Dans le monde sans en être

Madame Veil, que de souffrance cache-t-on en votre nom !

Il y a quarante ans, le 26 novembre 1974, Simone Veil défendait son projet de loi sur l’interruption volontaire de grossesse à l’Assemblée. Devant le flot de critiques, elle déclarait, gravement : « Je le dis avec toute ma conviction, l’avortement doit rester l’exception, l’ultime recours pour des situations sans issue ». Votée en janvier 1975, la loi Veil réaffirmait donc le principe de la défense de la vie humaine, et y ajoutait une dérogation. L’avortement était un acte hier illégal, aujourd’hui dépénalisé.

Que dirait Simone Veil aujourd’hui ? Force est de constater que, au fil des années, la logique de sa loi a profondément été modifiée. D’une dérogation, elle est devenue un droit, que certains affirment fondamental. La loi Veil sert de caution à une dérive permissive. L’accès à l’avortement a été banalisé, son recours est présenté comme l’unique horizon d’une grossesse difficile. On a supprimé la notion de « détresse », ravalant l’IVG à un acte médical« comme un autre ». On a même parlé d’ôter la clause de conscience aux médecins refusant de le pratiquer. Enfin, toute tentative d’avoir un discours alternatif à ce sujet, ne serait-ce que pour rappeler que l’IVG n’est un pas un acte anodin, est immédiatement étouffé. Toute discussion est bloquée. Prendre la plume (enfin le clavier) pour parler de l’avortement entraîne presque automatiquement une accusation, sinon un soupçon de religiosité mal placée.

Je sais ce qu’on me répondra : « no uterus, no opinion ». Un homme qui écrit au sujet de l’avortement, de quoi se mêle-t-il ? Pourtant, chacun sait qu’une décision relative à une interruption de grossesse ne concerne pas que la seule mère. Pour concevoir un enfant, même avec les pires procédés et manipulations, il faut encore être deux, et de sexe opposé. Le père a son mot à dire. Croyez-vous qu’un « je suis enceinte », confié dans un souffle, laisse de marbre ? En outre, avorter engendre un impact sur l’entourage de la mère. Ses amis, sa famille, s’ils sont au courant, ne peuvent rester indifférents. Qu’il me soit donc permis d’évoquer l’avortement. Au nom de toutes celles qui croisèrent mon chemin, et qui furent confrontés à la décision de garder ou non leur enfant.

La question n’est pas de savoir si l’on doit revenir sur l’avortement. A part quelques marginaux, personne ne souhaite abolir la loi Veil en France. Il est admis qu’il s’agit d’une décision douloureuse, mais parfois nécessaire. La question est de se demander pourquoi l’avortement tend à devenir un droit, aseptisé, silencieux, dissimulant la souffrance et la gravité de cet acte.

Invité à débattre de l’avortement dans le prestigieux Christ Church College d’Oxford, le journaliste britannique Tim Stanley a été récemment censuré suite à des pressions de groupes militants. L’individu n’est pas un fou furieux : c’est un ancien élève de Cambridge, longtemps proche du Parti travailliste, employé au Daily Telegraph, quotidien plus centriste que conservateur. Il ne venait pas remettre en cause l’IVG, mais parler d’un point précis : « oui ou non la culture de l’avortement fait-elle du mal à la Grande-Bretagne ? »Il avait écrit dans son intervention : « Quiconque a véritablement le souci de la liberté et des droits des femmes – c’est-à-dire chacun de nous –doit être prêt a recevoir les données sur les conséquences de l’avortement à la demande ».

Tim Stanley avait fait la liste des chiffres : 185 000 avortements pratiqués en 2013 au Royaume-Uni (222 000 en France). Environ 37 % des femmes ayant avorté en ont déjà vécu au moins un auparavant. Des données qui laissent penser que l’IVG est devenu un vaste moyen de contraception. « Cela est extraordinaire, étant donné que notre société est saturée de messages sur le safe sex »,commentait-t-il.

