Dans le monde sans en être

Le fondement du droit ?

En France, de fidèles soldats de la démocratie réclament la GPA au nom de la liberté et de l’égalité.

Comment en est-on arrivé là ? Lors de la dernière édition de l’émission de Frédéric Taddeï – Ce soir où jamais – (l’un des derniers plateaux télévisés où un réel débat contradictoire semble possible), le philosophe Ruwen Ogien a cherché à montrer que la lutte pour la libéralisation de la GPA n’étaient pas sans fondements juridiques et moraux. Trois principes légitimeraient, selon lui, la GPA :

  1. la libre disposition de son corps ;
  2. la liberté de contrat ;
  3. le principe de justice social impliquant de palier à l’impossible pour certains couples d’enfanter.

L’impasse de la démocratie libérale

Ruwen Ogien tranche donc la question de la moralité de la GPA par trois arguments concernant la légitimité du contrat. Cela est caractéristique de l’impasse dans laquelle se trouvent les démocraties libérales. Notre philosophie morale et juridique a été réduite à une théorie du droit. Au lieu que la légalité d’un acte repose sur sa valeur morale (le est-ce légal ? reposant sur le est-ce bon ?), c’est proprement l’inverse qui se passe (le est-ce bon ? repose sur le est-ce légal ?).

La question à laquelle Ruwen Ogien répond n’est plus est-ce bon ? mais est-ce légal ?. On voit malheureusement ici ce qui arrive lorsque le libéralisme n’est pus une simple doctrine économique, mais devient une véritable système philosophique : La liberté de contrat devient l’ultime et unique critère, on en vient à oublier de poser la seule question véritablement importante : est-ce bon ? 

La démocratie permet d’assurer la légitimité des lois quant à leur promulgation (leur légitimité formelle), mais elle peine de plus en plus à juger le contenu même de ces textes. Si l’on abandonne la question est-ce bon ? pour ne fonder nos lois que sur l’unique question procédurière, nous vivrons bientôt dans ce meilleur des mondes où rien n’empêche le pire tant qu’il est librement consentit par les contractants… (Liberté des contractants d’ailleurs tout à fait hypothétique).

L’exemple de la GPA n’est d’ailleurs qu’une illustration parmi d’autres de cette logique. Si seule la liberté des contractants est nécessaire à légitimer une pratique, il faut aussi abolir le droit du travail puisqu’imposer un salaire minimal, des jours de congés ou des limites horaires serait une grave entrave à la liberté des contractants ! Au nom de quoi interdire à un homme de vendre sa force de travail pour 1€ par jour ou de travailler 90h par semaine ? Mais on sait bien en réalité que cette liberté des contractants est illusoire, elle nie les inégalités effectives : comment parler d’un contrat libre d’égal à égal entre un chômeur et un employeur par exemple ?

Si la question de la légitimité – la question procédurière – est importante en philosophie juridique (c’est proprement ce qu’apporte le système démocratique) cette question doit toujours être contrebalancée par celle de la moralité. La démocratie permet d’assurer la légitimité formelle des lois, mais, il lui faut une référence extérieure pour juger du contenu de ces lois. Lorsque Socrate décide de discuter de la société parfaite 1dans le dialogue platonicien de la République., il sort à l’extérieur de la cité. Cette topologie est symbolique, une cité ne peut s’auto-fonder, il lui faut un point de repère extérieur et intangible. La question de la moralité ne peut être réduite à une simple question du consensus. Le processus démocratique donne la légitimité formelle d’une loi (une loi libéralisant la GPA pourrait ainsi être voté à la majorité et donc formellement légitime), mais le contenu de cette loi doit pouvoir être jugé à la lumière de références transcendantes (une loi libéralisant la GPA, même si elle était voté démocratiquement n’en serait pas pour autant morale).

