Dans le monde sans en être

Oser la morale

Morale

« Maintenant, on fait quoi ? » L’émotion retombée, voici la phase suivante : celle du retroussage de manches et du gonflage de muscles.
C’est l’heure du feu d’artifice de « Dès demain ! » et de « Nous allons ! » C’est l’heure où passent de denses vols migratoires de Faucon Yaka.
C’est inévitable. Le monde a changé ce 7 janvier, ou du moins il avait déjà changé, mais nous pouvions jusque-là, vaille que vaille, nous le cacher. Ce qui ne rend pas l’interprétation du nouveau plus évidente. Il ne suffit pas de vociférer « Lucides, lucides ! » pour l’être, ni de crier « C’est la guerre ! » pour la faire au bon ennemi ou avec les bonnes armes. Pas davantage de beugler « Des lois, des lois, des lois ! » pour rendre les bonnes intentions performatives. Un décret bien carré peut bien être assorti de sa circulaire, il ne faut pas pour autant s’imaginer qu’on a résolu la quadrature du cercle. Ni avoir découvert le Mouvement perpétuel parce qu’on tourne en rond, fût-ce dans un hémicycle.

« Il faut réinstaurer le respect ». « Aucune vie en société ne peut exister sans respect de l’autre ». C’est le fameux « vivre ensemble », vous savez. Moi, je veux bien, mais c’est une évidence, quoi. On n’a pas dit grand-chose, à ce moment-là. On le réinstaure comment, ce fameux respect ? Et surtout, on le fonde sur quoi ?

Parce que l’une des premières choses que nous enseignent ces meurtres, c’est qu’il ne suffit pas de crier « le respect le respect ». Il faut déjà avoir défini de quoi, et pourquoi. C’est au nom du respect d’une croyance que des hommes ont tué d’autres hommes, c’est au nom du respect des hommes qu’on a tué ces mêmes hommes. Et si on demande aux uns et aux autres pourquoi dans un cas on respecte et dans d’autres on tue, on risque de s’apercevoir qu’il n’y a pas vraiment consensus.

Nous avions choisi d’oublier que derrière nos « valeurs républicaines », en fait, il y avait des fondations, une structure, un squelette. On n’est jamais libre de tout, on n’est pas égal tout court parce que ça ne veut rien dire, et la fraternité ne surgit pas du néant.

Il y avait toujours eu, indispensable charpente, lâchons l’horrible mot : une morale. Une adhésion commune à une définition du bien et du mal. Une adhésion qui vaille que vaille s’inventait, au cours des siècles, sous une forme autre que coercitive. Une morale bien perfectible, sans aucun doute, et qui avait connu par le passé de sacrés courants d’air ; voire des courants d’air du genre typhon, il serait stupide de le nier. N’empêche.

On avait voulu l’oublier et penser qu’on pouvait garder l’emballage, avec comme structure… et bien rien. Puisque c’était mal. La liberté de l’individu autodéterminé, auquel on devait même se garder de transmettre ou de proposer quoi que ce soit – « nul n’a le droit de me dire ce que je dois penser » – hormis… justement, son droit à déterminer lui-même le bien et le mal. Tout cela en espérant qu’il en sortirait massivement un respect instinctif et énamouré du prochain.

Nous avions cru que le respect de l’autre était inné, sui generis, et qu’on pouvait seriner à des générations entières, en 4×3, « le centre du monde, c’est vous » ne l’écornerait pas.

Pas de bol.

Il en est sorti, entre autres produits, des frères Kouachi
Qu’on ne vienne pas me sortir le couplet « vous leur trouvez des excuses ». L’homme ne se construit pas indépendamment du monde où il vit. Il est le produit de son libre arbitre et des enchaînements de causes où il est pris. Quantifier les deux est le rôle de la justice, ce n’est pas le sujet..

Il pousse en série, sur les délaissés de nos villes, des êtres humains qui n’acquièrent aucun autre repère qu’eux-mêmes, aucun régulateur que la violence, et qui agissent en conséquence.
C’était une idée généreuse, mais voilà. Laisser chacun définir le bien et le mal par lui-même, en l’isolant au maximum de toute référence autre que celles lui rabâchant son droit absolu à l’autodétermination, cela ne marche pas. Sans grande surprise. Il est rare qu’on limite spontanément son arbitraire, si l’on n’a de contact avec des références morales, philosophiques, religieuses, tout le bagage culturel de notre espèce en la matière.
Et quand bien même la majorité fût-elle capable de réinventer spontanément, chacun de son côté, quelques principes élémentaires de respect de l’autre, il suffit qu’une poignée ne joue pas le jeu pour que celui-ci vire au bain de sang.

