Dans le monde sans en être

Des étiquettes qui collent à la peau (et la dessèchent)

haddockIl y a les étiquettes que l’on (se) donne et celles que l’on reçoit. Et si toutes étaient nocives ?

J’avais été choqué que certains se drapent de l’appellation « catholique d’ouverture », appellation qui, me reléguant au rang de ‘catho en clôture’, avait ce parfum renfermé d’un « camp du bien » un peu select.

Plus récemment, j’ai été attristé que, dans une interview à La Vie où il se félicitait d’ailleurs de la capacité des jeunes à « transcender les clivages » politiques 1« Je trouve les jeunes assez libres par rapport aux systèmes partisans. Ils n’aiment pas la logique des partis et ils sont imperméables aux petits arrangements politiciens. » et ecclésiaux 2« Nos jeunes ne sont pas prisonniers de nos schémas ecclésiaux dans lesquels nous perdons parfois notre temps. Ils se baladent entre tradis et charismatiques. Leurs attachements transcendent les clivages. », l’Abbé Grosjean ait cru bon d’identifier un clivage nouveau entre « ceux qui prennent le tournant du christianisme identifié et décomplexé et ceux qui restent dans l’Eglise des années 80 où il faut s’excuser d’être chrétien. »

Tollé compréhensible à ma gauche : il n’en fallait pas plus pour susciter un mouvement défensif, ce qui avait conduit Benoît à appeler chacun à « lever les yeux » vers le monde et vers la croix 3 Non, pas les journaux… le monde « prêt pour la moisson » et la croix que nous fêtions précisément en ce début de semaine. .

Dans ce mouvement, certains ont publié des analyses savantes du catholicisme. J’en retiens essentiellement ceci : d’une part, ces analyses procèdent précisément du repli identitaire qu’elles dénoncent dans le « camp d’en face » ; d’autre part, leur objectif est toujours, pour employer les termes de l’une d’elle, de redessiner la « norme » et les « marges ». Bref, chacun est l’extrémiste de l’autre au lieu d’être son frère.

***

Alors que l’étiquetage idéologique semble devenir dans nos contrées un sport national, aux Etats-Unis, un jésuite veut siffler la fin du match.

Rédacteur en chef de la revue America, Matt Malone s.j. a banni de son titre les termes ‘conservateur’ et ‘progressiste. Dans un livre récent, « Catholiques sans étiquette », il explique pourquoi.MattMalone-Catholiques-sans-etiquette

Pour Malone, ces étiquettes sont importées de la politique : les hommes politiques devant proposer une vision du monde qui justifie leur action, sont toujours tentés par l’idéologie.

« L’idéologie qu’elle soit politiquement de gauche ou de droite, est un métarécit terrestre autoréférentiel, une ‘doctrine, écrit Kenneth Minogue, qui présente la vérité cachée et salvatrice sur les malheurs du monde sous la forme d’une analyse sociale’».

Ces idéologies ont deux grands travers. Tout d’abord, elles se présentent comme étant sans faille : « Une erreur ne doit pas être une erreur : elle s’explique par une propriété jusqu’alors méconnue de la structure. » De plus, elles ont en commun de désigner un ennemi, un bouc émissaire 4au choix : les patrons-sans-cœur, les immigrés-qui-prennent-votre-emploi, les industriels-pollueurs, les pauvres-profiteurs-du-système, les méchants-banquiers chers à un autre jésuite, etc..

Dans ces étiquettes autocentrées, se joue donc en réalité le rapport entre la politique et la mystique 5comme le souligne en préface J.-P. Denis, citant Péguy (cf. les deux premières citations ici). . Le politique – qui se rêve prophète – revendique ainsi ce qui appartient à la mystique, la politique allant parfois jusqu’à se muer en liturgie.

Est-ce à dire que les deux doivent être strictement séparées ? Malone, reprenant les thèses de William T. Cavanaugh, le récuse : si la séparation de l’Église et des États est acquise, les chrétiens enracinent nécessairement leur engagement dans un autre métarécit, qu’est la Révélation.

