Dans le monde sans en être

Le maraudeur et l’autre : histoire d’une rencontre

AIDE AUX SANS ABRIS

Le maraudeur… Autrefois, il était voleur, détroussant les plus faibles au détour des chemins. Le maraudeur moderne est bien différent : il ne fait plus tomber le faible, il le redresse. Participant depuis quelque temps dans une maraude hebdomadaire, Amblonyx nous raconte la force des rencontres qu’il y fait.

Histoire de rencontres

C’est toujours par un certain activisme que commencent nos soirées. Avec le temps, le ballet des objets échangés par-dessus la table s’est fait plus efficace et les sacs se remplissent plus vite. Et puis on commence à se connaître, du coup les langues se délient plus que les premières fois !
Une fois les sacs prêts nous prions ensemble, confiant tous ceux que nous rencontrerons.
Une demi-heure plus tard nous voici lancés dans la nuit par groupe de deux ou trois.
Nous allons à la rencontre des personnes de la rue !

La première fois a été un petit peu difficile. Je ne savais pas trop quoi dire, quoi taire et surtout pas quoi faire.
Le principe est pourtant simple : une boisson chaude nous sert d’excuse mais ce que nous apportons et qu’ils attendent vraiment, c’est notre écoute et notre regard.
Mais, même si on me l’avait dit et répété, il me faudra plusieurs maraudes pour intégrer combien cela est vrai.

Nous aimerions tant leur donner quelque chose, les aider, les sortir de là. Mais non, ce n’est pas ce que nous apportons. Tant mieux d’ailleurs : ce n’est pas ce qu’ils nous demandent !

Le monde ne connaît pas la rue, il préfère la regarder de haut, de loin, l’oublier.
Lorsque la maraude s’assied avec une personne de la rue, elle disparaît avec elle. C’est une sensation étrange la première fois. Après quelques soirées c’est cette sensation qui nous fait comprendre pourquoi nous sommes attendus : trop peu de passants jettent un regard aux personnes de la rue, et même parmi celles-ci beaucoup ne voient pas la personne.
Rien ne fait plus plaisir à ces hommes et ces femmes que de voir que nous revenons de semaines en semaines, que nous nous souvenons de leur nom, de leurs histoires.

Au fil des semaines j’apprends à les connaître : Fabrice qui est un peu fou et qui vit perdu entre son monde et le nôtre, Jean-Marc qui vient de Madagascar et qui dort dans la rue depuis bientôt dix ans avec ses deux frères Guy et François, Emmanuel qui nous parle de son diabète, de ses deux fils et de sa petite fille puis de la culture gitane qui l’habite totalement, … et tous ces autres que nous croisons au hasard des soirs et des rencontres.

Progressivement, je découvre aussi tous ces petits codes qui nous permettent de discuter rapidement entre nous : ce geste de la main qui demande de se taire, celui qui montre qu’il faut y aller, ce regard qui demande de rester.

Je commence aussi à différencier ceux que nous croisons : ceux qui se taisent, ceux qui parlent et ceux qui veulent juste à boire, les Polonais, les Roumains et les Français, ceux qui sont propres et ceux qui ne le sont pas, ceux qui n’ont pas de travail et ceux qui en ont un…
Et puis, autour de 22h, nous rentrons.
Chacun raconte un peu comment il a vécu la soirée, exprime ce qui l’a touché, partage les nouvelles de ceux qu’il a croisés…
Et puis nous prions ensemble pour toutes ces personnes avant de nous séparer jusqu’à la semaine suivante.

Apprendre à aller à la rencontre…

Sophie est responsable de la maraude et c’est elle qui accueille les nouveaux et leur explique la maraude. C’est aussi elle qui fait le lien avec l’association des Captifs qui s’occupe des accueils de jours dans le quartier et avec Emmaüs qui coordonne les maraudes de l’arrondissement en lien avec la mairie.
Depuis le début de l’année nous avons souvent été en binôme l’un avec l’autre et j’ai beaucoup appris d’elle pour aller à la rencontre des personnes de la rue.
La première chose à savoir quand on va à la rencontre de ces personnes est que leur sensibilité est vraiment à fleur de peau. La plupart du temps ils seront aimables et nous accueilleront avec le sourire. Cependant, si lors de la première rencontre on fait un faux pas, ils resteront dans le superficiel et les échanges resteront limités.

Par conséquent, la règle est de toujours laisser l’initiative de la discussion à celui que l’on rencontre, particulièrement dans le choix des sujets que l’on aborde. Il faut vraiment un long temps et la naissance d’une vraie confiance pour arriver à aborder avec eux “l’avant”.
Certains gardent vraiment leur passé très précieusement enfoui en eux : Jean-Marc, que la maraude visite pourtant depuis plusieurs années, n’a parlé de sa femme pour la première fois qu’aux vacances de la Toussaint; Patrice, qui nous demandait de l’aide pour récupérer des papiers professionnels sans vouloir nous donner son nom ni celui de son entreprise ne l’a fait qu’après qu’Aude soit venu le jour de son anniversaire avec un gâteau le mois dernier…

Auprès des personnes étrangères, les problématiques sont souvent différentes. Celles qui sont à la rue parlent souvent peu ou mal Français. Cependant, elles sont souvent en groupe et/ou accompagnées d’anciens qui ont trouvé du travail mais continuent de venir visiter ceux avec qui ils vivaient dans la rue.
Souvent la discussion commence en apprenant quelques mots de la langue puis en échangeant sur les différences qu’ils soulignent entre la France et leur pays d’origine.
La plupart d’entre eux sont venus en France pour travailler mais n’ont pas trouvé d’emploi. Trois raisons principales font qu’ils préfèrent rester vivre en France : le climat plus clément, les aides sociales et la solidarité plus forte vis-à-vis des personnes de la rue.

Amblonyx

2 réponses à “Le maraudeur et l’autre : histoire d’une rencontre”

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