Dans le monde sans en être

Péguy immortel : 10 pensées pour le découvrir (2)

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Aucun parti, de droite ou de gauche, ne saurait l’annexer, car s’il n’arrête pas de prendre parti, il ne se situe pas au niveau des partis. La pétrification partisane, commode pour les pensées médiocres et les actions aveugles, relève de cette politique qu’il dénonce. Pour lui, le monde est chaque matin à inventer. Face à l’inattendu, l’homme vivant est celui qui, porté par l’espérance, ne cesse d’engendrer du nouveau. C’est cela en fin de compte, la mystique : une création permanente (Jean Bastaire).

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Après un premier volet portant sur une critique de la société (à retrouver ici), voici un second, consacré au regard lucide, brillant et théologique de notre cher auteur sur le monde moderne,  la déchristianisation, la situation actuelle de l’Eglise, le péché et l’espérance.

Que ces miettes tombées de la table de Charles Péguy soient autant d’occasions d’aller vous y asseoir,  un bon bouquin à la main.

Bonne lecture !

 

 

VI- Du monde moderne

« On oublie trop que le monde moderne, sous une autre face, est le monde bourgeois, le monde capitaliste. C’est même un spectacle amusant que de voir comment nos socialistes antichrétiens, particulièrement anticatholiques, insoucieux de la contradiction, encensent le même monde sous le nom de moderne et le flétrissent, le même sous le nom de bourgeois et de capitaliste.

À l’avènement des temps modernes, une grande quantité de puissances de force, la plupart même sont tombées, mais loin que leur chute ait servi aucunement aux puissances d’esprit, en leur donnant le champ libre, au contraire la suppression des autres puissances de force n’a guère profité qu’à cette puissance de force qu’est l’argent.

Quand nous disons moderne… nous nommons un temps très déterminé… dont assurément le monde verra la fin… si nous n’avons pas, nous, quand même nous n’aurions pas ce bonheur, nous-mêmes, que nous n’avons peut-être encore pas mérité, que nous n’avons sans doute pas obtenu.

Vingt, trente générations (annuelles) de Français sans compter les suivantes, et celles qui viennent d’avance, croient qu’en effet ça s’est fait comme ça. Que c’est comme ça. Que tous les gens, sans aucune exception depuis le commencement du monde, qui toutefois n’a pas été créé, jusqu’au trente et un décembre dix-sept cent quatre-vingt-huit, — après la naissance du Christ, — à minuit, ont été de foutues bêtes… et que le premier janvier dix-sept cent quatre-vingt-neuf, à minuit zéro minute zéro seconde un dixième de seconde, — et encore les vrais savants ne s’arrêtent pas au dixième de seconde — tout le monde a été créé splendide, tout le monde, excepté, bien entendu, les réactionnaires.

Le monde moderne avilit. Il avilit la cité, il avilit l’homme. Il avilit l’amour ; il avilit la femme. Il avilit la race ; il avilit l’enfant. Il avilit la nation ; il avilit la famille. Il avilit même, il a réussi à avilir ce qu’il y a peut-être de plus difficile à avilir au Monde : il avilit la mort. »

(Situation faite… gloire temporelle 1907)

VI- De la déchristianisation et de la stérilité moderne

« Aussitôt après nous commence le monde que nous avons nommé, que nous ne cesserons pas de nommer le monde moderne. Le monde qui fait le malin. Le monde des intelligents, des avancés, de ceux qui savent, de ceux à qui on n’en remontre pas, de ceux à qui on n’en fait pas accroire. Le monde de ceux à qui on n’a plus rien à apprendre. Le monde de ceux qui font le malin. Le monde de ceux qui ne sont pas des dupes, des imbéciles. Comme nous. C’est-à-dire : le monde de ceux qui ne croient à rien, pas même à l’athéisme, qui ne se dévouent, qui ne se sacrifient à rien. Exactement : le monde de ceux qui n’ont pas de mystique. Et qui s’en vantent.