Pour Malone, le grand danger réside dans l’importation des catégories politiques dans la compréhension de l’Eglise : « Quand nous analysons l’Eglise selon des catégories qui ressortissent davantage à la politique séculière qu’à la théologie, nous tordons inévitablement l’identité intrinsèque de l’Eglise ». C’est cette façon de penser qui conduit par exemple à réduire le « peuple de Dieu » aux laïcs pour mieux l’opposer au clergé.

L’opposition « progressisme /conservatisme » est, notamment depuis l’élection du Pape François, l’unique paradigme des vaticanistes, auxquels elle permet de vendre du papier à peu de frais. Qu’un collège cardinalice qu’ils qualifiaient unanimement de conservateur 6avec quelle constance ont-ils souligné que les cardinaux de 2013 étaient tous nommés par Jean-Paul II ou Benoît XVI ! ait élu un pape qualifié tout aussi unanimement de progressiste ne suffit manifestement pas à semer le doute dans leurs esprits sur la validité de cette grille de lecture.

***

Quid, en pratique ? Est-ce à dire qu’il faut abolir le débat, qu’il ne peut y avoir des chrétiens des opinions divergentes ? Qu’aucune analyse sociologique du catholicisme n’est possible ? Pour Malone, le débat entre chrétiens est au contraire possible et même souhaitable.

Mais il passe par une remise en perspective du politique, qui ne doit être vu comme le seul horizon d’espérance : « Si demain, nous étions capables de bâtir un monde parfaitement juste quant à ses structures sociales, mais que nous n’étions pas aimants, que nous ne nous pardonnions pas les uns les autres, alors nous aurions échoué ».

Ainsi, de droite, comme de gauche, les chrétiens devraient ainsi pouvoir s’accorder pour «  proclamer l’insuffisance métaphysique de tout métarécit, excepté la Révélation », seule «  véritable histoire de l’humanité ».

Cette remise en perspective conduit à dé-dogmatiser la politique :

« L’enseignement social de l’Eglise n’est pas le parti républicain plus la justice sociale, ni le parti démocrate moins le droit à l’avortement, […] il est bien plus radical que notre politique séculière »

Pour Malone, le choix des politiques à mener relève essentiellement de l’analyse des circonstances économiques, sociales, etc. et procède donc du jugement prudentiel : « Nous pensons que l’enseignement de l’Eglise sur l’économie est un enseignement moral, non une prescription technique. […] mais nous sommes, pardonnez-moi l’expression, largement agnostiques quand aux moyens techniques à mettre en œuvre pour construire une société plus juste. » « Pourquoi des chrétiens se sentent menacés par des opinions qui diffèrent des leurs, surtout quand ces opinions impliquent un jugement prudentiel davantage qu’un dogme, nous est incompréhensible. »

Cette vision est sans doute critiquable. Elle m’interpelle moi-même sur plusieurs points (notamment le dernier) mais ce billet est déjà trop long. La lecture du livre de Malone, très accessible, est en tout cas un bon point de départ pour amorcer la réflexion.

Incarnare

Notes :   [ + ]

1. « Je trouve les jeunes assez libres par rapport aux systèmes partisans. Ils n’aiment pas la logique des partis et ils sont imperméables aux petits arrangements politiciens. »
2. « Nos jeunes ne sont pas prisonniers de nos schémas ecclésiaux dans lesquels nous perdons parfois notre temps. Ils se baladent entre tradis et charismatiques. Leurs attachements transcendent les clivages. »
3. Non, pas les journaux… le monde « prêt pour la moisson » et la croix que nous fêtions précisément en ce début de semaine.
4. au choix : les patrons-sans-cœur, les immigrés-qui-prennent-votre-emploi, les industriels-pollueurs, les pauvres-profiteurs-du-système, les méchants-banquiers chers à un autre jésuite, etc.
5. comme le souligne en préface J.-P. Denis, citant Péguy (cf. les deux premières citations ici).
6. avec quelle constance ont-ils souligné que les cardinaux de 2013 étaient tous nommés par Jean-Paul II ou Benoît XVI !

9 réponses à “Des étiquettes qui collent à la peau (et la dessèchent)”

  1. Incarnare

    En résumé : “tout est politique, mais la politique n’est pas tout”.

