Dans le monde sans en être

La sainteté des déglingués

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La sainteté des moines

Il y a différentes formes de sainteté. Celle du moine, cet homme unifié, est exemplaire. Tout son être est ordonné à Dieu : son ongle est ordonné à son orteil, qui est lui-même ordonné à son pied et ainsi de suite jusqu’à sa tonsure, et tout ce corps est lui-même ordonné à son âme et celle-ci, enfin, est ordonnée à son esprit qui, lui, est tout entier remis au Saint Esprit 1“L’Esprit en personne se joint à notre esprit” (Rm 8, 16). .

Il est une colonne de sainteté. La grâce que déverse l’Esprit sur la cime de son être imbibe harmonieusement son esprit, son âme, son corps, et ce,  jusqu’à son orteil et à son ongle 2Le culte des reliques signifie cette pénétration inouïe de la grâce jusqu’en la corporéité même des saints.. De haut en bas, de bas en haut, il est saisi. La paix et la lumière divine se laissent voir à tous en cet homme déifié par la grâce 3Si vous n’avez jamais rencontré de tels moines, courrez dans un monastère, ou lisez les entretiens de saint Séraphim de Sarov avec Motovilov.

Ce moine fut façonné par des années d’ora et labora, par des siècles de tradition, par l’environnant de toute une chrétienté. Par la grâce enfin et seulement. Tel un marbre brute, il entra au noviciat ; tel une fine sculpture, il entrera au ciel.

Oui, mais.

Oui, mais que se passe-t-il quand très tôt notre marbre a reçu tellement de coups qu’il ne ressemble déjà plus à rien ? Quand même le plus grand sculpteur n’en pourrait rien tirer ? Que se passe-t-il pour celui dont la blessure est trop profonde pour jamais cicatriser ? Pour celui qui ne sera jamais un bloc de sainteté, une colonne de vertu, un maître de l’apatheia heyschiaste 4Immense tradition spirituelle byzantine apte à nourrir beaucoup de nos âme assoiffées. Je vous laisse googleliser “hesychasme” ou vous plonger dans les hymnes de Syméon le Nouveau Théologien, les écrits de Nicolas Cabasilas ou de Grégoire Palamas. ?

Oui, mais : le foiré, le déglingué, le barge, le fou (fol), le cas clinique, le pathologique, le paumé, … bref, le commun.

Il y a une voie, petite voie, de sainteté pour nous-autres déglingués. En la messe de la Toussaint, ce sont bien les Béatitudes qui furent proclamées ! Heureux qui ? ceux qui pleurent ! Et qui sont ceux qui pleurent ? ceux qui, marchant depuis longtemps, ont le sentiment de ne toujours pas voir le bout !

Incipit speculatio pauperis in deserto – “ici commence la méditation d’un pauvre dans le désert” 5Premiers mots du magnifique Itinerarium mentis in Deum de saint Bonaventure

C’est pour nous, les malades 6Mt 9,12, que Jésus est venu ! Si au terme de notre vie nous ne pouvons lui présenter l’unité d’une vie ordonnée, s’il nous faut entrer en son sein comme “à travers un feu71 Co 3, 15 purgatoire, nous aurons au moins à lui offrir notre désir : “Que l’homme de désir reçoive l’eau de la vie, gratuitement” (Ap 22, 17).

Oui, c’est après Lui que chaque jour nous avons langui. C’est Lui que nous visions dans nos égarements, et quand ce n’était pas lui c’était plus douloureusement encore qu’ensuite nous nous arrachions nos âmes pour les lui ré-offrir. Si chaque jour nous avons croulé, chaque jour aussi nous avons essayé de nous relever. Notre espoir, n’est pas dans nos mérites, pas dans notre sainteté, … mais en Lui.

Notre espoir est de l’entendre un jour dire de nous ces mots qu’il prononça au sujet d’une pécheresse :

“À cause de cela, ses péchés, ses nombreux péchés, lui seront remis parce qu’elle a montré beaucoup d’amour” Lc 7, 47.

Aimés misérables

Lui nous aime même misérables. Sa miséricorde veut dire que son cœur (corde) frémit devant notre misère ! Il m’aime comme je suis. C’est là toute l’affaire dont nous parle la Bible. Dieu n’a pas attendu de me trouver parfait pour m’aimer. Il m’aime. Il m’aime point final. Il m’aime un point c’est tout.

Or, l’espérance ne trompe point (…) Car, lorsque nous étions encore sans force, le Christ, au temps marqué, est mort pour des impies. À peine mourrait-on pour un juste ; quelqu’un peut-être mourrait-il pour un homme de bien. Mais Dieu prouve son amour envers nous, en ce que, lorsque nous étions encore des pécheurs, le Christ est mort pour nous.” (Rm 5, 5-8)

Lisez-vous bien cela ? La “preuve” que Dieu nous aime c’est que le Christ s’est livré pour nous alors même que nous étions pécheurs ! Alors même que nous étions un peuple errant, un peuple de déglingués, une pauvre troupe de soiffards, de soiffards de l’amour.

Il l’avait promis par la bouche du prophète Osée : “J’aimerai celle qu’on appelait « Pas-Aimée » et à celui qu’on appelait « Pas-mon-Peuple », je dirai : « Tu es mon peuple », et il dira : « Tu es mon Dieu ! »” (Os 2,  25).