Nous avions cru qu’il suffirait de réduite la morale à une seule phrase – parée pour l’emballage d’origines orientales : « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît ». Pas de bol (bis) : c’est très insuffisant. D’abord, parce qu’en l’absence d’autre racine pour le respect d’autrui, cette maxime ne se base guère que sur la peur, au fond : pourquoi ne pas le faire ? Pour tâcher d’éviter des représailles. Ou alors, c’est que j’avais, sans le dire, des motivations plus nobles. D’autre part, c’est projeter notre référentiel sur l’autre, et se permettre à son sujet tout ce que nous sommes prêts à subir, alors que lui ne l’est peut-être pas. Ainsi, un adjudant traiterait tout un chacun comme son troufion, sous prétexte qu’il se résigne à l’être par ses propres supérieurs.

Il va falloir prendre le taureau par les cornes et oser ces gros mots : restaurer des cadres, non pas pour enfermer, mais pour structurer, sans quoi la liberté n’est rien de plus que l’oripeau dont on aura habillé la loi du plus fort. Une loi du plus fort d’autant plus abrupte que nourrie au nihilisme, au vide de sens, de projet, de but qui règne non seulement dans ces « territoires », mais d’un bout à l’autre de notre monde et de notre temps.
On avait cru résoudre le problème par l’argent, mais quand va-t-on comprendre que remplir les mains et même les ventres ne sert à rien contre le vide moral, spirituel, intellectuel, non pas « le crâne vide » qu’on attribue aux imbéciles, mais la souffrance et le n’importe quoi qui naissent de la meule du cerveau qui tourne à vide ?

Il va falloir oser dire le bien et le mal. Drame ! Peut-on dire quoi penser, ce qui est bien ou mal ? Là, j’entre dans la zone des balles dans la tête virtuelles si je réponds oui. Mauvaise nouvelle : on peut le faire. En fait, on ne peut pas ne pas le faire, et on devrait arrêter de se mentir. Chacune de nos prises de position, chacun de nos actes devenus visibles en public, du discours d’un élu jusqu’au choix crucial que nous posons de mettre ou non du comté dans le gratin dauphinois, équivaut à exposer à l’autre nos choix, et donc quels sont les choix que nous pensons judicieux (sauf à mentir en continu ou prêcher le faux pour savoir le vrai, qui ne sont pas des procédés très recommandables). Et donc, à lui « dire quoi faire et quoi penser », et pire : à « penser qu’on détient la vérité ». Ben oui. Là encore, si je ne suis pas complètement malade, j’énonce des choses que je crois vraies. C’est absolument inévitable, et ce n’est pas un problème en soi.

Le problème ne commence que si je me mets en tête de contraindre au lieu d’exposer, de quelque manière ou sous quelque forme que ce soit. Mais arrêtons, sacré bon sang, de faire semblant de croire que les deux sont équivalents. On en arrive à des postures dont nous ne mesurons même plus le ridicule, tellement elles sont banales et admises par leur opportunisme confortable, du genre : l’Etat n’a pas le droit de me dire de manger des légumes, alors même que l’obésité lui coûte un bras sous forme de sécurité sociale, mais il n’y a pas de problème à ce qu’un marchand de sodas recouvre la ville d’injonctions de boire son breuvage. Pourtant, que je sache, ç’a beau être l’Etat qui pérore, aucune loi ne m’impose l’ingestion d’un quota hebdomadaire de choux de Bruxelles. Ou encore : « l’Eglise n’a pas le droit de dire que la pratique du conjoint jetable est une mauvaise chose parce qu’elle engendre la détresse chez le jeté », parce que « l’Eglise n’a pas à nous dire ce qu’on doit faire et pas faire », mais un magazine féminin peut écrire qu’il faut s’éloigner des religions, voire légiférer contre elles et les éradiquer, sans crainte qu’on lui fasse la même remarque.

Alors arrêtons et osons. Pour nous, chrétiens, cela nous ramènera à oser évangéliser. Il nous faudra prendre notre courage à deux mains et proposer une dignité imprescriptible de l’homme enracinée non dans un courant d’air, ni dans un pacte de non-agression opportuniste, mais dans une Parole de Vie. Proposer, et surtout témoigner. Le tout dans une société que les diviseurs de tout poil laissent mariner dans la rengaine de religions nécessairement aliénantes et sauvages.

C’est à la fois un redoutable défi et une formidable chance. L’humanité est en manque d’Humanité. Et qui pourrait mieux la lui apporter, une fois de plus, que le Dieu fait homme ?

