et japonais – uniquement en raison du pétrole. Les terrorismes dans ces zones veulent surtout nous empêcher d’y intervenir ou neutraliser nos actions.

    Leur discours sur les méfaits de la société occidentale est surtout destiné à un usage interne. Si conquête il y a, elle s’envisage en Afrique. L’occident n’est qu’un épouvantail pour eux, contrairement aux catholiques pour lesquels la culture occidentale actuelle est une remise en cause radicale des bases de ce qu’ils considèrent comme la bonne voie à suivre. Remise en cause qui, contrairement aux terroristes, se déroule au coeur de leur espace culturel et religieux.

    Là est peut être votre erreur de confusion entre votre analyse très catholique et ce que vous voyez du terrorisme qui ravage le coeur géographique historique de l’islam.

  6. Benoît

    Merci Pierre pour ton article percutant et juste.

    Une question cependant, tu écris : “Avec Charlie Hebdo, la génération Mai-68, libérale-libertaire, a été décapitée, touchée en son cœur.” Je ne suis pas sûr que ça soit très juste. Charlie était sûrement libertaire, mais libéral, j’ai un doute (les deux ne vont pas toujours ensemble).

  7. pepscafe

    Bonjour Benoît !

    “Les deux(libéral et libertaire) ne vont pas toujours ensemble”…
    Il semblerait que si, puisque l’un et l’autre sont les deux versants d’une même pièce de monnaie. Le premier-économique-et le second-culturel-ont en commun le “No limit”, l’individualisme, ainsi qu’un effet déstructurant- et se nourrissent l’un et l’autre. Voir le livre “Nos limites”-chroniqué sur “les cahiers” : http://cahierslibres.fr/2014/06/limites-manifeste-nouvel-art-vivre/ (+ http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2014/07/04/31003-20140704ARTFIG00162-veilleurs-le-refus-de-la-limite-loin-de-nous-emanciper-nous-deshumanise.php )

    Ha, et bravo pour “les Cahiers” pour les excellents billets sur le drame !

    En Christ,
    Pep’s

  8. Aurélien Million

    PLEUREZ

    Pleurons les morts des Charlie, les morts du magasin casher, la policière assassinée, les milliers de victimes de Boko Haram et de l’Etat islamique, les gens du Malawi, qui subissent des inondations graves, les Philippins, victimes e typhons, les Haïtiens, vivant toujours dans la précarité après le tremblement de terre de 2010, les sans-abris (je ne dis surtout pas “sdf” misérable euphémisme), les victimes du conflit autour de l’Ukraine, les nombreuses victimes emprisonnées et torturées dans toutes sortes de régimes, les innombrables victimes de la faim, les victimes de maladies diverses et variés (dont le beau monde se fout), les enfants avortés, les enfants soldats, les travailleurs en situation d’esclavage, et j’en ai forcément oublié beaucoup sans compter tout ce je ne sais pas comme souffrance dans le monde… bref, non n’avons pas fini de pleurer !

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