Dans le monde sans en être

Le zèle…

Rembrandt, Purification du Temple.

En raison de la solennité de la dédicace de la basilique Saint-Jean –de-Latran, la cathédrale de l’évêque de Rome et par conséquent : omnium urbis et orbis ecclesiarum mater et caput1Mère et tête de toutes les églises de la Ville (Rome) et du monde., nous faisons une nouvelle fois une pause dans la lecture continue de l’Evangile selon saint Matthieu.

Voilà pourquoi, ce dimanche, nous lisons un passage de l’Evangile selon saint Jean où Jésus fit un fouet et chassa les marchands du Temple. Ce texte nous met souvent dans l’embarras. Pourquoi un tel malaise ? Parce que nous avons émasculé Jésus en lui donnant l’image d’un homme gentil, un brin social et un peu baba cool… et non pas celle du souverain juge et prêtre!

Mais de qui et de quoi parle-t-on ? De Jésus vrai Dieu et vrai homme qui a donné sa vie par amour de nous ainsi que du Temple de Dieu. Qu’est-ce que le Temple de Jérusalem ? Le Temple est par excellence le lieu de la présence de Dieu… Nous avons tous en mémoire le dialogue entre David et le prophète Nathan à propos de la construction d’une demeure pour le Seigneur. La réponse de Dieu ne se fit pas attendre :

«  Est-ce toi qui me bâtirais une maison pour que j’en fasse ma demeure ? Mais je n’ai point habité dans une maison depuis le jour où j’ai fait monter les enfants d’Israël hors d’Égypte jusqu’à ce jour ; (…) ai-je dit : Pourquoi ne me bâtissez-vous pas une maison de cèdre ? (…) j’ai donné une demeure à mon peuple, à Israël (…) Quand tes jours seront accomplis et que tu seras couché avec tes pères, j’élèverai ta postérité après toi, celui qui sera sorti de tes entrailles, et j’affermirai son règne. Ce sera lui qui bâtira une maison à mon nom, et j’affermirai pour toujours le trône de son royaume… »

C’est Salomon qui, à la mort de son père le roi David, a construit le premier Temple. Après bien des vicissitudes, en 20 avant notre ère, le roi Hérode fit agrandir et embellir le Temple dont il est question dans l’Evangile.

Le Temple de Jérusalem est un vaste complexe entouré de portiques et composé d’une succession de parvis. Le premier parvis, le parvis des gentils  était ouvert à tous et notamment aux craignant Dieu, c’est à dire aux païens qui avaient fait le choix du Dieu d’Israël. Ce parvis était en quelque sorte, un lieu « missionnaire », un espace de rencontre, c’est pourquoi, les docteurs de la loi y enseignaient et répondaient aux questions de ceux qui y venaient. Ce parvis précédait le parvis des femmes, qui précédait le parvis des hommes, qui précédait le parvis des prêtres où se trouvaient l’autel des holocaustes, le vestibule, le Saint et enfin le Saint des Saints. Enfin, il est bon de se souvenir que le Temple est le seul lieu où la liturgie sacrificielle peut être célébrée.

Contrairement à certaines idées reçues, Jésus aimait le Temple. Il y enseignait et y priait souvent avec ses disciples. En outre, les Actes nous rapportent que Pierre et les Apôtres ainsi que les premiers chrétiens y prièrent jusqu’à sa destruction par les armées de Titus en 70.

Mais revenons au texte et aux marchands dits du Temple. Les changeurs avaient pour mission de « changer » les monnaies grecques et romaines en usage contre des pièces juives à l’usage du Temple, notamment pour l’achat des « bêtes » pour les sacrifices. Les pièces frappées de l’image des divinités païennes, dont celle de César, ne pouvaient pas être utilisées dans le Temple. Le récent transfert des marchands et des changeurs, du Mont des Oliviers au parvis des gentils était une source de scandales. En effet, l’historien Jean-Christian PETITFILS dit qu’à « l’origine de cette innovation se trouvait une juteuse opération financière profitable aux grands-prêtres… » C’est pourquoi, Jésus les accuse d’avoir transformé la maison du Père en « une maison de trafic ».

 

Cette transformation équivaut à une profanation du Temple. Voilà pourquoi, la tradition comprend le geste de Jésus comme celui d’une purification du Temple, à l’instar des purifications du passé après les grandes exactions, les abominations de la désolation, commises par les païens.

Saint Jérôme dans son commentaire décrypte les raisons et les sentiments qui animent le zèle de Jésus :

« En face de ce négoce ou plutôt de ce brigandage organisé dans la maison de son Père, Jésus poussé par l’ardeur de son zèle (…) se met à chasser hors du Temple toute cette multitude. N’entendez-vous pas Dieu qui pousse cette plainte : ‘Ils dévorent mon peuple comme s’il était une proie !’ »

Saint Grégoire le Grand développe cette idée en disant :

« Le Temple, la maison de Dieu, c’est aussi l’âme et la conscience de chaque fidèle. Elle cesse d’être une maison de prière, et elle devient une caverne de voleurs quand on y laisse entrer des pensées qui tendent à nuire au prochain… » 2Saint Grégoire, Commentaire de l’Evangile selon saint Jean.