La tension vers le bien

Évidement dire cela c’est mettre le doigt sur un problème plus qu’apporter une solution. Ce lieu extérieur à la cité d’où juger ses lois, nous en sentons la nécessité, mais nous peinons à le trouver. Invoquer des principes intangibles et des références transcendantes est facile, mais dès qu’il s’agit de les nommer précisément, la tâche se complique. Pire, croire posséder soi-même un principe universel permettant de juger toutes les situations peut souvent déguiser le fait de prendre ses propres idées pour la vérité. Mais cette difficulté ne doit pas nous faire abandonner l’exigence intime qui nous pousse à chercher le bien au delà du consensuel.

Certes notre finitude nous garde toujours dans une cité et dans la contingence de ses systèmes de valeurs ; mais la finitude de l’homme n’est pas close sur elle-même, l’homme ne se contente jamais de son monde, il y a en lui une tension vers le bien et le vrai, vers la cité juste. “L’homme passe infiniment l’homme” disait Pascal. Il n’atteindra peut être jamais ce lieu socratique d’où l’on peut juger intemporellement le monde, mais s’il abandonnait son espoir hyperbolique d’approcher d’un bien dépassant le consensus, il se renierait lui-même.

Notre finitude ne doit pas justifier notre démission ! La relativité de nos jugements ne doit pas éteindre en nous l’élan vers l’absolu.

Cette vérité anthropologiquee  – et donc sociale – s’illustre dans au moins deux traditions :

  • La tradition républicaine d’abord. En France, notre démocratie est historiquement républicaine, c‘est-à-dire qu’elle a partie liée à un idéal, à une mystique comme disait Péguy. L’équilibre démocratie/république doit tenir la double exigence de légitimité formelle des lois (par la démocratie) et de légitimité morale du contenue des lois (par la république). La tradition républicaine française confesse donc l’insuffisance du consensus et la tension des citoyens vers un idéal de justice. 2 J’entends ici la tradition républicain en son sens le plus simple. Celle qui de Jaurès à de Gaulle pense un au delà du droit positif. L’idéal socialiste de Jaurès n’avait évidement rien à voir avec le positivisme juridique actuel.
  • La philosophique juridique thomiste ensuite. La pensée juridique de saint Thomas d’Aquin distingue trois niveaux différents. La loi divine, la loi naturelle et le droit positif. C’est trois niveaux cherchent à rendre compte de la situation frontalière de l’homme à la fois fini et en tension vers la Vérité. L’homme est cet être qui est entre le Dieu Éternel et le monde contingent. La Loi immuable et divine est déposée par Dieu en sa raison finie pour que, par son effort intellectuel, il puisse trouver les principes d’une action juste et les transcrire, de manière adaptée aux situations particulières, dans la droit positif. Dans cette théorie à trois niveaux, on voit bien que s. Thomas prend en compte la finitude de l’homme : la loi naturelle n’est pas la loi divine, il n’est pas dit que l’homme ait une connaissance divine du bien et du mal, ni qu’il n’ait immédiatement une liste de préceptes moraux immuables qui lui donnerait la solution à tous les problèmes pratiques. La loi naturelle n’est pas une solution magique aux problèmes moraux, elle consiste en un effort de la raison, en une tension de l’homme vers le bien et elle nécessite un travail de discernement pour s’appliquer à chaque situation concrète via le droit positif.

La vérité morale de l’homme n’est donc ni dans une pure relativité (un droit positif auto-fondé et auto-légitimé) ni dans un dogmatisme illusoire (une rassurante liste de préceptes nous dispensant de réfléchir et nous dictant de manière déconnecter des circonstances contingentes ce qu’il faut faire) mais dans un effort laborieux — prudentiel aurait dit s. Thomas – de l’homme pour, à chaque époque, fonder le droit positif en vue du bien et de la justice.

L’homme, s’il veut rester homme, ne peut abandonner son désir de vérité, y compris dans les questions juridiques et morales.

