Dans le monde sans en être

Décentralisation dans l’Église ?

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Le Pape François, évêque de Rome, ne cesse d’insister sur le rôle des Églises locales, sur la collégialité, la synodalité, … Qu’est-ce que cela veut dire ? S’agit-il d’appliquer le principe de décentralisation à la gestion de l’Église ? de faire de l’Église une démocratie mondiale ?

Si nous cherchons à comprendre ces appels du Pape avec nos schémas politiques modernes, nous nous condamnons à manquer l’intuition profonde du pape. L’insistance sur le rôle des Églises locales traduit, il nous semble, une conviction théologique (et plus précisément ecclésiologique – cette partie de la théologie consacrée à l’Église) et une réalité historique (l’expérience ecclésiale du premier millénaire). Acceptons donc un détour théologique et historique pour en comprendre les enjeux.

“L’Église de Dieu qui est à ….”

Dans ses Épitres, l’apôtre saint Paul s’adresse à des communautés dispersées autours de la Méditerranée en les appelant “L’Église de Dieu qui est à …Corinthe, Rome, Éphèse, Thessalonique, etc.

L’Église est “de Dieu” donc une ; mais est aussi “à Corinthe”, “à Rome”, “à Éphèse” ou “à Thessalonique” et donc multiple dans ses ‘incarnations’ 1Retenons ceci : l’image de l’unité divine dans la création est la diversité..

Ainsi, pendant près d’un millénaire, l’Église a vécu son unité sous le paradigme de la diversité. L’Église s’est développée autour de Patriarcats, c’est-à-dire de sièges apostoliques (ville où demeurait un évêque, successeur des apôtres) qui correspondait à des zones géographiques et culturelles. Le Concile de Nicée (325) liste ainsi quatre patriarcats principaux : Rome, Antioche, Alexandrie, Jérusalem. Lorsqu’une question théologique le rendait nécessaire, un Concile rassemblait les patriarches et leurs théologiens pour maintenir et approfondir l’unité de la foi. Parmi ces patriarcats, il faut noter que Rome a très tôt 2On en trouve des attestations très claires par exemple chez Irénée de Lyon au début du IIe siècle. eu un privilège en tant que ville du martyr des apôtres Pierre et Paul et en tant que siège du successeur de Pierre. L’évêque de Rome (le pape) avait donc une responsabilité toute particulière dans le maintient de l’unité de la foi et de l’Église. Il faut cependant bien comprendre la nature de ce privilège : il ne s’agissait aucunement d’identifier l’Église à l’Église de Rome et de penser les autres patriarcats comme des relais de Rome autour de la Méditerranée. Il y avait, au contraire, une profonde égalité entre les différents patriarcats, l’évêque de Rome était dit “premier parmi ses pairs“, c’est-à-dire parmi ses égaux. La communion à Rome signifiait la communion des Églises entre elles.

L’isolement de l’Église de Rome

La drame du grand schisme (1054) entre ce qu’on appelle aujourd’hui Catholiques et Orthodoxes fut d’isoler l’Église de Rome des autres Patriarcats. Depuis lors, nous, catholiques romains, coupés de la communion pleine avec les autres patriarcats 3qui existent toujours et qui sont tenus par de valides successeurs des apôtres : les évêques orthodoxes, avons souvent vécu comme si l’Église ne consistait qu’en un unique siège apostolique, le notre, Rome. Nous faisons facilement comme s’il y avait identité entre l’Église Romaine et l’Église tout court. Et, de fait, l’Église romaine, ayant eu un grand zèle missionnaire, s’est étendue jusqu’à prendre des dimensions quasi universelles. Les Japonais comme les Mexicains, les Polonais comme les Ivoiriens sont des catholiques “romains”.

La réunification avec certaines Églises orientales au cours des derniers siècles a commencé à remettre les choses en place et nous a aider à prendre conscience qu’il y a des catholiques non romains : les Melkites, Maronites, Syro-Malabars, Syro-Malankars, Coptes catholiques, Gréco-catholiques, chaldéens, etc. Par ces Églises orientales avec lesquelles nous sommes en pleine communion, nous redécouvrons que l’Église catholique ne se résume pas à l’Église catholique romaine. Les relations entre l’Église catholique romaine et les Églises catholiques orientales ne sont donc pas à lire comme un retour des orientaux dans le giron de Rome (comme si l’Église, la vraie, c’était Rome) mais comme une reconnaissance mutuelle. En retrouvant l’unité avec ces Églises orientales nous n’en avons pas fait des Églises romaines, elles restent des Églises orientales avec leur patriarches, leurs traditions liturgiques et canoniques.