Phylloscopus inornatus

4 réponses à “Oser la morale”

  1. Manuel Atréide

    @ l’auteur

    Osez la morale. Cela commence par examiner ses convictions et ses actions. Par exemple :

    vous qui êtes catholique, soutenez vous la présence de musulmans en France ou les rejetez vous ? Quelles paroles et quels actes avez vous vis à vis de vos voisins et concitoyens de cette foi ?

    vous qui êtes catholique, acceptez vous la présence d’une mosquée dans votre commune ? Si elle n’existe pas mais qu’elle est en projet, avez vous voté pour une liste municipale qui soutient ce projet ou qui le combat ?

    vous qui êtes catholique, devant la recrudescence des attaques contre les mosquées, êtes vous prêt à faire ce qu’on fait deux prêtres de la Sarthe, aller surveiller l’entrée de la mosquée pour en garantir la sécurité ? Cela été fait en Egypte par des musulmans venu protéger l’église de leurs voisins coptes.

    vous qui êtes catholique, êtes vous prêt à accepter comme tout citoyen français une loi, une règle, même lorsqu’elle n’est pas conforme à votre conviction religieuse ?

    vous qui êtes catholique, êtes vous prêt tendre la main à votre prochain, tous vos prochains ou avez vous une conception restrictive de cette injonction divine, vous limitant à vos semblables ?

    Vous parlez de bien et de mal. Vous parlez de morale. C’est un discours que je veux bien entendre mais vous ne pouvez pas dire que “C’est au nom du respect d’une croyance que des hommes ont tué d’autres hommes” sans commencer par examiner la vôtre. Vous ne pouvez pas dire une telle phrase et accepter sans piper mot que certains, au nom de votre foi, attaquent par la parole et par la violence certains de vos concitoyens. Voire leur refusent certaines libertés élémentaires comme celle de prier dans un lieu de culte et même un lieu de culte décent.

    Votre morale, si vous la respectez, doit aussi vous conduire à examiner vos actions économiques et sociales. Pourquoi les familles françaises qui ont des racines au maghreb sont-elles, 50 ans après leur arrivée, encore appelées “immigrées” ? Quand devient-on français ? Pourquoi maghrébin est-il une insulte en France ?

    Pourquoi les descendants de cette immigration africaine sont-ils confinés dans des ghettos géographiques ? Pourquoi l’état dépense-t-il 20% de moins par habitant dans une ville de banlieue qu’à Paris ? Pourquoi les enfants des quartiers favorisés – où vivent plus de catholiques que de musulmans – ont ils de meilleurs professeurs, de meilleurs bâtiments, de meilleurs équipements dans leurs écoles ?

    Charité bien ordonnée commence par soi même dit le vieil adage. Il n’est nullement spécifié ensuite qu’elle doit s’arrêter à soi même …

    Dernière chose, pour ouvrir le débat : vous en appelez à la morale. La question est effectivement posée de la relation entre la loi et la morale. Mais, dans ce cas, quelle morale ? Qui décide ? Et, si la morale décidée en commun ne recoupe pas totalement la vôtre, que ferez vous ?

    Vous vous embarquez dans un sujet intéressant, cher auteur. Mais avez vous envie de rentrer dans le vif du sujet ou vous contenterez vous de réclamer l’application à toutes et tous de VOTRE morale, VOTRE conception de la société ? Si c’est là votre tentation, je vais vous rappeler, pour finir, un détail dérangeant :

    les catholiques sont une petite minorité en France.

    PS: ne croyez pas que je ne pose ces questions qu’à vous. Je me les pose aussi et je dois dire en toute honnêteté, que certaines de mes réponses ne m’ont pas toujours plues.

  2. Basho

    J’ajouterai à l’excellent commentaire de Manuel Atréide que vous défendez en fait la morale catholique, plus précisément l’imposition de la morale catholique à toute la société. Êtes-vous prêts à entendre ceux qui ont une philosophie morale différente de la votre ?

  3. Phylloscopus_inornatus

    @ManuelAtreide:
    1/ Oui (j’accepte, etc).
    2/ Oui (idem).
    3/ Oui
    4/ Oui
    5/ Je fais de mon mieux
    6 Je pipe mot (mais pas forcément ici, où je ne suis qu’un contributeur d’occasion), mais je ne suis pas comptable du silence d’autres personnes
    7/ Idem 5
    8/ (a)Les citoyens, par un débat éclairé, dont on n’exclut personne, (b) je continuerai à défendre mes idées dans un débat d’idées, sans tuer personne,
    9/ et réponse commune au message de basho: non, je ne suis pas en train de défendre l’imposition (sic) de quelque morale que ce soit à qui que ce soit. Non. Même en cherchant bien.

    Bien à vous.

  4. Manuel Atréide

    @ Phylloscopus_inornatus

    on se prend un café quand vous voulez ! 😉

    M.

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