Benoît

Notes :   [ + ]

1. dans le dialogue platonicien de la République.
2. J’entends ici la tradition républicain en son sens le plus simple. Celle qui de Jaurès à de Gaulle pense un au delà du droit positif. L’idéal socialiste de Jaurès n’avait évidement rien à voir avec le positivisme juridique actuel.

12 réponses à “Le fondement du droit ?”

  1. Darth Manu

    Je garde, faute de temps, pour une occasion future mes réserves sur votre présentation, à mon avis un peu trop rapide et caricaturale, de l’a”éthique minimaliste” de Ruwen Ogien.

    Il reste, sur la GPA, que le recours incessant à des principes normatifs anhistoriques, même en tant qu’ idée régulatrice, a à mon avis fortement contribué à faire perdre au débat le peu de sérénité qu’il avait et à figer les positions. Il le semble que cette analyse juridique, même si je ne suis pas suffisamment compétent pour la juger sur le fond, qui écarte à la fois les arguments contre la GPA qui se fondent sur une conception naturaliste du droit et de la maternité, et la légalisation de cette dernière , en se fondant la question de l’égzlité h/f , est beaucoup plus convaincante: http://revdh.files.wordpress.com/2013/06/7seminairecatto.pdf
    d’autant plus qu’elle évite les prises de positions philosophiques de principe, qui lient la GPA à des controverses distinctes de celles- ci et ont pour risque de positionner les gens pour ou contre celle- ci pour des raisons qui n’ont rien à voir avec les difficultés qu’elle soulève. Ce qui renforce ma conviction personnelle que lier les débats sur le mariage homosexuel et la GPA était une erreur, les problématiques liées à la filiation occultant les spécificités de ces deux débats et n’étant à mon avis pas suffisamment déterminantes pour trancher chacun d’entre eux.

  2. Arnaud LB

    Ruwen Ogien, c’est qui ce “philosophe” qui s’éteint endormit depuis la fin des festivités de mai 1968? Quelle médiocrité! De plus, il n’a pas pris le temps de se peigner!

  3. Darth Manu

    À propos de Ruwen Ogien, tout de même : si je conçois tout à fait que les accents libéraux, utilitaristes et conséquentialistes de sa pensée puissent prendre à rebrousse-poil les habitués de ce blog, il me semble que c’est un gros contresens d’assimiler sa pensée à une réduction de la morale au droit. L’enjeu n’est pas à mon sens de réduire la morale au droit , en plaçant hors du champ de celle- ci tout ce qui est “dans le silence de la loi”, que de garantir l’inviolabilité du discernement de chacun, dans la détermination de ce qui vaut mieux pour lui et de ce qui lui semble constituer sa “vérité morale “. Ruwen Ogien ne nie pas que chaque individu puisse tendre vers une vérité au delà de ce qu’autorise ou interdit celui- ci, mais au contraire tente, entre autre, de préserver cette quête des prétentions hégémoniques de ce dernier. C’est ce que signifie à mon sens son parti contre les morales “maximalistes” ( ce qui ne nuit pas à autrui et ce qui ne nuit pas à soi même ) et pour les morales minimalistes (seulement ce qui ne nuit pas à autrui. Il combat au passage l’interprétation passive de type libertarienne de ces morales minimalistes qui tend à justifier l’indifférence à la souffrance d’autrui). Il peut vous paraître évident de refuser cette approche quand il s’agit de combatte ce qui vous paraît porter atteint à ” la loi naturelle “. Mais songez à ce que peut être une certaine morale laïque qui s’attaque à la liberté religieuse pour ” le propre bien des fidèles”. Par ailleurs, cette mirale minimaliste ne le semble nullement incompatible avec une véritable quête de sens et d’absolu : il y a bien assez dans le ” souci de ne pas nuire à autrui” pour fonder une approche chrétienne très rigoureuse de la morale minimaliste, et à l’impératif moral du ” ne pas nuire à soi même “, à sa dignité , sa liberté etc. se substitue à mon avis de manière très avantageuse l’impératif religieux et spirituel de ne pas nuire à sa relztion personnelle à Dieu, en laissant à chacun la liberté de discerner sur les modalités spécifiques de cette relation toujours unique , et en évitant le paternalisme et le risque de figer la foi en morale ou en liste de préceptes.
    Je vous recommande pour aller plus loin la lecture du livre dont le compte rendu suit http://www.cairn.info/revue-cahiers-philosophiques-2009-2-page-111.htm et aussi la réaction de Nils à ce billet sur la page FB des Cahiers libres. E serait – ce que parce que sa pensée , qu’on l’accepte ou la refuse, donne, justement, à penser, ce qui est toujours utile pour éviter de figer la morale chrétienne dans une liste figée de préceptes ou un dogmatisme neo thomiste abstrait.