Cette communion avec les Églises catholiques orientales nous permet de redécouvrir, un peu, ce que fut l’unité de l’Église durant le premier millénaire : une communion d’Églises locales sachant se rassembler (Synodes, Conciles) pour garantir l’unité de la foi et recourir à l’évêque de Rome, chargé de l’unité de ses pairs, pour assurer l’unité de l’Église.

La redécouverte de l’Église comme communion ?

Par les Églises catholiques orientales, nous retrouvons donc le sens d’une Église composée de différents sièges apostoliques 4Ce qui permettra un jour, nous l’espérons, la pleine communion avec les Églises orthodoxes. Mais étant donné, l’immensité actuelle du siège romain – l’Église catholique romaine allant de Tokyo à Ouagadougou et de Cologne à Mexico – on peut se demander si ce n’est pas au sein même de l’Église romaine, qu’il faudrait retrouver un mode de fonctionnement reposant sur la communion des Églises locales. L’Église romaine ayant des dimensions si imposantes, ne faut-il pas qu’au sein de ce siège romain l’unité soit vécue à la manière dont se vivait l’unité des différents sièges durant le premier millénaire ? C’est, il nous semble, ce que permet l’organisation de l’Église romaine en conférences épiscopales nationales (ou parfois un peu plus large) qui se développe depuis le Concile Vatican II. En proposant de remettre certaines questions à la responsabilité des conférences épiscopales, le pape ne remet pas en cause l’unité de l’Église, ne  fait pas de celle-ci une démocratie moderne, il renoue simplement avec une longue expérience ecclésiale et reconnaît que des situations pastorales et culturelles différentes peuvent appeler à des réponses différenciées.

En insistant sur la collégialité (le fait que l’ensemble des évêques forme un collège, un corps) et donc sur le fait que les évêques sont ses pairs, le pape François semble tout faire pour retrouver au sein de l’Église romaine, qui dans les faits dépasse bien largement la zone géographique et culturelle de la latinité, un mode de communion semblable à celui de l’Église du premier millénaire – mode que les analystes politiques appèlerons ‘décentralisés’.

Pour nous qui avons été habitué à identifier Église à Église romaine, cette révolution copernicienne n’est pas évidente à accepter. Pour en comprendre la justesse, faisons remonter notre mémoire un peu plus loin, un peu plus profond, puisons dans ces 1000 ans où l’Église fut conjointement catholique – littéralement : universelle – et orthodoxe – littéralement : conservant la foi droite – ; où l’Église fut une dans la foi et diverse dans ses expressions locales.

L’évêque de Rome a cette exigeante charge d’être le garant de l’unité de l’Église (il y a bien une primauté du successeur de Pierre) sans étouffer la diversité de celle-ci (s’il est premier, c’est parmi ses pairs). Il a la charge de l’unité, mais il n’est pas lui-même le point central autour duquel elle se fait. Ce point, ce centre, c’est Jésus en son Eucharistie c’est-à-dire en sa mort et sa résurrection.

Benoît

Pour approfondir le sujet :

La « Commission mixte internationale pour le dialogue théologique entre l’Église catholique romaine et l’Église orthodoxe » se consacre depuis plusieurs années maintenant à l’étude de l’expérience ecclésiale du premier millénaire (et en particulier sur l’articulation entre universalité de l’Église et primauté de Rome) afin d’y trouver les formes possibles d’une pleine communion entre orthodoxes et catholiques. À l’occasion de la Session de travail de la Commission en 2010, le métropolite orthodoxe Jean de Pergame résumait ainsi l’équilibre à trouver : “Pas de primauté sans synodalité, pas de synodalité sans primauté“.

Suggestion de lecture sur le sujet :

Notes :   [ + ]

1. Retenons ceci : l’image de l’unité divine dans la création est la diversité.
2. On en trouve des attestations très claires par exemple chez Irénée de Lyon au début du IIe siècle.
3. qui existent toujours et qui sont tenus par de valides successeurs des apôtres : les évêques orthodoxes
4. Ce qui permettra un jour, nous l’espérons, la pleine communion avec les Églises orthodoxes

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