Qu’on ne s’y trompe pas, et que personne par conséquent ne se réjouisse, ni d’un côté ni de l’autre. Le mouvement de dérépulicanisation de la France est profondément le même mouvement que le mouvement de sa déchristianisation. C’est ensemble un même, un seul mouvement profond de démystication. C’est du même mouvement profond, d’un seul mouvement que ce peuple ne croit plus à la République et qu’il ne croit plus à Dieu, qu’il ne veut plus mener la vie républicaine, et qu’il ne veut plus mener la vie chrétienne, (qu’il en a assez), on pourrait presque dire qu’il ne veut plus croire aux idoles et qu’il ne veut plus croire au vrai Dieu. La même incrédulité, une seule incrédulité atteint les idoles et Dieu, atteint ensemble les faux dieux et le vrai Dieu, les dieux antiques, le Dieu nouveau, les dieux anciens et le Dieu des chrétiens.

Une même stérilité desséché la cité et la chrétienté. La cité des hommes et la cité de Dieu. C’est proprement la stérilité moderne. »

(Notre jeunesse, 1910)

 

VII- De la chrétienté

« Miles Christi, tout chrétien est aujourd’hui un soldat; le soldat du Christ. Il n’y a plus de chrétien tranquille. Ces Croisades que nos pères allaient chercher jusque sur les terres des Infidèles, non solum in terras Infidelium, sed, ut ita dicam, in terras ipsas infideles, ce sont elles aujourd’hui qui nous ont rejoints au contraire, ce sont elles à présent qui nous ont rejoints, et nous les avons à domicile. Nos fidélités sont des citadelles. Ces croisades qui transportaient des peuples, qui transportaient un continent sur un continent, qui jetaient des continents les uns sur les autres, elles se sont retransportées vers nous, elles ont reflué sur nous, elles sont revenues jusque dans nos maisons. Comme un flot, sous la forme d’un flot d’incrédulité elles ont reflué jusqu’à nous. Nous n’allons plus porter le combat chez les Infidèles. Ce sont les infidèles épars, les infidèles communs, diffus ou précis, informes et formels, informes ou formels, généralement répandus, les infidèles de droit commun, et encore plus ce sont les infidélités qui nous ont rapporté le combat chez nous. Le moindre de nous est un soldat. Le moindre de nous est littéralement un croisé. Nos pères, comme un flot de peuple, comme un flot d’armée envahissaient des continents infidèles. A présent au contraire c’est le flot d’infidélité au contraire qui tient la mer qui tient la haute mer et qui incessamment nous assaille de toutes parts.

Toutes nos maisons sont des forteresses in periculo maris, au péril de la mer. La guerre sainte est partout. Elle est toujours. C’est pour cela qu’elle n’a plus besoin d’être prêchée nulle part. Je veux dire en un point déterminé. Qu’elle n’a plus besoin d’être prêchée jamais. Je veux dire à un moment déterminé. C’est elle à présent qui va de soi, qui est de droit, commun. C’est pour cela qu’elle n’a plus besoin d’être décrétée. Elle est toujours. Elle est partout. Ce n’est plus la guerre de Cent Ans. C’est à l’heure qu’il est une guerre de deux cents ou de cent cinquante et des années.

Cette guerre sainte qui autrefois s’avançait comme un grand flot dont on savait le nom, cette guerre continentale, transcontinentale, que des peuples entiers, que des armées continentales transportaient d’un continent sur l’autre, brisée aujourd’hui, émiettée en mille flots elle vient aujourd’hui battre le seuil de notre porte. Ainsi nous sommes tous des îlots battus d’une incessante tempête et nos maisons sont toutes des forteresses dans la mer. Qu’est-ce à dire, sinon que les vertus qui alors n’étaient requises que d’une certaine fraction de la chrétienté aujourd’hui sont requises de la chrétienté tout entière. »

(Clio, posthume)

IX- Du péché

« Je comprends très bien, dit Dieu, qu’on fasse son examen de conscience.

C’est un excellent exercice. Il ne faut pas en abuser.

Vos péchés sont-ils si précieux qu’il faille cataloguer et les classer

Et les enregistrer et les aligner sur des tables de pierre

Et les graver et les compter les calculer et les compulser

Et les compiler et les revoir et les repasser

Et les supputer et vous les imputer éternellement

Et les commémorer avec je ne sais quelle sorte de piété.

Depuis quand le laboureur

Fait-il des gerbes d’ivraie et de chiendent. On fait des gerbes de blé, mon ami.

Ne dressez point ces comptes et ces nomenclatures.

C’est beaucoup d’orgueil.

C’est aussi beaucoup de traînasseriez. Et de paperasserie.