  4. Darth Manu

    En fait , Ruwen Ogien ne prône pas le relativisme moral mais le pluralisme moral. Puissent les catholiques réaliser un jour que ce n’est pas la même chose, de même qu’ils ont découvert au siècle dernier que le pluralisme religieux n’est pas la même chose que le relativisme religieux.

    Par ailleurs, désolé pour les fautes de mes comm , rédigés et publiés sur smartphone.

  5. Benoit

    Cher Darth Manu, merci pour tes commentaires.
    J’avoue ne pas avoir lu Ruwen Ogien et c’est pour cela que dans l’article je ne prétends pas analyser sa pensée, je ne fais que partager une réflexion sur le fondement de droit en partant d’une courte intervention télévisée de ce philosophe. Bref l’article n’est pas sur Ogien. Mais un tel article pourrait venir, merci pour les pistes de bibliographie, je crois que Vaugirard a envie de travailler la question.;-)

  6. Nils

    Vous devriez (c’est une simple suggestion, j’ai bien conscience que ce ne sont pas mes affaires) peut-être consulter Fol Bavard sur ces questions, c’est un bon gars.

  7. Fol Bavard

    En Vrac ce que m’évoquent commentaires et article :

    Pour avoir un peu bossé sur R. Ogien et le droit, je vais rejoindre (une fois n’est pas coutume), Darth Manu, tout en réfutant un peu la position d’Ogien.

    Je m’explique : L’Ethique d’Ogien n’est pas un relativisme, mais plutôt une porte ouverte au pluralisme. Il ne s’agit pas de dire “tout se vaut” mais plutôt “arrêtez de croire que votre vision des choses vous autorise à écraser celle des autres”. Le parallèle avec les attaques de la “morale laïque” est instructif. Le relativisme dirait que morale chrétienne et morale laïque ne sont pas spécialement meilleurs l’un ou l’autre pour accéder à la vérite. Le pluralisme dira arrêtez d’essayer d’empêcher l’autre de penser.

    La nuance est faible, mais elle me parait importante. Dans un relativisme, le dialogue est inutile, puisqu’on considére que l’autre ne vaut pas mieux. Dans un pluralisme le dialogue est possible, parce qu’on a la possibilité de se parler et de s’évaluer sereinement. Sauf que ces deux positions sont théoriques, et qu’en réalité une pensée/idéologie tend souvent à rechercher l’hégémonie. D’où ma préférence pour le pluralisme, puisque prétendre convertir les gens contre leur volonté a quelque chose d’un peu contradictoire.

    Cela dit, je ne suis pas vraiment d’accord avec R. Ogien. Rares sont les actes qui ne font de mal qu’a celui qui les commet. Le suicide par exemple. Une personne qui se suicide est une source de grande douleur dans son entourage, souvent bien plus que si cette même personne s’était contentée d’insulter son entourage. Les actes d’une personne, même tournés vers elle-même, on toujours un impact sur l’entourage. Dès lors, prétendre qu’une éthique minimaliste peut réellement exister me parait un peu illusoire.

