Dans le monde sans en être

Édito : Levez les yeux ! (retour sur un débat catho-centrique)

10thSinaiCrucifixion - copie top

Un énième débat sur l’identité catho est lancé sur internet (ici, ici et ). Que les médias cherchent à nous mettre dans des cases (à droite, à gauche ; progressistes, tradi ; moderniste, réac ; etc.) pourquoi pas ? Mais que nous-mêmes en venions à utiliser ces catégories me laisse plus que sceptique 1Ce n’est d’ailleurs sûrement pas l’intention de chacun des trois articles cités, mais c’est le risque qu’ils portent. Plutôt que de nous regarder le nombril, de nous demander “qui sommes nous ?”, et de débattre sans fin avec ceux qui n’ont pas la même réponse que nous, ne serait-il pas plus sain(t) de lever nos yeux de notre petit bidon et de voir les champs mûrs pour la moisson ?

Levez les yeux et regardez les champs, ils sont blancs pour la moisson ! (Jn 4, 35)

Je me souviens avoir entendu un fameux prêtre italien, le padre Amadeo Cencini, opposer deux manières de concevoir la vocation chrétienne. La première, égocentrique, consiste à demander à Dieu “Seigneur, où veux-tu que je sois ? Qui suis-je ?” ; la seconde, elle, se formule dans cette prière “Seigneur, qui veux-tu que je sois pour mes frères ?“. Alors que la première tourne indéfiniment en rond, la deuxième me projette hors de moi-même vers les autres pour aimer.

Vivre dans la lumière de la Croix rédemptrice de Jésus, c’est le rejoindre dans cet élan d’offrande pour le monde. C’est avoir un cœur qui, comme le sien, explose pour se donner au monde …. “donner sa vie pour ceux qu’on aime” (Jn 15, 13).

Oubliant le chemin parcouru, je vais droit de l’avant, tendu de tout mon être, et je cours vers le but ! (Ph 3, 13-14)

L’identité chrétienne n’est pas découverte dans une longue (et incessante) introspection, mais dans le don radical, définitif et sans cesse renouvelé de soi-même, dans Jésus crucifié, livré, donné, offert.  La vie mystique-et-missionnaire (excusez les tirets mais ces mots sont inséparables), union à la Croix de Jésus pour être à Dieu et au monde, voilà l’unique réponse à la question : “qui sont les chrétiens ? “

10thSinaiCrucifixion-copie-top-1024x710

L’identité chrétienne c’est l’identité de Jésus, c’est-à-dire un cœur ouvert, littéralement transpercé, élargi (comme la tente du prophète cf. Is 54, 2) pour y accueillir l’humanité entière. Éclatons donc notre coeur, élargissons notre poitrine, ouvrons nos entrailles au monde pour offrir l’amour de Dieu (et ce, de mille et une manières. “Il y a de nombreuses demeures dans la maison de mon Père” (Jn 14, 2) disait-il).

Lorsque saint Paul, tout entier bouleversé de ce que le Christ l’ait aimé et se soit livré pour lui (Cf. Ga 2, 20), rencontrait des missionnaires qui l’exaspéraient, loin d’entrer en débat avec eux pour montrer que sa manière d’être apôtre était la meilleure, il disait : “Après tout, d’une manière hypocrite ou sincère, le Christ est annoncé, et je m’en réjouis. Je persisterai même à m’en réjouir” (Ph 1, 18).

Saurons-nous, comme Paul, ne regarder qu’à cette seule urgence ?

Notes :   [ + ]

1. Ce n’est d’ailleurs sûrement pas l’intention de chacun des trois articles cités, mais c’est le risque qu’ils portent

9 réponses à “Édito : Levez les yeux ! (retour sur un débat catho-centrique)”

  1. paname

    “Seigneur, où veux-tu que je sois ? Qui suis-je ?”
    Vous trouvez que ça “tourne indéfiniment en rond”?
    Vous ne devez pas aimer le Cardinal Newmann: “Me and my creator”!
    Le christianisme moderne se soucie du lointain: “mes frères” (facile, ils ne sentent pas mauvais), il en oublie le PROCHAIN (difficile: il sent souvent mauvais).
    Cet amour désincarné du lointain explique l’indifférence actuelle (à l’égard du lointain) de l’homme aux souffrances d’autrui (du prochain).
    C’est pourtant “le PROCHAIN” que Jésus nous ordonne d’aimer…Et c’est bien difficile d’aimer son VOISIN proche…

  2. Elke

    Ouaip.
    L’Abbé Grosjean disait justement, dans l’interview de départ, que les jeunes se fichent des clivages, ou aspirent à les dépasser. Bien sûr, le même Abbé Grosjean ne peut pas dire trois phrases sans trahir son caractère profondément situé, coloré… et clivant. Sa… naïveté concernant sa propre position peut être agaçante, elle est à mon humble avis sincère. En tout cas, ça ne justifie pas qu’on lui saute à la gorge.
    Allez, il y a du boulot !