Quand le pèlerin, quand l’hôte, quand le voyageur

A longtemps traîné dans la boue des chemins,

Avant de passer le seuil de l’église il s’essuie soigneusement les pieds,

Avant d’entrer,

Parce qu’il est très propre. Et il ne faut pas que la boue des chemins souille les dalles de l’église.

Mais une fois que c’est fait, une fois qu’il est essuyer les pieds avant d’entrer ;

une fois qu’il est entré il ne pense plus toujours à ses pieds

Il ne regarde plus toujours si ses pieds sont bien essuyés.

Il n’a plus de cœur, il n’a plus de regard, il n’a plus de voix

Que pour cet autel où le corps de Jésus

Et le souvenir et l’attente du corps de Jésus

Brille éternellement. »

(Le mystère des Saints Innocents, 1912)

X- De l’espérance

« La petite Espérance s’avance entre ses deux grandes sœurs

et on ne prend pas seulement garde à elle.

Sur le chemin du salut, sur le chemin charnel, sur le chemin

raboteux du salut, sur la route interminable, sur la route

entre ses deux sœurs la petite espérance

S’avance.

Entre ses deux grandes sœurs.

Celle qui est mariée.

Et celle qui est mère.

Et l’on n’a d’attention, le peuple chrétien n’a d’attention

que pour les deux grandes sœurs.

La première et la dernière.

Qui vont au plus pressé.

Au temps présent.

A l’instant momentané qui passe.

Le peuple chrétien ne voit que les deux grandes sœurs, n’a

de regard que pour les deux grandes sœurs.

Celle qui est à droite et celle qui est à gauche.

Et il ne voit quasiment pas celle qui est au milieu.

La petite, celle qui va encore à l’école.

Et qui marche.

Perdue dans les jupes de ses sœurs.

Et il croit volontiers que ce sont les deux grands

qui traînent la petite par la main.

Au milieu.

Entre les deux.

pour lui faire faire ce chemin raboteux du salut.

Les aveugles qui ne voient pas au contraire.

Que c’est elle au milieu qui entraîne ses grandes sœurs.

Et que sans elle elles ne seraient rien.

Que deux femmes déjà âgées.

Deux femmes d’un certain âge.

Fripées par la vie.

C’est elle, cette petite, qui entraîne tout. »

(Le porche du mystère de la deuxième vertu, 1912)

3 réponses à “Péguy immortel : 10 pensées pour le découvrir (2)”

  1. Dominique Giraudet

    Merci pour cet article qui va me permettre de mieux connaitre Charles Péguy , j’avoue qu’une de ses pensées me fait me poser beaucoup de questions à son sujet , il s’agit de celle-ci : il écrit dans le Petit Journal daté du 22 juin 1913 : « Dès la déclaration de guerre, la première chose que nous ferons sera de fusiller Jaurès. Nous ne laisserons pas derrière nous un traître pour nous poignarder dans le dos ».( Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_P%C3%A9guy)

  2. Benoit

    Dans cette phrase il faut distinguer deux choses :

    1. le conflit réel entre Péguy et Jaurès (sur lequel Péguy s’explique notamment dans Notre Jeunesse), conflit notamment au sujet de la guerre (sur ce point Jaurès a peut-être d’ailleurs été plus lucide que Péguy).

    2. la formule violente de Péguy. Mais celle-ci doit, pour être comprise, être re-située dans son époque. Ce genre de phrase virulente était alors tout à fait commune et personne ne pensait à l’époque qu’il s’agissait d’autre chose que d’une figure purement rhétorique. Si aujourd’hui la moindre exagération est prise au pied de la lettre (avec procès à clef …) ce n’était clairement pas le cas en ce temps où l’on savait distinguer sens littérale et figure de style. Il semble donc que cette phrase ne soit choquante que pour les lecteurs du XXIe siècle que nous sommes, ne voyant pas le sens purement rhétorique de cette formule. (C’est du moins l’explication que j’ai entendue plusieurs fois lors que colloque ou conférence consacrée à Péguy et son époque).

    bien à vous

  3. Dominique Giraudet

    Merci Benoit pour votre belle et complète réponse ! Je dois avouer que malgré cette explication portant sur le contexte historique et politique de l’époque cette citation de Péguy me reste en travers de la gorge dans la mesure ou je vois mal comment nous pourrions imaginer que cette pensée émanerait de l’Esprit et plus spécifiquement de l’ Esprit du Christ !

    Avec toute mon amitié,
    Dominique

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