Dans le monde sans en être

Dagerman l’inconsolable (soixantenaire de sa disparition)

dagerman

« Notre besoin de consolation est impossible à rassasier ». Le titre sonne comme un aveu d’impuissance, ou un constat libérateur. Sous la couverture, vingt-quatre pages pour percer à jour ce mystère de l’Homme, tenter de comprendre sa soif. Il n’est pas besoin de beaucoup de lignes pour exprimer une vérité qui touche les cœurs. Il faut être juste, honnête et brillant dans l’écriture. Ce qu’était assurément l’auteur de ce livre, Stig Dagerman, écrivain et journaliste suédois, mort le 4 novembre 1954, il y a tout juste soixante ans 1article initialement publié par Terre de compassion, en novembre 2011..

La quête

Les premiers mots sont lâchés comme un constat froid et lucide, point de départ d’une réflexion dont l’auteur lui-même ne semble pas savoir jusqu’où elle mènera : « je suis dépourvu de foi et ne puis donc être heureux… » De là, il déroule le fil de ses pensées dans une démonstration logique et poétique. Pas vraiment croyant, refusant « la fureur bien déguisée du sceptique, les ruses de Sioux du rationaliste ou la candeur ardente de l’athée », il cherche des réponses au questionnement de son âme, à un besoin criant de consolation et son désir de liberté :

“Pour moi, il ne suffit pas de savoir que, puisque nous ne sommes pas libres de nos actes, tout est excusable. Ce que je cherche, ce n’est pas une excuse à ma vie mais exactement le contraire d’une excuse : le pardon. L’idée me vient finalement que toute consolation ne prenant pas en compte ma liberté est trompeuse, qu’elle n’est que l’image réfléchie de mon désespoir.” 

Plus loin :

“À la vérité, il n’existe pour moi qu’une seule consolation qui soit réelle, celle qui me dit que je suis un homme libre, un individu inviolable, un être souverain à l’intérieur de ses limites.” 

Au fil des pages, Dagerman creuse son âme et livre comme ils viennent les fruits de ses recherches intérieures. Quitte à s’enfoncer dans les méandres de ses idées noires. Comment combattre ses démons s’ils restent endormis au fond de soi ? Le raisonnement est poussé, l’auteur n’est pas homme à se contenter d’à-peu-près. Et lorsqu’il aborde le thème de la dépression, c’est presque naturellement que le lecteur découvre avec lui l’ultime illusion de liberté :

“La dépression est une poupée russe et, dans la dernière poupée, se trouvent un couteau, une lame de rasoir, un poison, une eau profonde et un saut dans un grand trou. Je finis par devenir l’esclave de tous ces instruments de mort. Ils me suivent comme des chiens, à moins que le chien, ce ne soit moi. Et il me semble comprendre que le suicide est la seule preuve de la liberté humaine.” 

L’assoiffé de vérité

La démonstration aurait pu s’arrêter là. Mais Dagerman a trop soif de liberté pour accepter l’idée d’être esclave de la dépression et de ses « instruments de mort ». Il veut être libre. C’est alors qu’arrive l’aboutissement de son raisonnement, le tournant de son oeuvre. Une réponse, comme un espoir qu’il effleure de la pensée et nomme « le miracle de la libération » :

“Venant d’une direction que je ne soupçonne pas encore, voici que s’approche le miracle de la libération. Cela peut se produire sur le rivage, et la même éternité qui, tout à l’heure, suscitait mon effroi est maintenant le témoin de mon accession à la liberté. En quoi consiste donc ce miracle ? Tout simplement dans la découverte soudaine que personne, aucune puissance, aucun être humain, n’a le droit d’énoncer envers moi des exigences telles que mon désir de vivre vienne à s’étioler. Car si ce désir n’existe pas, qu’est-ce qui peut alors exister ?” 

Presque une conversion. En tout cas la conscience intime qu’au-delà de sa faiblesse et de ses vaines consolations, la grandeur de l’Homme se retrouve dans son désir profond de vivre. Et que c’est à l’aune de son désir de vie que l’on peut mesurer sa liberté. Et qu’au bout du compte, au bout de la vie, l’Homme tend vers une consolation ultime :

“Ma puissance ne connaîtra plus de bornes le jour où je n’aurai plus que le silence pour défendre mon inviolabilité, car aucune hache ne peut avoir de prise sur le silence vivant. Telle est ma seule consolation. Je sais que les rechutes dans le désespoir seront nombreuses et profondes, mais le souvenir du miracle de la libération me porte comme une aile vers un but qui me donne le vertige : une consolation qui soit plus qu’une consolation et plus grande qu’une philosophie, c’est-à-dire une raison de vivre.” 

Dagerman, cet assoiffé de vérité, aura touché du doigt le miracle de la libération, sans pour autant trouver la véritable consolation. Les rechutes dans le désespoir ont bel et bien été nombreuses et profondes. Elles furent trop lourdes à porter. Son corps sans vie a été retrouvé dans son garage le 4 novembre 1954. Il avait 31 ans.

C’est pourtant un message d’espérance qu’il nous livre au travers de ce texte. L’exploit d’avoir mis des mots sur un désir informulable, le courage du questionnement séduit, interpelle. En témoignent les nombreux artistes, musiciens ou cinéastes, qui s’en sont inspirés depuis la découverte du manuscrit, en 1981. Notre besoin de consolation est impossible à rassasier. A ce constat glacé, l’œuvre de Stig Dagerman semble ajouter : « par nous-même », laissant un espoir, une porte ouverte. Chaleureuse.

Joseph Gynt

 

“Notre besoin de consolation est impossible à rassasier”, par les Têtes Raides.

Notes :   [ + ]

1. article initialement publié par Terre de compassion, en novembre 2011.

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