    Sur la GPA, l’argumentation de R. Ogien n’est pas très satisfaisante (et n’invitons pas trop vite le libéralisme dans ce débat) :
    1° Libre disposition du corps : Pas en droit français. Point. Sauf à parler de cheveux et de rognures d’ongles. Et les fondements sont ici moraux, il me semble, quoi qu’on en dise.
    2° Liberté contractuelle : elle a toujours été encadrée. Ne serait ce que pour qu’elle soit réelle. Ici vient la phrase de Lacordaire “Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit”. Pour que la libérté soit réelle, elle a besoin d’être protégée par la loi, ce qui justifie que certains contrats soient prohibées, etc.
    3° Sur la Justice Sociale, j’aime bien Hayek dans “Droit Législation et liberté” qui dit que c’est juste une jolie baudruche à dégonfler. La justice tout court ça suffit non ? Si toutes les inégalités / impossibilités devaient être réparées, on n’est pas sorti : je cours moins vite qu’un athlète professionnel, je pense moins vite qu’un Médaillé Fields, etc. Il faut lutter contre les inégalités quand on le peut. Mais à quel prix ? L’exploitation de la femme ? La création d’une filiation qui sera pour le moins complexe à interioriser pour un enfant, etc.

    Et sur le rapport entre Droit et philosophie, il y a surement du travail à faire, mais la règle de droit est aujourd’hui un mélange entre morale, efficacité, calcul politique, etc. Vouloir fonder la loi exclusivement sur la morale c’est beau mais utopique. Il faut donc trouver des moyens plus inventifs pour la faire avancer dans le sens du bon. Regretter la déconnexion (plus que l’assimilation à mon sens) entre philosophie et droit, ça ne va pas aider.

  8. Benoit

    La philosophie est justement l’art de réfléchir à cette articulation entre morale / efficacité / politique … il ne s’agit évidement de se contenter de grand idéaux irréalistes.

    L’enjeu de l’article était juste de relever que dans la réflexion contemporaine sur le droit il y a un immense angle mort.
    On réfléchit énormément sur la légitimité des lois quant à leur invention ( les conditions procédurière pour qu’une loi soit légitime) et il y a une réflexion passionnante sur ce sujet (l’éthique décisionnelle d’Habermas par exemple). Et c’est un bien, car évidement il ne suffit pas d’imposer la loi, même si elle est bonne, pour fonder une société juste et adulte.
    Mais ce qui est quasi toujours oublié c’est la prise en compte du contenu même de la loi (le fait qu’une loi même légitimement/démocratiquement établie puisse encore être critiquée). mais évidement, comme j’essais de le dire dans l’article, c’est là une tension plus qu’une solution. Car personne ne peut dire : moi je sais , en toutes circonstances, ce qui est bon.
    Personnellement je pense que c’est par la libre discussion/réflexion que l’on pourra tendre vers le “juste” (je rejoins en cela Habermas).

    Je ne critique donc pas bêtement le pluralisme des morales, c’est un fait dans notre société et je suis bien conscient que ce n’est pas toujours moi qui ait raison (la preuve je change souvent d’avis), je ne fais que pointer un angle mort de la pensée juridique (qui en gros est passée d’une théorie du bien à une théorie de la décision, ce qui a des avantages mais aussi des limites).

  9. Benoît

    Quant à la thèse de Ogien, pour répondre à Fol, ça m’inspire quelques réflexions.

    Fol relève que peu d’actes n’ont aucune conséquence sur les autres. Oui ! en fait on touche là au point faible de la pensée juridique moderne [/!\ je re-précise que je n’ai jamais étudié Ogien, je réagis quand à des idées, pas quant à son argumentation précise]. (par “moderne” je ne vise pas les auteurs actuels, mais un mouvant large commencé au sortir du moyen-âge, et pour le droit surement avec Suarez).