 Quel est le prochain dont il est question ici ? Nous pouvons répondre qu’il s’agit de tous ceux qui sont admis dans le parvis des gentils, c’est à dire de tous les hommes qui cherchent sincèrement la vérité et qui cherchent Dieu en vérité. Qu’entend-il par les « pensées qui tendent à nuire au prochain » ? Je pense que saint Grégoire fait référence aux conséquences du scandale provoqué dans les esprits de ceux qui voient le trafic financier organisé par les autorités du Temple. Ce n’est pas la vente des bêtes nécessaires aux sacrifices qui est visée par Jésus, mais la confusion des genres. Le Temple est le lieu de la rencontre et non pas celui du trafic. Par ce geste prophétique, en chassant les marchands du Temple, Jésus redonne tout son sens au Temple et nous lance un avertissement : « Malheur à celui par qui le scandale arrive… » Aussi, c’est à cause de son zèle, de son amour pour la maison de Dieu et pour le salut des âmes que le Seigneur a chassé les marchands du Temple. Car, les âmes comme le Temple sont le lieu de Sa présence.

A la vue d’un tel signe on l’interpelle : « Quel signe peux-tu nous donner pour expliquer cela ? Il répondit : détruisez ce Temple et en trois jours je le relèverai. » Dans cet Evangile, comme dans celui de la Samaritaine, Jésus nous révèle que «  l’heure vient où vous n’irez plus ni sur cette montagne ni à Jérusalem pour adorer le Père (…) l’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité : tels sont les adorateurs que recherche le Père. » Jésus constate, en quelque sorte, l’obsolescence des sacrifices du fait du manque de foi dont le trafic serait le signe. Car comme le souligne saint Thomas d’Aquin :

« Si sous la loi ancienne on offrait certains sacrifices pour les péchés, ce n’est pas que ces sacrifices fussent capables de purifier du péché, mais ils constituaient une profession de la foi qui en purifiait (…) en sorte que le péché n’est pas remis en vertu du sacrifice, mais par la foi et la dévotion de ceux qui l’offrent. – N’oublions pas, d’ailleurs, que sous la loi ancienne, si des cérémonies purifiaient des impuretés corporelles, cela même figurait la purification du péché accomplie par le Christ. » 3s. Thomas d’Aquin, Somme Théologique, Ia-IIae, Q. 103, conclusion.

 Par ce geste, Jésus dit qu’il est le vrai Temple, l’autel, le prêtre et la victime. Il annonce qu’Il va offrir, une fois pour toutes, sa vie sur la croix, en sacrifice d’action de grâce pour la Gloire de Dieu le Père et pour notre salut.

Aussi, depuis sa mort et sa résurrection, lorsque deux ou trois sont réunis en son nom, lorsque nous proclamons l’Evangile du salut et d’une manière suréminente et parfaite, lorsque nous célébrons l’Eucharistie, Il est vraiment présent. Autrement dit, par l’Eucharistie il construit son Eglise et en se donnant en nourriture il fait de nous son Corps.

Nos temples terrestres, du plus modeste oratoire à la plus illustre basilique dont nous célébrons aujourd’hui l’anniversaire de la dédicace, manifestent par leur beauté et par leur consécration Sa présence dans le monde et notre amour pour Lui. Ces lieux sont de véritables oasis de paix et de ressourcement pour l’homme sans cesse en mouvement. Dans chacun de ces lieux consacrés, une petite lumière rouge, véritable vigie, révèle Sa Présence au tabernacle sous les espèces eucharistiques. Prenons le temps de nous arrêter dans les églises devant lesquelles nous passons, implorons le Seigneur au Saint Sacrement de l’Autel, afin que nous soyons transformés en Lui, que nous soyons les temples de l’Esprit Saint, afin que nos pensées, nos paroles et nos actes ne soient jamais des causes de scandale pour ceux qui Le cherchent en vérité.

 

Faisons en sorte que nos églises et nos communautés paroissiales, par leur beauté, leur silence habité, la dignité des liturgies, leur zèle dans respect des petits, des pauvres et des malades (de la conception à la mort naturelle) et l’amitié qui nous unit, soient pour tout homme qui cherche la vérité un véritable parvis des gentils, le lieu de la rencontre avec le Dieu vivant et vrai. Faisons nôtres les paroles de la collecte de ce jour :

« Dieu qui choisis des pierres vivantes pour bâtir la demeure éternelle de ta gloire, fais abonder dans ton Eglise les fruits de l’Esprit que tu lui as donné : que le peuple qui t’appartient ne cesse pas de progresser pour l’édification de la Jérusalem céleste. »

Bon dimanche à tous et bonne semaine à tous.

 Pod

Notes :   [ + ]

1. Mère et tête de toutes les églises de la Ville (Rome) et du monde.
2. Saint Grégoire, Commentaire de l’Evangile selon saint Jean.
3. s. Thomas d’Aquin, Somme Théologique, Ia-IIae, Q. 103, conclusion.

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