Dans le monde sans en être

Marie à tout prix ! Le Noël de Sarah

Conte de Noël

En ces jours qui précédaient Noël, il n’avait pas été facile de dégoter une paroisse qui montait une crèche vivante avec des enfants. Encore moins de faire accepter Sarah par son curé et l’équipe qui pilotait l’opération. En effet, ma filleule n’habitait le quartier où officiait le Père Patrick, et, n’allant pas à sa messe, n’était donc pas connue de lui. J’avais dû insister auprès du saint homme, faisant valoir l’extrême piété de Sarah, son désir farouche de jouer Marie dans une saynète de Noël.

« Vous m’en demandez beaucoup ! s’exclama le prêtre. Non contente de ne pas faire partie de la paroisse, elle demande en plus de jouer la sainte Vierge ! » Je finis néanmoins par le convaincre. « Ce sont les violents qui l’emportent ! dis-je Elle me tarabuste tous les jours ! Elle, au moins, connaît la valeur du personnage ! » Le père Patrick céda.

Il avait été convenu de ne faire qu’une seule répétition. Rendez-vous avait été pris à cette fin le second samedi de l’Avent, à 17 heures, avant la messe anticipée du dimanche. Ma puce était toute excitée. Bien qu’elle eût déjà joué la mère de Jésus (elle avait pris part à un tableau vivant d’évangile), en revanche c’était la première fois qu’elle allait interpréter la Vierge de la Nativité. Jamais elle n’avait envisagé de jouer un autre personnage. « Et si le rôle est déjà pris ? » avait demandé sa mère. Elle s’était contentée de hausser les épaules. C’était Marie ou personne.

Car Sarah avait une foi entière, violente même. Ma puce avait beaucoup souffert. Son père ayant déserté le domicile conjugal, elle vivait seule avec sa mère. J’étais devenu l’ami de celle-ci à l’occasion du baptême de sa fille – dont j’étais le parrain. Aussi lui servais-je en quelque sorte de père de substitution. Du moins je le crus au début. Mais j’étais devenu beaucoup plus que cela au fil du temps. Comme un mentor spirituel. Je me gardais bien cependant de jouer au père-bis, même si je ne répugnais pas à l’aider chaque fois qu’elle sollicitait mes services. C’est-à-dire souvent.

La foi avait canalisé la violence de Sarah.

« Parrain, j’espère que je n’aurai pas le trac !

– Tu n’auras pas beaucoup de choses à dire. La joie de Marie est trop intense, trop vive, en cette nuit de Noël pour qu’elle l’ extériorise dans de grandes tirades ! »

Quand nous arrivâmes à l’église, stupéfaction ! La répétition avait déjà commencé ! Tous les personnages étaient déjà en place et récitaient allègrement leurs partitions. Je tournai la tête vers Sarah. Son regard se figea. Une colère froide se devinait dans ses yeux. Sans plus attendre, je m’enquis du prêtre. Il n’était pas encore arrivé. Je demandai à parler au responsable.

Madame Lenoux m’expliqua calmement qu’elle avait dû avancer l’heure de la répétition à cause de l’emploi du temps des gamins. J’exposai brièvement les données du  problème : Sarah avait été prévue pour le rôle de Marie. Nous venions de l’autre extrémité de la ville. Nous avions dépensé au préalable une énergie considérable pour trouver une crèche vivante pour enfants.

J’épuisai tous les arguments. Madame Lenoux n’en démordit pas. De plus, circonstance aggravante, nous n’étions pas de la paroisse ! J’insistai. Je buttai sur un mur d’obstination. Je fis valoir l’investissement que ma filleule avait placé dans ce rôle. Je lui avouai la fragilité psychologique de Sarah, lui faisant sentir l’effet désastreux que cette promesse non tenue aurait sur elle.

Rien n’y fit. Madame Lanoux avait confié le rôle de la Vierge à Delphine et ne reviendrait pas sur sa décision.

« On peut rajouter un berger, ou une lavandière, à la rigueur. Je dois avoir les costumes, concéda-t-elle.

– Merci. Je crois que c’est inutile. »

Je la remerciai pour cette proposition de dernière minute. De toute façon, ne connaissant pas Sarah, elle n’était pas en mesure de soupçonner les dégâts qu’allait occasionner cette décision.

Il ne nous restait plus qu’à partir.

Inutile de préciser que le voyage de retour ne fut pas une partie de plaisir. Sarah se retint longtemps. Puis elle finit par pleurer.

Heureusement, elle et sa mère habitaient loin du quartier du père Patrick. En effet Sarah avait parfois des réactions imprévisibles (ou plutôt trop prévisibles !), des pulsions de vengeance envers ses camarades, susceptibles de lui porter préjudice. Dans ce cas précis, si possibilité lui eût été donnée d’assouvir sa vengeance, elle n’aurait pas manqué de le faire.

Oui, je devine vos airs outrés. Comment une enfant de Marie peut-elle nourrir de la rancune, et, pire, passer à l’acte ? Ce n’est certainement pas ce qu’elle avait appris au catéchisme ! Certes, mais Sarah  est un être humain. De surcroît une jeune fille qui vit dans un foyer monoparental, à la sensibilité à fleur de peau. (D’autant plus que les filles sont devenues aussi violentes que les garçons de nos jours !).

 

Cependant, dans bonté, Dieu fait toujours tout tourner à l’avantage de ceux qui L’aiment. Il se garda bien d’y manquer cette fois encore.

