Dans le monde sans en être

Tu aimeras…

« Les pharisiens entendent qu’il a muselé les sadducéens. Ils se rassemblent en groupe… » La traduction de l’Evangile de ce jour par sœur Jeanne d’Arc nous permet de comprendre l’âpreté des discussions entre Jésus et ses détracteurs. En effet, les expressions « muselé » et « se rassemblent en groupe » évoquent plutôt une meute hargneuse que des interlocuteurs bienveillants.

Avant d’aller plus avant dans le commentaire de ce texte, il me semble nécessaire de dire quelques mots à propos de ceux qui s’opposent à Jésus. Au premier siècle, le peuple juif est divisé en plusieurs courants ou partis dont ceux des sadducéens et des pharisiens.

Des sadducéens, saint Luc nous dit, qu’ils sont « ceux qui prétendent qu’il n’y a pas de résurrection ». Les Saducéens se retrouvent principalement parmi les membres des familles sacerdotales et aristocratiques. Ils formaient un « parti » à la fois politique et religieux. D’une manière générale, ils s’entendaient avec les romains, ils nient la résurrection des morts, la survivance de l’âme, l’existence des anges … Cette fraction importante du Sanhédrin est opposée aux pharisiens.

Les pharisiens sont des juifs de stricte observance, ils croient en la résurrection, fréquentent les synagogues, sont opposés au sadducéens au sujet de la doctrine tout en restant attachés au Temple et aux sacrifices.

L’épreuve

Dans l’Evangile de ce jour, saint Matthieu nous dit que les pharisiens après l’échec des sadducéens envoyèrent à leur tour un contradicteur face à Jésus, un docteur de la Loi. Les docteurs de la Loi sont des scribes qui vouent leur existence à l’étude et à l’exégèse de la Loi. Ils ont une importance capitale dans la vie des pharisiens qui entendent observer pleinement la loi afin d’échapper au châtiment divin que leurs pères ont connu dans le passé du fait de leurs graves manquements. Ils exercent les fonctions de conseillers dans les tribunaux, de juges et d’enseignants. On fait souvent appel à eux en cas de « conflits » dans l’observance des 613 commandements.

“Les Pharisiens auraient dû rester tranquilles, et voilà qu’ils réclament le combat”

Les pharisiens envoyèrent un docteur de la loi qui « posa une question à Jésus et le mit à l’épreuve… » Dans le commentaire de ce verset, saint Jean Chrysostome dit : « Les Pharisiens auraient dû rester tranquilles, et voilà qu’ils réclament le combat : ils envoient en avant un docteur de la Loi, non certes pour s’instruire, mais pour embarrasser Jésus (…) Ils espèrent qu’il leur donnera l’occasion de l’accuser en changeant cet ordre, pour prouver qu’il est Dieu lui aussi (…) ils n’ont pas d’affection pour lui, mais ils sont poussés par l’envie… 1Homélie LXXI sur l’évangile selon saint Matthieu, 1.. » Qu’entend-il par : « Ils espèrent qu’il leur donnera l’occasion de l’accuser en changeant cet ordre, pour prouver qu’il est Dieu lui aussi… » ?  Comme nous l’avons déjà évoqué, le judaïsme reconnait 613 commandements : les deux commandements donnés par Dieu lui-même : « Je suis le Seigneur, ton Dieu » ;  « Tu n’adoreras pas d’autre dieu que moi », ainsi que les 611 commandements transmis par Moïse. Ces commandements étaient divisés en petits et grands préceptes. La transgression des premiers pouvait être expiée par la pénitence, tandis que celle des seconds pouvait être punie de mort (dans les cas de meurtre, idolâtrie, profanation du nom divin ou du sabbat…). Ainsi les pharisiens espéraient que Jésus allait révolutionner ce bel ordonnancement se faisant l’égal de Dieu et ainsi être passible de la peine de mort.