L’unique sainteté

La sainteté n’est pas la perfection morale, la sainteté n’est pas le sourire aux lèvres H-24, la sainteté n’est pas la vie parfaite. La sainteté, c’est le Salut accueilli. Les saints sont ceux qui nous précèdent dans le sein de Dieu, le Saint des saints. Notre vocation universelle à la sainteté consiste à aller les rejoindre. Or les Écritures ne font pas l’ombre d’un doute, pour les rejoindre, il n’y a qu’une méthode : se laisser aimer ! Accueillir l’amour de Dieu manifesté en Jésus  :

“Et cet amour consiste, non point en ce que nous avons aimé Dieu, mais en ce qu’il nous a aimés et a envoyé son Fils comme victime expiatoire pour nos péchés.” (1 Jn 4, 10)

L’amour qui sauve ce n’est pas mon amour, ce ne sont pas mes œuvres, ma bonté, ma grandeur. L’amour qui sauve, le seul, c’est Jésus livrant sa vie pour ses amis (Jn 13, 1) sur le bois de la Croix.

Cet amour là “a effacé, au détriment des ordonnances légales, la cédule de notre dette, qui nous était contraire ; il l’a supprimée en la clouant à la croix. Il a dépouillé les Principautés et les Puissances et les a données en spectacles à la face du monde, en les traînant dans son cortège triomphal.” (Col 2, 14-15).

Jésus a cloué sur la croix tout ce qui accusait mes misères, mes fautes, mes blessures, mes faiblesses, mes peines, mes maux. Il a cloué sur la croix tout ce qui voulait me condamner. Il a cloué sur la Croix le jugement des hommes et le jugement des ténèbres. Et m’aimant misérable. M’aimant comme je suis, il emporte en son cortège une victoire sur toutes les condamnations.

Il m’a fait son frère. “Il ne rougit pas de nous appeler frères” (Hb 2, 11). Si parfois, nous avons honte les uns des autres, si parfois nous regardons de travers cet homme ou cette femme de mauvaise vie qui a osé pénétrer notre honorable paroisse, lui ne rougit pas. Il aime.

 

L’unique voie de la sainteté, c’est celle-ci. Se laisser aimer par Lui.

Même les colonnes de prière, les moines, ont commencé par là et y reviennent sans cesse. Toute l’harmonie de ces masses de sagesse elles-mêmes vient de là. L’unité de la cime de l’esprit à la pointe de l’ongle vient de là. De Jésus qui se penche sur un pécheur. De Jésus sauveur.

Benoît

 

PS : Mais si Jésus nous aime tels que nous sommes, nous pouvons alors continuer à pécher impunément ? La réponse est en Rm 6, bonne lecture :

Que dire alors ? Qu’il nous faut rester dans le péché pour que la grâce se multiplie ? Certes non ! Si nous sommes mort au péché, comment continuer à vivre en lui ? …

 

Suggestions de lecture :
  •  La Bible, encore et toujours. En particulier la Lettre aux Romains.
  • Andre Daigneault, Le chemin de l’imperfection, Ed. Anne Sigier, Quebec, 2000.
  • La vie des Fols-en-Christ, folie du monde et sagesse de Dieu, Ed. du Désert, Coll. les Théophores.

Notes :   [ + ]

1. “L’Esprit en personne se joint à notre esprit” (Rm 8, 16).
2. Le culte des reliques signifie cette pénétration inouïe de la grâce jusqu’en la corporéité même des saints.
3. Si vous n’avez jamais rencontré de tels moines, courrez dans un monastère, ou lisez les entretiens de saint Séraphim de Sarov avec Motovilov.
4. Immense tradition spirituelle byzantine apte à nourrir beaucoup de nos âme assoiffées. Je vous laisse googleliser “hesychasme” ou vous plonger dans les hymnes de Syméon le Nouveau Théologien, les écrits de Nicolas Cabasilas ou de Grégoire Palamas.
5. Premiers mots du magnifique Itinerarium mentis in Deum de saint Bonaventure
6. Mt 9,12
7. 1 Co 3, 15

5 réponses à “La sainteté des déglingués”

  1. Le Mée Louis

    Excellent article Benoit! c’est toujours un plaisir de lire Cahiers Libres malgré qu’il est impossible de répondre à toutes vos publications passionnantes.

  2. La sainteté des déglingués | Aleteia – French

    […] Il y a une voie, une petite voie, de sainteté pour nous-autres déglingués. En la messe de la Toussaint, ce sont bien les Béatitudes qui furent proclamées ! Heureux qui ? ceux qui pleurent ! Et qui sont ceux qui pleurent ? Ceux qui, marchant depuis longtemps, ont le sentiment de ne toujours pas voir le bout ! Lire la suite sur le site des Cahiers Libres […]

  3. "Et vous aussi mes frères" - Cahiers libres

    […] La prière adressée à Dieu change de vecteur. Je ne demande plus l’intercession de l’Eglise triomphante, dont les vertus lui ont acquis la grâce de Dieu. Je demande celle de l’Eglise militante, dont la foi, l’espérance et la charité lui valent l’oreille et le cœur de Dieu. Une Eglise d’hommes, une Eglise imparfaite, une Eglise sainte, une Eglise de déglingués. […]

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