    La rupture entre le droit classique (j’entends par là aristotélo-thomiste) et le droit moderne tourne en grande partie autour de cette question. Alors qu’avec Aristote l’homme est naturellement social, chez les penseur modernes (on le constate clairement chez Hobbes, Locke ou Rousseau) l’homme est pris comme un individu isolé.
    En fait chez Aristote l’anthropologie est fondée sur une observation – l’homme vit en société -, alors qu’avec les modernes il est fondé sur une hypothèse – l’homme seul – et cela résulte probablement de l’application de la méthode scientifique consistant a diviser puis reconstruire).
    Les théories du droit moderne partent de l’individu (individu hypothétiquement seul) et non plus de la société (de l’homme social, cad toujours déjà relié à d’autres) , et c’est comme ça qu’elles en arrivent à penser des actes n’engageant qu’un homme (alors que l’expérience ne nous présente peut-être jamais de tels actes).

    Un exemple tout bête de la prégnance de ce fondement individualiste : la formule “ma liberté s’arrête là où commence celle des autres”. Cette formule présuppose d’emblée que les autres sont des obstacles à ma liberté. Pour formuler une telle maxime, on commence par penser la liberté d’un individu isolé, puis on rajoute d’autres hommes et l’on cherche alors à accorder des libertés individuels.
    Alors en commençant par un individu isolé (hypothèse irréelle), évidement on arrive à un conflit quand on lui ajoute des concitoyens.

    Évidement, il ne s’agit pas seulement de critiquer ce fondement individualiste. Il serait impossible aujourd’hui de retourner simplement au paradigme aristotélicien. Aristote pensant toujours l’homme en relation (homme social) ne parvient pas à penser réellement la liberté (dans l’histoire de la philo le concept de liberté au sens moderne est en effet bien plus tardif).
    Et c’est un fait que l’émergence de l’individu et de la liberté sont des fruits (tardifs) du christianisme, l’individualisme n’a pas que du mauvais, nous sommes tous très heureux de jouir de la liberté moderne.

    L’enjeu me semble être de penser ensemble l’individualité (la liberté notamment) et la société (le fait que chacun de nos actes engagent toujours la société avec nous).

    La pensée moderne a du mal à penser ce deuxième terme (la société), c’est un défi pour nous.

    (sur ce sujet voir l’excellent livre de Michel Villey, La Formation de la pensée juridique moderne, PUF – http://www.amazon.fr/La-formation-pensée-juridique-moderne/dp/213055685X -)

  10. Darth Manu

    @Fol Bavard:

    Pour ma part, et même si et me suis amusé à jouer l’avocat du diable en commentaire de mon dernier billet (mais conformément à ce que j’invoquai en avertissement liminaire de celui-ci), je n’ai toujours pas de position claire sur la GPA faute d’avoir suffisamment approfondi le sujet (ma position actuelle instinctive, viscérale, est de l’ordre de la réticence, mais sans être sûr de pouvoir justifier cette réticence, et en essayant de mettre à l’épreuve les arguments qui pourraient la justifier). Quelques réactions cependant à ton commentaire(je te rassure, nos désaccords reprennent 😉 ) :

    “Rares sont les actes qui ne font de mal qu’a celui qui les commet. Le suicide par exemple. Une personne qui se suicide est une source de grande douleur dans son entourage, souvent bien plus que si cette même personne s’était contentée d’insulter son entourage. Les actes d’une personne, même tournés vers elle-même, on toujours un impact sur l’entourage. Dès lors, prétendre qu’une éthique minimaliste peut réellement exister me parait un peu illusoire. ”

