Dans le monde sans en être

Ni Dieu, ni diable

Le théâtre du Lucernaire programmait il y a quelques semaines une pièce d’Augustin Billetdoux « Ni Dieu ni Diable », réadaptation d’un ouvrage controversé des années 1950, « Les Deux Étendards », écrit par Lucien Rebatet. Il y est question de Michel, qui après avoir été pensionnaire dans une institution religieuse qui a fini par le détourner de la foi, arrive à Paris à 18 ans et profite des « plaisirs » de la vie étudiante sans aucune modération. Il retrouve au bout de quelque temps son ami Régis, qui se prépare à devenir jésuite, et qui vit un amour totalement chaste et spirituel avec Anne-Marie, qui elle aussi doit s’engager dans la vie religieuse. Les deux jeunes gens se sont donnés une échéance de deux ans avant leur entrée dans les ordres.

Dès qu’il la rencontre, Michel tombe éperdument amoureux d’Anne-Marie. Mais tout séducteur qu’il soit, il conserve le principe de l’amitié et ne cherchera pas à désunir ce couple qui le fascine et l’interroge. Les voyant, lui aussi va laisser de côté l’éphémère à la recherche d’une relation plus authentique et spirituelle. Tout en ne la trouvant pas réellement puisque son idéal s’incarne en Anne-Marie qui ne lui est pas promise.

A travers cette pièce se posent toutes les questions des aspirations que l’on a lorsque l’on est jeune (et moins jeune) pour sa vie future et sa vocation. L’interprétation en est extrêmement bien réussie, avec une Lou de Laâge particulièrement lumineuse dans le rôle d’Anne-Marie et un Clément Séjourné extrêmement touchant dans le rôle de Michel. L’ensemble est joué avec beaucoup de légèreté, un plaisir évident à réintroduire un peu de rock dans les moments de fête, et à glorifier la frâcheur de la jeunesse, cet âge de tous les possibles. La pièce a d’ailleurs obtenu le prix Jeunes Metteurs en scène du Théâtre 13, pleinement mérité pour une mise en scène qui permet de poser avec le sourire des questions réellement complexes. En cela, on passe réellement un bon moment et il serait dommage de bouder ce plaisir.

Mais, parce qu’il y a bien un mais, à force d’introduire trop de questions, l’adaptation de l’auteur ne répond à aucune. Et à la fin, ayant vu tout l’éventail des choix de vie, on a effectivement le sentiment que l’on ne peut choisir ni Dieu, ni la châsteté, ni la vie de couple avec une sexualité, ni le célibat. Ce qui ne laisse guère d’alternative. Le couple de Régis et d’Anne-Marie ne résistera pas à la frustration de cette dernière qui avancera son entrée au couvent pour fuir ses désirs et finira par le quitter pour y céder avec Michel qu’elle finira par quitter aussi (merci à ceux qui suivent). Régis se radicalisera dans ses positions sur la chasteté et finira par ne plus être réceptif à ce qu’expriment ses anciens amis. Et Michel, sincère dans son amour, finira malheureux. En sortant, on se demande donc pourquoi ne donner aucune piste d’espoir ou au moins de réponse au public.

Ma réflexion personnelle, qui n’engage que moi, est que tous ces personnages s’égarent dans une recherche qui n’est pas la bonne. Ils essaient de tendre vers un modèle qui ne leur convient pas, et en cela, ils se trompent de but. Construire un couple qui n’ait pas vocation à être pleinement un couple un jour, c’est se faire du mal. Encore plus si l’on a prévu de se séparer. Il s’agit d’un choix dénué de sens. De courir 2 vocations à la fois, celle du célibat consacré et de l’union des cœurs, en croyant à tort que l’on peut vivre une relation de couple sans union physique et sans un projet commun. Se réfugier au couvent dès lors que l’on sent que l’insatisfaction vous éloigne de la « bonne direction » est aussi un non choix, celui de refuser les risques inhérents à la vie et qui permettent aussi de l’apprécier, cette vie, même en se trompant. Le personnage de Michel m’est apparu plus authentique, en ce qu’il accueille les autres tels qu’ils sont, mais il se situe dans une position passive, ne trouvant rien à redire à cet amour étrange entre Régis et Anne-Marie et laissant celle qu’il aime lui échapper lorsqu’enfin elle finit par venir à lui. J’ai vu surtout dans cette pièce qu’à aucun moment, les caractères n’acceptent le besoin viscéral qu’est celui de l’amour dans sa plénitude. Tous courent après l’idée qu’ils s’en font et aucun n’est à l’écoute de son ressenti. Ni par conséquent de celui de l’autre. D’où au final ce ni ci ni ça ni rien du tout qui nous laisse sur notre faim après avoir entendu ce texte. S’il me revient, à moi de choisir, je préfère me tromper 100 fois en essayant d’aimer que d’avoir raison 1000 fois au mépris de l’autre.

Lactimelle

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