Le journaliste britannique évoquait une réalité connue : la pression familiale et culturelle qui s’abat sur les femmes enceintes, qu’elles soient au seuil de l’âge adulte, ou accomplies, mais confrontées à un emploi. Dans ces conditions, un choix véritable est difficile à poser. « Puisque nous parlons de la pression de la culture, parlons aussi de la « disponibilité ».L’avortement à la demande alimente l’idée selon laquelle nous avons tous droit à une entière autonomie et à être libérés de toute responsabilité à l’égard d’autrui. C’est une bonne nouvelle pour les forts, elle est mauvaise pour les vulnérables », ajoutait-il.

Tim Stanley pointait également une « étrange hypocrisie » : « Nous vivons dans une société où les droits des personnes handicapées nous importent beaucoup – ainsi que le montre l’opposition aux réformes gouvernementales à propos des subventions en leur faveur – et nous nous disons toujours qu’ils ont droit à l’entière citoyenneté. Mais nous disons également aux femmes enceintes que si leurs enfants sont handicapés, elles ont alors un droit absolu à avorter. » Les résultats sont là : 9 enfants sur 10 dépistés trisomiques sont avortés en Grande-Bretagne (96 % pour la France). Il dénonçait le militant athée Richard Dawkins, qui justifie cette situation : selon cet universitaire médiatique, si une femme est enceinte d’un enfant handicapé,« il serait immoral de le faire naître ». Une vision de l’homme qui s’érige en juge de décider si une vie est digne d’être vécue ou non.

Le journaliste censuré concluait : « Tous ces problèmes sont d’autant plus troublants que nous n’en discutons plus. Cela reflète la façon dont les sociétés capitalistes modernes traitent les questions relatives à la pauvreté, à la souffrance, aux abus, etc. Elles les mettent hors du champ de vision en utilisant un jargon médical ou une phraséologie politique destinée à occulter toute une série de problèmes qui nécessiteraient qu’on en discute de manière beaucoup plus claire. » L’avortement n’est pas un acte anodin. Il nécessite une écoute, une prise en charge, et une possibilité, pour celles qui le souhaitent librement et en conscience, de ne pas s’y résoudre. C’était l’esprit de la loi Veil. Il est oublié, nié aujourd’hui. Aux Etats-Unis, le discours du Planning familial est différent de celui de France : compte tenu la pression des « pro-life », parfois caricaturale et excessive, l’organisation valorise les alternatives offertes aux femmes outre l’IVG. C’est vers cela qu’il faudrait tendre sur le continent.

Les responsables politiques doivent cesser de croire qu’en taisant la souffrance vécue par des milliers de femmes, celle-ci disparaît. Comme l’écrivait la journaliste Eugénie Bastié dans un vibrant plaidoyer, écrit il y a un an, pour réfuter la sanctuarisation de l’IVG, cette posture méprisante pour les femmes « balaye ainsi leurs souffrances et leurs scrupules du haut d’un individualisme libéral détaché du fardeau de la conscience. » Elle appelait à fuir les postures idéologiques : « il faut arriver à penser l’avortement comme un phénomène social, et déchausser nos lunettes idéologiques (libertaires ou conservatrices) pour voir la réalité d’un acte violent, parfois inévitable mais jamais triomphant. »

Tim Stanley devait se douter qu’il susciterait une levée de boucliers à Oxford en évoquant l’avortement. « Tout ce que je vous demande aujourd’hui, c’est que nous en parlions sérieusement », avait-il prévu de dire en conclusion de son intervention. On ne lui a pas permis. En aurait-il été de même à Sciences Po ? Espérons qu’en France, en dépit des trahisons successives de la loi Veil, puisse naître une parole réellement libre sur l’avortement.

Pierre Jovanovic

 

2 réponses à “Madame Veil, que de souffrance cache-t-on en votre nom !”

  1. Benoît

    Merci pour ton article cher Pierre.

    une remarque cependant : “Il est admis qu’il s’agit d’une décision douloureuse, mais parfois nécessaire”
    décision douloureuse, oui
    parfois nécessaire, …. j’ai un doute.
    (si ce n’est quelques cas très spécifiques où la continuation de la grossesse met en danger la vie de la mère)

  2. Pierre Jova

    Cher Benoît,

    Je voulais justement parler de ces cas spécifiques (viol, risque pour la mère, etc.)

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