    Pour le peu que j’ai lu jusqu’ici d’Ogien, l’une de ses principales objections contre l’éthique maximaliste est que le caractère moral apparent de certaines interdictions qui se réclament de la règle “ne nuit pas à toi-même” concernent en fait le tort infligé à autrui. Dans le cas du suicide, je suis d’accord avec toi qu’il inflige une souffrance souvent terrible à autrui (Ogien argumenterait peut-être, je ne l’ai pas suffisamment lu pour pouvoir le dire avec certitude, que la souffrance ne nait pas en l’occurrence d’une intention de nuire, mais je reconnais que dans ce contexte ce serait moyennement convaincant). Ton argument n’est donc pas une objection contre l’éthique minimaliste, mais tend à montrer au contraire qu’on peut éventuellement argumenter contre le suicide dans les seuls cadres de cette dernière, sans passer par la règle maximaliste “ne nuit pas à toi-même”, puisqu’il semble qu’on peut montrer que le suicide fait aussi du tort à autrui. Je pense que cet exemple est un cas extrême et que beaucoup d’autres où l’on est réputé se nuire à soi-même sont neutres vis-à-vis d’autrui. Mais supposons qu’on puisse montrer que tous ces autres cas nuisent effectivement à autrui: ce ne serait pas alors la morale minimaliste mais celle maximaliste qu’on aurait réfuté, puisqu’on aurait montré que la règle “ne nuit pas à toi-même” est en réalité superflue et redondante, et que la règle minimale “ne nuit pas à autrui est suffisante pour fonder l’ensemble des jugements moraux. Pour prouver la validité de la morale maximaliste, il me semble qu’il faudrait au contraire prouver au delà de tout doute raisonnable qu’un acte qui nuit à soi-même est immoral, même lorsque de toute évidence il n’inflige aucun tort à autrui.

    “Pas en droit français. Point. Sauf à parler de cheveux et de rognures d’ongles. Et les fondements sont ici moraux, il me semble, quoi qu’on en dise.”

    Oui, mais sa position consiste précisément à interroger le caractère (ou non) moral de ces fondements: aller à l’encontre de ceux-ci ferait-il réellement du tort à quelqu’un, ou s’agit-il d’un autre de ces “crimes sans victimes” qu’il dénonce? (je ne réponds pas pour lui, hein, je retraduis juste ce qui me parait-être sa démarche intellectuelle). Il s’agit donc en priorité de répondre à cette question, et non de simplement rappeler que le droit a ici une source morale, puisqu’on a affaire à un affrontement entre plusieurs conceptions opposées de la morale.

    “Liberté contractuelle : elle a toujours été encadrée. Ne serait ce que pour qu’elle soit réelle. Ici vient la phrase de Lacordaire “Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit”. Pour que la liberté soit réelle, elle a besoin d’être protégée par la loi, ce qui justifie que certains contrats soient prohibées, etc.”

    Ce n’est pas en soi une objection, ni contre la position de Ogien (la règle minimale “ne nuit pas à autrui” ne me parait pas nécessairement s’opposer à un encadrement juridique de la liberté contractuelle), ni sur le principe en tout cas, contre la GPA (la question demeurant évidemment de savoir si on a la possibilité d’encadrer de manière satisfaisante celle-ci. N’étant pas juriste, je laisse à d’autres le soin de répondre à cette question).

    ” Sur la Justice Sociale, j’aime bien Hayek dans “Droit Législation et liberté” qui dit que c’est juste une jolie baudruche à dégonfler. La justice tout court ça suffit non ? Si toutes les inégalités / impossibilités devaient être réparées, on n’est pas sorti”

    On est là sur un débat beaucoup plus vaste que la GPA ou l’éthique minimaliste, sur lequel je ne suis pas vraiment d’accord avec toi, sensibilité politique différente oblige, mais que je ne développerai pas ici (d’autant qu’il faudra bien que je lise Hayek un jour).

    Cela dit, je n’ai pour l’instant lu d’Ogien que L’influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine et quelques chapitres de L’éthique aujourd’hui. Je ferai sans doute un billet quand j’aurai une connaissance plus complète de ses positions.

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