    A la relecture, je me trouve un peu dur avec l’ami Guénois, dont l’analyse, si elle s’ancre souvent dans le “bipartisme”, le dépasse aussi parfois 🙂

  2. josephgynt

    J’allais le dire. Pour le reste, merci pour ce papier et la découverte de ce bouquin! Les étiquettes rassurent autant qu’elles enferment. Pas facile, l’apprentissage de la liberté…

  3. Incarnare

    Je lis en commentaire sur Facebook que le terme “métarécit” pose problème. Détaillons-le.

    Un métarécit est un récit qui nous englobe, dans lequel nous nous inscrivons, qui donne une clé de lecture de notre monde. Plus simplement, c’est une histoire qui veut dire l’Histoire.

    Si nous sommes chrétiens, nous croyons que l’Histoire, c’est l’histoire du Salut. C’est à dire une histoire qui passe par la Création, la Chute, l’Alliance, l’Incarnation, la Passion, la Résurrection et la Vie Eternelle.

    Si cette histoire est bien l’Histoire, si le Christ est LA Vérité alors cela doit éclairer notre manière de vivre, et doit relativiser/invalider tout autre récit qui prétend à être LA Vérité..

  4. Vincent Soulage

    Je suis en train de lire le Malone, je ne le commenterai donc pas encore. Je suis néanmoins d’accord pour considérer que le clivage progressistes/conservateurs est très insuffisant pour rendre compte de la pluralité du catholicisme actuel.
    Car oui, la catholicisme est divers, et c’est pour que nous en prenions pleinement conscience qu’il faut passer par une phase d’étiquettage toujours réductrice. Il existe au sein du christianisme une variété de sensibilité, même si nous nous retrouvons sur l’essentiel. Comment leur permettre un dialogue fécond si on nie leur existence ?
    La volonté des analyses savantes dont vous parlez est d’abord de rendre compte d’une réalité, celle du pluralisme. A nous de savoir ce que nous en faisons : les utiliser pour jeter l’anathème sur ceux d’en face, ou s’ouvrir à un échange réel ? L’expérience m’a montré qu’on n’est malheureusement pas toujours dans la seconde situation.

  5. Incarnare

    Vincent,

    Ce qui me gêne, c’est quand cette clé de lecture prend le pas sur toutes les autres.

    Un exemple : le Pape François marie un couple ayant cohabité avant le mariage. J’ai lu un commentaire qui reprenait cette info sur le mode “quel progressiste ! en faisant ça, il montre que la non-cohabitation est un truc de conservateur coincé”. Euh, non. En faisant ça, il imite juste le Christ, qui allait prendre ses repas avec les pécheurs.

    Avant même de lire un propos, de contempler une action, l’étiquette a déjà teinté la grille de lecture.

  6. Prince Jean

    Jésus n’a pas dit : Cet individu n’est qu’un hors-la-loi.
    Il dit : aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis.
    Luc 23,39-43
    Jésus n’a pas dit : Ce Judas n’est qu’un traître.
    Il l’embrasse et lui dit : Mon ami.
    Matthieu 26, 50
    Jésus n’a pas dit : Ce fanfaron n’est qu’un renégat.
    Il lui dit : Pierre, m’aimes-tu ?
    Jean 21,15-17

    Jésus n’a jamais dit : Il n’y a rien de bon dans celui-ci, dans celui-là, dans ce milieu-ci et dans ce milieu-là. De nos jours, il n’aurait jamais dit : Ce n’est qu’un intégriste, qu’un moderniste, qu’un gauchiste, qu’un fasciste, qu’un mécréant, qu’un bigot… Pour lui, les autres, quels qu’ils soient, quels que soient leurs actes, leur statut, leur réputation, sont toujours aimés de Dieu. Jamais homme n’a respecté les autres comme cet homme. Il est unique.
    Il est le Fils unique de Celui qui fait briller son soleil sur les bons et les méchants.
    Matthieu 5,48.

    En celui qu’il rencontre il voit toujours un extraordinaire possible ! un avenir tout neuf ! malgré le passé.

    Albert Card. Decourtray

  7. Sens commun : prendre de la perspective - Cahiers libres

    […] Peut-être est-ce cela que peut faire Sens Commun pour la droite2 : redonner du souffle3, un peu de perspective à la politique qui, depuis la chute des idéologies, peine à trouver un récit qui rassemble. Et peut-être; de faire que ce récit s’ancre dans le seul méta-récit qui vaille… […]

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