Dans le monde sans en être

« C’est Noël tous les jours ! »

parousia

Noël à Louveciennes

« C’est tous les jours Noël ! » lança le prêtre vietnamien durant son homélie de la nuit très sainte. C’était il y a plusieurs années dans la charmante petite église de Louveciennes, dans les Yvelines. Je vivais encore en banlieue parisienne à cette époque.

Intérieurement, je pensais : « Certainement pas ! Si c’était tous les jours Noël, nous n’aurions plus de fête ! Plus de joie, de cette joie surnaturelle qui étreint nos cœurs à l’occasion de la Nativité. La loi de l’entropie, de la déperdition d’énergie, aurait raison de notre bonheur. On ne peut pas vivre constamment sur les sommets. La rareté est le prix de la joie. Et la grâce du temps ordinaire, qu’en faites-vous, cher père ? De plus, c’est faux ! Il suffit de lire les journaux ! Non, ce prêtre a tort ! Certainement ne regarde-t-il pas les actualités ! »

Avoir tort, un saint prêtre de la très sainte Eglise catholique, apostolique et romaine ? Vous n’y pensez pas ! Qu’avait-il donc voulu dire ? Pour répondre à cette question, il faut se replacer quelque temps en arrière (de la fête de la Nativité), c’est-à-dire en Avent.

Que faisons-nous durant l’Avent ? Beaucoup de choses. Préparer les bilans comptables. Occupation bien pénible. Mais encore ? Anticiper les fêtes de fin d’année. Plus alléchant. Imaginer les repas qui les ponctueront. Dresser la liste des cadeaux, et passer à la caisse dans la foulée. Décorer le sapin. Se délecter à l’avance du farci de la dinde. J’en passe, et des meilleures.

Et les chrétiens, là-dedans ? Ceux pour qui Noël reste encore une solennité religieuse, à quoi s’occupent-ils ? Eh bien, c’est tout simple : à attendre. Oh! Certes, une attente très active ! Depuis le temps qu’on leur demande de se bouger pour être des croyants majeurs, responsables, qui ne laissent pas toute la charge de l’évangélisation à monsieur le curé, vous pensez bien qu’ils ne vont pas rester les bras ballants ! Mais bon ! L’Avent, c’est d’abord veiller, attendre le Seigneur. Je n’insiste pas, nous sommes entre nous. Depuis le temps, vous êtes affranchis. Ce n’est pas notre premier Avent, hein ?

Les trois venues du Christ

Donc, le Christ vient, c’est entendu. Mais n’est-il pas déjà venu ? Assurément ! Conclusion : il passe son temps à venir (comme nous à l’oublier, ou à le ranger parmi les antiquités religieuses). Ses venues sont-elles toutes les mêmes ? Là, c’est plus ardu. Il existe des différences entre elles.

Combien dénombrons-nous de venues du Christ ? Trois 1Cf. le Sermon de l’Avent de saint Bernard, ici, si ma théologie est exacte. Si j’en omets une, une âme charitable me la signalera.

Première venue : à Bethléem. Sans elle, les autres ne seraient pas ce qu’elles sont. En effet, si le Verbe ne se fait pas chair, le Christ spirituel, notre Maître intérieur, n’est plus un homme. Ca change tout. Surtout : si le Christ ne naît pas d’une femme, le salut n’est plus intérieur, immanent à la Création. Il ne sourd pas de la terre. Alors nous ne sommes plus divinisés de l’intérieur. Car « seul ce qui est assumé est sauvé ». Le Fils du Père a assumé notre condition afin de nous relever en partant de ce que nous sommes. Durant l’Avent, nous attendons un salut qui prend la Création à bras le corps. Car à Noël, le mystère de Bethléem s’actualise de nouveau !

Seconde venue : chaque jour. Le Christ vient sans arrêt au présent. Et partout ! Dans les sacrements, à la messe, mais pas seulement. Dans les cœurs, purifiés ou non. Sans crier gare parfois. Quelquefois à l’improviste, quelquefois après de longues préparations. « Celui qui est, qui était et qui vient » : tel est le nom de Dieu dans le livre de l’Apocalypse. Il est appliqué une fois au Christ lui-même dans le dernier livre de la Bible. Depuis l’Ascension, il remplit l’univers : ce n’est pas pour rester les bras croisés.

Troisième venue : à la fin des temps. La parousie n’est pas un « retour ». Le Christ n’est jamais parti. Si le maître de la parabole évangélique part en voyage, en laissant à ses serviteurs le soin de ses affaires, il n’en va pas tout à fait de même avec Jésus. Le prédicateur galiléen a voulu nous signifier par cette comparaison qu’après sa résurrection, il serait hors d’atteinte de nos sens, et que la modalité de notre rapport à lui serait celle de la foi. Mais il reste bien présent à notre monde.

En quoi consiste alors cette troisième venue ? Ce sera une venue dans la gloire. Qui coïncidera avec la fin du monde. C’est-à-dire que durant l’Avent, nous nous préparons également à la fin des temps. Sans panique ni catastrophisme. En un sens, c’est tout le temps l’Avent depuis deux mille ans !

Laissez-nous la grâce de l’Avent !

Avait-il donc tort, notre prêtre vietnamien, en déclarant que c’est tous les jours Noël ? Non. Le Christ vient en effet à chaque instant que Dieu fait. Il n’existe pas de moment où il ne puisse naître dans une âme. Durant cette veillée à Louveciennes, j’étais donc dans l’erreur !

Mais entre nous, heureusement que la nuit de la Nativité ne se répète pas tous les soirs. Sinon, il y a longtemps pour ma part que j’en serais saturé ! Dieu a bien fait les choses en ne nous permettant de fêter la naissance de son Fils dans le temps qu’une fois l’an !

Sans compter que si c’était Noël chaque jour, nous serions privés des grâces du temps béni qu’est l’Avent ! Cela vaut bien la peine de patienter une année entière !

Jean-Michel Castaing

Notes :   [ + ]

1. Cf. le Sermon de l’Avent de saint Bernard, ici

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