Dans le monde sans en être

Interstellar : l’Homme, la Technique et l’Amour

Interstellar

Interstellar, le dernier film de Christopher Nolan, son premier space opéra aussi. Faut-il crier au génie ? Peut-être. Revenons sur ce film, mais d’abord nous vous prevenons : ce qui suit dévoile une partie de l’intrigue. Donc si vous avez vu le film, si vous ne voulez pas du tout le voir, ou si vous vous moquez du spoil, alors vous pouvez continuer en cliquant sur le texte flouté qui deviendra clair et lisible 1C’est un dispositif anti-spoil permettant d’éviter des dévoilements involontaires..

Interstellar prend comme point de départ un futur proche ressemblant à s’y méprendre au notre. L’humanité est confrontée a une crise écologique majeure. La Terre ne peut plus nourrir ses habitants, non pas à cause de la surpopulation (non évoquée) mais en raison de la mort des espéces végétales. Le blé et d’autres céréales ont disparues, dévorées par des parasites. Les hommes tombent malades à cause d’une poussière permanente et de terribles tempêtes de sable. Au fur et à mesure, on découvre que le gouvernement américain (et le reste du monde), a pris un virage radical proche du soviétisme : la plupart de gens deviennent agriculteurs, la technique devient suspecte et tout ce qui est coûteux en énergie et matériel est abandonné. Les programmes spatiaux sont stoppés, les agences spatiales fermées, et c’est le cas aussi pour des techniques médicales comme l’IRM. Le message du film est clair : le refus de la technique peut conduire l’humanité à sa mort. 

Seul espoir de survie de l’humanité : la conquête de l’espace et la migration de l’humanité vers une autre planète. 

Mais comment faire alors que la conquête spatiale est au point mort ? 

Cette question n’est pas de la science fiction. Interstellar nous renvoie à l’actuelle crise écologique, faite de changements climatiques, d’extinctions d’espèces, et de la crise agricole qui viendra suite aux disparitions des pollinisateurs. Mais ce film nous invite aussi à regarder l’état de nos programmes spatiaux. Ou en est la conquête de l’espace ? Beaucoup de projets ont été abandonnés pour cause de coûts. L’Homme n’est pas retourné sur la Lune, les navettes spatiales américaines n’ont pas été remplacées : tout semble au point mort, comme le suggère la première bande annonce d’Interstellar

 

Christopher Nolan nous met devant la problématique de la technique : est-elle à craindre ? Ou peut-elle contribuer au sauvetage de l’humanité ? Il répond à cette question à la manière d’Isaac Asimov dans Les Robots : il tord le cou au mythe de Frankenstein qui veut que la Technique se retourne contre son créateur. Ainsi, c’est un programme spatial qui sauve l’humanité de l’anéantissement, et les robots présents dans le film sont sympathiques et bienveillants. 

2001, l’Odyssée de l’espace a inspiré le voyage spatio-temporel d’Interstellar. Mais Nolan a aussi pris le contrepied de Stanley Kubrick : les robots TARS et CASE d’Interstellar sont loyaux et protecteurs des Hommes, et donc ils sont le parfait inverse du terrifiant Hal 9000 de 2001… Kubrick, et son scénaristes Arthur C Clarke, avait repris l’éternel mythe de Frankenstein pour imaginer la mutinerie d’Hal. Nolan fait un choix inverse, davantage dans l’esprit d’Asimov, qui conçoit positivement la Technique. En revanche, le collaborateur dangereux et traître d’Interstellar n’est pas un ordinateur façon Hal 9000 : c’est un homme, le docteur Mann, au nom très symbolique… 

Mais Interstellar ne consacre pas non plus le règne de la Technique. C’est l’Homme qui reste aux commandes, les robots ne sont que des serviteurs à l’apparence de machines de métal. Points d’Androïdes ici malgré le fait qu’ils parlent et peuvent faire de l’humour. 

L’Homme reste le souverain et surtout ce qui le guide n’est pas seulement son intelligence : c’est l’Amour. Ce qui sauve l’Humanité, ce qui guide Amelia Brand vers la nouvelle Terre, ce qui pousse Cooper à révéler le secret du Trou noir à sa fille, c’est l’Amour. 

Dieu est le grand absent du film car il n’est pas mentionné. Et pourtant, les invisibles êtres en cinq dimensions qui créent le trou de ver près de Saturne, et qui aident Cooper et TARS a l’intérieur du trou noir, pourraient bien être Dieu. Le film laisse planer le mystère sur ces êtres. A la différence des monolithes de 2001, l’Odyssée de l’espace, on ne les voit pas. Mais cette cinquième dimension dans laquelle ils vivraient est peut-être amour pur, comme l’imagine Amelia Brand. Dieu est amour n’est-ce pas ? 