Tout comme lors des tentations au désert, Jésus va répondre en citant l’Ecriture: « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit. Voilà le grand, le premier commandement. Et voici le second, qui lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Il reprend en partie la profession de foi d’Israël, le sh’ma Israël… Le plus grand des commandements consiste à aimer. Comment Dieu peut-il nous demander cela ? Tout simplement, répondrais-je malicieusement, pour trois raisons, comme l’affirme l’Ecriture: « Dieu est amour », « Il nous a aimés le premier » et nous avons été « crées à son image et comme à sa ressemblance ». Nous pouvons déduire de cela que nous sommes tous faits pour aimer, être aimés et vivre ce commandement.

Quelle est la mesure de cet amour ? «  De tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit. » Saint Grégoire de Nysse dit à propos de ce verset : « Le cœur représente (…) la vie végétative ; l’âme représente l’âme sensitive, et l’esprit la vie de la raison 2De opificio hominis, VIII.. » Autrement dit l’amour authentique de Dieu implique tout notre être et toutes nos facultés, comme le Christ sur la Croix.

Qui est mon prochain ?

A l’école de saint François de Sales, nous pouvons dire que : « Comme Dieu créa l’homme à son image et ressemblance, aussi a-t-il ordonné un amour pour l’homme à l’image et ressemblance de l’amour qui est dû à sa Divinité (…) Puisque tous les hommes ont cette même dignité, nous les aimons aussi comme nous-mêmes, c’est-à-dire en qualité de très saintes et vivantes images de la Divinité…» Ainsi, la manière la plus incarnée d’aimer Dieu, c’est d’aimer notre prochain. En outre, poursuit l’évêque de Genève « aimer le prochain par charité, c’est aimer Dieu en l’homme ou l’homme en Dieu (…) Et c’est pourquoi non seulement le divin amour commande maintes fois l’amour du prochain, mais il le produit et répand lui-même dans le cœur humain comme sa ressemblance et son image ; puisque tout ainsi que l’homme est image de Dieu, de même l’amour sacré de l’homme envers l’homme est la vraie image de l’amour céleste de l’homme envers Dieu » 3Traité de l’amour de Dieu », X & XI..

“L’immigré, la veuve et l’orphelin”

Une question s’impose : qui est mon prochain ? Saint Augustin répond : « Ce qui nous rapproche le plus, ce n’est pas la parenté mais la miséricorde. Celui-là soit notre prochain à qui nous rendrons ou sommes disposés à rendre, autant qu’il en aura besoin, nos offices de miséricorde 4De doctrina christiana , I 30. » Cette notion ainsi comprise ne connaît aucune limite, tout homme est mon prochain.

Cependant, pour être vrai, parmi nos prochains, la charité du Christ nous pousse à l’option préférentielle pour les pauvres et les petits. Ceux dont nous parlent le livre de l’Exode : « l’immigré, la veuve et l’orphelin »  et saint Matthieu, au chapitre 25 de son Evangile : « ceux qui ont faim ou soif, sont étrangers ou nus, malades ou prisonniers… » Auxquels nous pouvons ajouter les enfants à naître que l’on veut avorter, les incurables que l’on veut euthanasier et biens d’autres encore auxquels le Christ s’identifie et en qui Il se révèle à nous pourvu que nous prenions le temps de Le reconnaître en eux.

Comment mettre cela en pratique ? Reprenons si vous le voulez bien le mot de saint Paul : « Que votre charité soit inventive » et invoquons l’Esprit Saint. Saint Grégoire d’ajouter à ce sujet : « Nombreux seront les actes de vertu que la charité mettra en œuvre (…) Par ses bienfaits répétés elle sait amener les ingrats à aimer, et par ses services conserver dans l’amour ceux qui ont commencé à aimer (…) Elle sait donner largement, sans jamais s’enfler (…) en se maintenant dans la joie par le souvenir de celui qui doit la récompenser. »

Alors… Aimons !

Bon dimanche et belle semaine à tous.

Pod

Notes :   [ + ]

1. Homélie LXXI sur l’évangile selon saint Matthieu, 1.
2. De opificio hominis, VIII.
3. Traité de l’amour de Dieu », X & XI.
4. De doctrina christiana , I 30.

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