  3. Benoit

    Cher Paname, l’opposition entre les deux prières n’avait pas pour but de dire que la première n’est jamais bonne. Je la fais même souvent, mais simplement de dire qu’elle prend son sens quand elle est reliée à la deuxième (c’est a dire au don de soi à Dieu et aux hommes).
    Pour ce qui est de l’opposition prochain/frère, je ne crois pas avoir dis que le frère est lointain 😉
    je pensais même très concrètement à quelques frères de la rue dont je suis assez proche … mon prochain est mon frère 😉

  4. Lepetitchose

    Cher Benoit,

    De mon point de vue, ce n’est pas un débat sur l’identité catho qui a été lancé mais un débat sur l’engagement des jeunes cathos dans la société aujourd’hui, par rapport à avant. Cela a amené à mettre dans des analyses proches des “cases” qui effectivement n’ont plus trop de rapport les unes aux autres aujourd’hui (je veux dire mélanger une “étiquette ecclésiale” – qu’elle existe ou non – avec une manière de s’engager dans la société au nom de sa foi). J’ai regretté en mon for intérieur ce mélange, comme si les chacha seraient plus de tels bords politiques ou de telles manières de s’engager dans la société simplement parce qu’ils ont les bras plus musclés (le dévissage d’ampoule, ça entretient). Si effectivement les “étiquettes ecclésiales” me semblent – comme je crois le déceler chez toi – inadéquates, je pense que débattre sur l’identité catholique est fondamental. Il me semble très important de se regarder le nombril, pas au sens de l’admirer, mais au sens où il faut se connaitre pour pouvoir aller vers ses frères. S’offrir au monde quand on ne se connait pas, quand on ne sait pas qui l’on est, est suicidaire à mes yeux.
    Je te rejoins sur l’identité chrétienne comme identité de Jésus, “un coeur ouvert, transpercé, élargi”. Mais je ne peux oublier que pour en arriver là, ce coeur a eu 33 ans pour grandir, se découvrir, se confronter, échanger, puis se révéler. Vouloir aller trop vite peut à mon sens amener à l’autodestruction.
    L’urgence que tu entrevois ne me semble pas en contradiction avec l’utilité majeure qu’il existe toutes sortes de voies numériques pour amener à réfléchir sur la manière de vivre son identité catholique. Ce débat m’est apparu comme une pierre de plus aux outils déjà existants sur la toile pour approcher un petit bout de l’identité catholique, c’est à dire la manière dont celle-ci s’inscrire dans un engagement de société – et en plus à la base, concernant surtout les djeuns. Et non un boulet. Mais merci pour cet édito qui m’a permis de verbaliser ce que je ressentais depuis quelques jours en lisant les réactions aux réactions des réactions 🙂

  5. Vincent Soulage

    Attention, l’accusation de nombrilisme est aussi utilisé par ceux qui (mais ce n’est pas votre cas) contestent l’existence de clivages au sein du catholicisme et aimerai nous voir tous aligné derrière les positions romaines (enfin, surtout celles des 2 papes précédents 😉
    Comprendre qui nous sommes et quel est notre identité est une démarche indispensable. Mais elle n’est légitime que si on est capable de s’appuyer dessus pour annoncer Jésus-Christ à tous les hommes de ce monde. Et je vous rejoins dans cette perspective stimulante.
    Le blog A la table des chrétiens de gauche comme les Cahiers libres montrent bien qu’il existe dans le christianisme une capacité de débats ouverts aussi sur des thèmes internes que sur des sujets qui nous concernent tous. Ne nous tirons donc pas trop dans les pattes. D’autant que c’est quand même l’abbé Grosjean qui a tiré le premier (et je ne crois absolument pas à sa naïveté).

Laisser un commentaire

Les balises HTML usuelles sont autorisées. Votre email ne sera pas publié.

Abonnez vous aux fil des commentaires RSS