 Interstellar évoque ces questions avec intelligence car le futur proche dont il est question nous rejoint avec un profond réalisme. On sent dans le film une forte influence de Gravity. Comme dans le chef d’oeuvre d’Alfonso Cuaron, les scènes spatiales sont en grande partie vraisemblables sur le plan scientifique : absence totale de bruit dans l’espace, mode de propulsion identique aux techniques actuelles. Le vaisseau Endurance met 8 mois pour atteindre Mars, et deux ans pour arriver à Saturne, ce qui est réaliste. Seul un trou de ver, savamment expliqué dans le film, peut permettre de traverser des distances interstellaires en quelques minutes. Pour justifier la présence du trou de ver dans l’orbite de Saturne, Christopher Nolan utilise un stratagème romanesque : il fait intervenir ces mystérieux être supérieurs… Tout est donc possible avec ces créatures toutes-puissantes, tout, y compris un trou de ver qui n’existe que comme concept théorique de physique fondamentale. 

Le réalisme scientifique est la force d’Interstellar, même si certaines invraisemblances parasitent quelques peu ce qui aurait pu être un chef d’oeuvre dépassant 2001 et Gravity. En effet, le Ranger a besoin d’un fusée pour quitter la Terre, alors que pour quitter la planète océan et la planète de glace, il utilise juste ses petits propulseurs orbitaux… Et aussi, qu’elle étrange idée de choisir comme nouvelle Terre une planète autour d’un Trou noir ? Ces petites invraisemblances abîment un peu une oeuvre qui aurait pu être un sommet de science-fiction réaliste. Dommage. 

Mais en faisant abstraction de cela, Interstellar reste un film majeur qui aborde avec intelligence la question de la Technique. Certe, cette question mérite d’être approfondie, et le postulat pro-Technique est peut-être un peu léger. Mais il nous invite à regarder loin, et à retrouver notre âme de pionnier et d’explorateur. C’est son message et il vaut la peine d’être écouté. 

Charles Vaugirard

Notes :   [ + ]

1. C’est un dispositif anti-spoil permettant d’éviter des dévoilements involontaires.

3 réponses à “Interstellar : l’Homme, la Technique et l’Amour”

  1. JB

    Le plus agaçant avec ce film est la pratique de la mise en abyme dont Nolan s’est fait une spécialité et qu’il reprend ici. On pourrait presque dire que Nolan se plagie lui-même avec cet artifice scénaristique, le fantôme étant son père piégé dans le Tesseract (qui au passage, fait furieusement penser aux NDE). Bon, c’est gentil, c’est plein d’amour dégoulinant, mais c’est un peu cousu de fil blanc durant tout le film. Faudrait passer à autre chose.

    Sinon, ce que j’ai bien aimé, en dehors du grand spectacle fabuleux, c’est que ce film me semble être le seul à traiter de la relativité de l’espace-temps et des conséquences inattendues que cela peut provoquer.

  2. Christian

    Bonjour,
    Vous écrivez : “Dieu est le grand absent du film car il n’est pas mentionné. Et pourtant, les invisibles êtres en cinq dimensions qui créent le trou de ver près de Saturne, et qui aident Cooper et TARS a l’intérieur du trou noir, pourraient bien être Dieu. Le film laisse planer le mystère sur ces êtres.”
    Je pense au contraire que le film ne laisse planer aucun mystère, puisqu’il explique très clairement que ces êtres sont les hommes du futur. C’est donc l’homme qui sauve l’homme. Il n’y a plus de mystère. Et comme pour souligner la chose, c’est, ironie suprême, la machine qui parle d’êtres supérieurs et l’homme (supposé être perméable au mystère) qui remet les pendules à l’heure.
    Pour moi ce film est un piège ou l’on se laisse prendre par les images, la musique, en bref la réalisation, mais au contenu totalement vide. Même l’amour est vu dans sa dimension technique (pour la continuation de l’espèce coûte que coûte), ou bien dans une relation père-fille oedipienne. L’homme se sauve lui même après s’être détruit lui-même. Le héros survit à son sacrifice. Bref que du hollywoodien ressassé.
    Je n’ai vraiment pas aimé du tout et je trouve qu’on est très loin d’un film qui incite à la reflexion.

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