Dans le monde sans en être

Quand Frédéric Ozanam se présentait aux élections législatives

Aux électeurs du département du Rhône ! Ce message politique aux accents révolutionnaires est la «profession de foi» du bienheureux Frédéric Ozanam pour les élections législatives de 1848. La première élection au suffrage universel direct depuis la Révolution de 1789. C’est ce texte que Cahiers Libres publie aujoud’hui après cette présentation.

En 1848, Frédéric Ozanam a 35 ans, il est professeur de litterature comparée à la Sorbonne, et il est en train de lancer le journal catholique l’Ere nouvelle. Engagé en faveur de la démocratie, il accueille favorablement la nouvelle République née en février. Mais voila, ses amis démocrates l’incitent à se présenter aux élections législatives pour former l’Assemblée constituante. Il hésite, il ne se sent pas l’âme d’un homme politique. Mais finalement il accepte et se lance. Il diffuse cette profession de foi le 15 avril 1848, soit une semaine avant le scrutin. Le 23 avril, il est battu sans regret. Plus de 15000 électeurs ont voté pour lui malgré une campagne express.

Jamais un tract électoral n’a aussi bien porté le joli nom de «profession de foi» tant Ozanam nous délivre ici ses profondes convictions politiques, convictions forgées par son expérience auprès des pauvres et par des années de réflexion politique. Ses visites des misérables 1Ozanam est le cofondateur de la Société de Saint Vincent de Paul. dans leurs maisons, leurs quartiers lui a permis de découvrir un univers inconnu des puissants de son temps. Le fossé entre riche et pauvre était colossal et Ozanam était convaincu qu’une lutte des classes se préparait. Mais Ozanam était aussi convaincu que l’alliance avec les pauvres était possible et souhaitable. Les ouvriers n’étaient pas les personnages illétrés et sans principes que les riches s’imaginaient. Ozanam invitait ses contemporains à leur faire confiance en batissant ensemble une société nouvelle animée par les principes de justice et de charité : une démocratie chrétienne.

C’est cet idéal démocrate chrétien, fait d’amour de la justice, de la liberté et de la charité qui anime Frédéric. C’est sa foi en cet idéal qu’il professe ici. C’est ce texte que Cahiers Libres vous invite à découvrir ici et maintenant.

Aux électeurs du département du Rhône

“Citoyens,

Plusieurs d’entre vous m’ont inscrit parmi les candidats qu’ils se proposent de porter à l’Assemblée nationale. Je cède bien tard à des instances dont je suis profondément touché. Je n’avais pas désiré cette mission : j’y voyais de trop grands devoirs pour la briguer ; mais j’y vois trop d’honneur et de péril pour qu’il me soit permis de refuser vos suffrages.

Il serait peut être désirable que la République fût fondée par ceux qui ont combattu pour elle, en même temps que par les ouvriers et les cultivateurs dont elle consacre l’affranchissement. Pour moi, je n’ai d’autre titre à votre confiance que le souvenir de mon père, l’affection de mes concitoyens qui m’appelèrent en 1839 à la chaire de droit commercial de Lyon ; enfin les fonctions de l’enseignement supérieur, où je ne suis arrivé que par l’élection et le concours. J’espère y avoir toujours porté l’amour passionné de mon pays, le zèle des intérêts populaires, et une pensée qui sera celle de toute ma vie, je veux dire l’alliance du Christianisme et de la liberté.

La révolution de février n’est pas pour moi un malheur public auquel il faut se résigner; c’est un progrès qu’il faut soutenir. J’y reconnais l’avènement temporel de l’Evangile exprimé par ces trois mots : liberté, égalité, fraternité.

Je veux donc la souveraineté du peuple. Et, comme le peuple se compose de l’universalité des hommes libres, je veux avant toutes choses la sanction des droits naturels de l’homme et de la famille. Il faut placer dans la constitution, au-dessus de l’incertitude des majorités parlementaires, la liberté des personnes, la liberté de la parole, de l’enseignement, des associations et des cultes. Il ne faut pas que le pouvoir, livré à la mobilité des partis, puisse jamais suspendre la liberté individuelle, s’ingérer dans les questions de conscience ou bâillonner la presse.

Je veux la constitution républicaine, sans esprit de retour à des royautés désormais impossibles. Je la veux avec l’égalité de tous, par conséquent avec le suffrage universel pour l’Assemblée nationale. L’unité territoriale de la France est l’ouvrage de la Providence et de nos pères. Je repousse donc toute pensée de république fédérative. Mais je repousse en même temps une centralisation excessive qui grandirait encore Paris au préjudice des départements, les villes aux dépens des campagnes, et qui ramènerait l’inégalité parmi ceux que la loi rend égaux.

Enfin, je veux la fraternité avec toutes ses conséquences. Je défendrai le principe sacré de la propriété. Mais sans toucher à ce fondement de tout l’ordre civil, on peut introduire un système d’impôt progressif qui diminuerait les impôts de consommation : on peut remplacer les droits d’octroi et assurer la vie à bon marché. Je soutiendrai aussi les droits du travail, le travail libre du laboureur, de l’artisan, du commerçant qui reste maître de sa tâche et de son salaire; les associations d’ouvriers entr’eux, ou d’ouvriers et d’entrepreneurs qui réunissent volontairement leur industrie et leurs capitaux, enfin les travaux d’utilité publique entrepris par l’Etat et offrant un asile aux hommes laborieux qui manquent d’ouvrage ou de ressources. Je hâterai de tous mes efforts les mesures de justice et de prévoyance qui adouciront les souffrances du peuple. Ce n’est pas trop, à mon avis, de tous ces moyens pour résoudre cette formidable question du travail, la plus pressante question du temps présent et la plus digne aussi d’occuper les gens de coeur.

La fraternité ne connaît pas de frontière ; la France veut la délivrance des nations supprimées par une conquête injuste, et qui se reconstituent en abjurant la domination étrangère. Elle leur a déjà prêté l’appui de son exemple et de sa parole. J’espère qu’elle ne leur refuserait pas son épée, si Dieu, qui a suscité Pie IX pour benir la liberté, nous avait destinés à la défendre.”

Frédéric Ozanam

15 avril 1848

NB : La vie de Frédéric Ozanam vous sera présenté par Mgr Renauld de Dinechin lors de la soirée anniversaire des Cahiers Libres le 4 octobre prochain. 

Notes :   [ + ]

1. Ozanam est le cofondateur de la Société de Saint Vincent de Paul.

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