La chance de ma filleule porte un nom : Anne-Sophie, la plus formidable marraine du monde. Elle était devenue une des meilleures amie de sa mère. Lorsque Sarah avait manifesté sa volonté d’être baptisée (sur ma suggestion – elle faisait partie du petit groupe auquel je faisais le caté à l’époque), c’est tout naturellement qu’Anne-Sophie s’était proposée de devenir sa mère dans la foi. Sarah avait servi ainsi de trait d’union entre Anne-Sophie et moi, à cimenter notre amitié.

De retour de la paroisse du Père Patrick, après avoir déposé Sarah chez sa mère, je  filai chez la marraine. Je lui expliquai l’affaire en peu de mots.

Tout comme moi, Anne-Sophie nourrissait une tendresse débordante pour sa filleule. A cette différence près qu’elle était déjà marraine d’une multitude d’enfants, surtout des nièces et des neveux. Issue d’une fratrie de cinq enfants, elle  avait été longtemps élevée par sa soeur aînée, à qui elle vouait un culte filial, et dont elle avait porté tous les enfants sur les fonts baptismaux. Le fils d’Anne-Sophie était parti depuis belle lurette du domicile afin de poursuivre ses études. Quant au père de l’enfant, il avait fini par se lasser d’une concubine à laquelle il n’arrivait pas à la cheville et l’avait plaquée.

Malgré ses « marrainages » à répétition, Anne-Sophie avait, disais-je, une prédilection pour Sarah. Celle-ci supplantait presque son fils dans son affection. De surcroît, elle était assez féministe. Dans sa famille, les femmes « faisaient la loi ». Je tenais cette expression de sa soeur aînée. Anne Sophie ne jurait que par elle. A tel point que je fus tenté un jour de  demander à cette dernière la main de sa cadette !

Revenons au malheur de ma puce, au rôle qu’on lui avait promis, puis refusé. Je narrai succinctement l’histoire à « Marraine ». Elle réfléchit quelques instants, me questionna du regard. Non, je n’avais pas de solution ! Heureusement, de son côté, elle tarda pas à en trouver une.

 

Le lendemain, nous faisions irruption, Anne-Sophie  et moi, au domicile de la mère de notre filleule. « Marraine » me pria de parler à sa place. J’objectai que c’était son idée.

« Oui, mais elle n’écoute que toi » répondit-elle.

C’était vrai. J’étais un homme, et à la maison, Sarah n’en voyait plus depuis le départ de son père. J’entrepris donc ma filleule comme si le projet émanait de mon ingéniosité. Ce ne serait pas compliqué : en matière de foi, Sarah buvait mes paroles.

« Sarah, dis-je, tu es grande maintenant ! L’heure est venue de jouer Marie pour de vrai, dans la vraie vie, et pas seulement sur des planches, en représentation. Or, tu sais ce qu’elle faisait la maman de Jésus avant de connaître Joseph et de se marier avec lui ? Non ? Eh bien ! elle aidait les pauvres. Car elle est la première disciple de Jésus. Jésus nous a demandé d’aider les pauvres, et sa mère devait certainement pratiquer ce précepte bien avant de l’entendre de sa bouche, car toute la Bible en parle de cette sollicitude pour eux ! Marie était une fervente observante de la Loi de Moïse. Sarah, tu vas jouer Marie pour de bon avant Noël ! »

« Je connais une association, continuai-je, qui distribue des repas aux personnes à la rue, place des Salins. Nous y irons tous les deux. Tu sais, Marie, elle n’avait pas toujours son auréole, ni sa belle robe bleue sur elle. Elle ne devait pas étrenner non plus de somptueuses robes de soirée ! La plupart du temps, les gens de Nazareth la voyaient en habit de service ordinaire. Ma puce, il s’agit maintenant d’être Marie pour de bon ! Et pas seulement dans une crèche de théâtre ! Tu n’auras pas à tenir un poupon en plastique qui ressemble à Jésus dans les bras. Jésus, tu lui tendras un bol de soupe chaude en lui décochant un beau sourire. Car Jésus habite dans les pauvres. Tu le sais, n’est-ce pas ? Sarah,  à toi de jouer !»

Ma puce m’a regardé. Elle m’a souri comme elle seule sait le faire, des flammes dans les yeux. Avec ce relèvement du coin des lèvres, qui est signe de complicité entre nous deux. J’ai dû faire un effort pour retenir une larme.

C’était gagné. Oublié le rôle subtilisé à la dernière minute ! Oubliée la promesse non tenue !

C’est qu’avec ma puce, on se comprend. Sauf que cette fois-ci, l’idée venait d’Anne-Sophie ! Mais avec Anne-Sophie,  on se comprend aussi. Venant d’elle, la proposition n’aurait peut-être pas été agréée. Sarah est moins conciliante envers sa marraine qu’envers moi. C’est déjà si dur avec sa mère, sa mère qui doit pallier l’absence du père, et ne rien passer à sa fille ! Alors, avoir une seconde maman sur le dos !

De mon côte, en tant qu’homme, je n’ai pas ce problème. D’autant plus que c’était moi qui avait trouvé cette solution de substitution à ce rôle taillé sur mesure pour ma filleule. Enfin presque… Et dire qu’Anne-So’ n’est pas spécialement mariale ! Elle qui sait pourtant si bien s’effacer !

Jean-Michel Castaing

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