Dans le monde sans en être

Ernst Jünger, l’homme et la machine

JungerErnst Jünger naît en 1895 à Heidelberg, dans ce que nous appellerions aujourd’hui la classe moyenne : son père est pharmacien et passablement matérialiste, voire scientiste. Un univers assez représentatif de cette « belle époque » qui révère le progrès et la Fée électricité, si l’on peut dire. En ces années, la société allemande hésite, entre le paisible cadre bourgeois et marchand d’un Reich prospère, et des rêves post-romantiques déçus de voir que l’unité allemande, ce n’est finalement « que ça ». Une part de la jeunesse, dans des mouvements tels que les Wandervögel, se grise de mythes germaniques, de vie au grand air, de camaraderie et rêve d’horizons plus exaltés, moins terre-à-terre.

Aussi, lorsque la guerre éclate, Jünger et beaucoup de ces jeunes y voient-ils l’occasion, enfin, de vivre un événement qui dépasse cet horizon étroit où ils suffoquent. « Surtout ne pas rester chez soi, être admis à cette communion ! »

Jünger ne rejoint le front que lorsque celui-ci est déjà stabilisé, enlisé dans la boue des tranchées. À l’issue d’une nouvelle période d’instruction, le voilà lieutenant, chef de section puis de compagnie ; risque-tout, expert en coups de main et nids de résistance, il accumule blessures et décorations, principalement dans les Flandres et en Artois. Sa dernière blessure grave, survenue à la fin de l’été 1918, l’éloigne définitivement du champ de bataille. C’est alors qu’il reçoit la croix « Pour le mérite ». Qu’il ait reçu cette croix d’émail bleu à la devise rédigée en français n’a rien d’anodin : cette décoration, la plus prestigieuse de l’Empire allemand, réservée aux héros du champ de bataille, l’a auréolé d’un prestige qui allait, par la suite, jouer un rôle de premier plan dans sa vie politique.

Son premier ouvrage est le plus célèbre, le fameux Orages d’acier dont il développerait ultérieurement en un volume complet deux chapitres – ce seront Feu et sang et Le boqueteau 125. Cette œuvre, sans cesse rééditée et aussi souvent remaniée, évoluera comme son auteur en fonction des vagues et séismes du temps. Car Jünger, dont la vie recouvre le siècle, au propre et au figuré, n’a cessé d’en enregistrer les soubresauts comme un sismographe, qui détecte, interprète et rapporte le tout premier frémissement, bien avant que quiconque d’autre ait pu ressentir quoi que ce soit.

De la guerre, Jünger, déjà fou de lecture et d’écriture, ramène une vision du monde basée sur l’idée de puissance et de volonté (qu’il développe principalement dans La guerre comme expérience intérieure). Au-dessus des individus, fussent-ils agrégés en masses, il existe, pense-t-il, des idées plus hautes, des phénomènes plus amples qui les mettent en mouvement, qui, du reste, ne sont souvent compréhensibles qu’après coup ; quant au coût en vies humaines, quelque terrible qu’il soit, il est, tout simplement, et nul n’en est maître. Le choc de ces phénomènes, le déchaînement des volontés de puissance sont à ses yeux si profondément ancrés en l’homme que la Grande Guerre n’a fait que prouver à quel point le vernis de civilisation était illusoire : plus profond, résident en l’homme des contrées terribles et de sinistres marécages où l’on n’ose s’aventurer, mais où tout s’enracine. Et la guerre n’a fait que disperser au vent des symboles et des valeurs auxquels on ne faisait plus guère que semblant de croire.

Témoin privilégié de la guerre des machines, de « la bataille de matériel », Jünger en retire aussi une vision du monde modelée par le rôle de la technique. S’il a pu expérimenter, et durement, le rôle décisif de l’affrontement final, à la grenade, des quelques poignées de combattants formant les pointes avancées, le rôle de la mitrailleuse, du déluge d’obus, de l’avion et enfin du char ont imprimé leur marque. Mais il ne voit encore ces nouveaux venus que comme l’évolution ultime du silex et du casse-tête : des outils et seulement des outils. Même derrière l’obus aveugle, il lit la main de l’artilleur, de l’officier qui règle le tir, et pour finir la volonté, l’éternelle volonté de puissance qui pousse un peuple à déchaîner de pareils poings d’acier. En ces années-là, Jünger ne pressent pas encore dans la technique une logique propre, une dynamique non humaine qui finit par modeler et courber en retour la volonté de l’homme, la soumettre à sa propre loi. Est-ce parce que ces outils, quoique modernes, restaient assez rudimentaires pour laisser place à l’homme ? que la volonté demeurait indubitablement première au moment d’oser se prolonger de frêles ailes de toile ou de s’enfermer dans une caisse de fer, rampant sur le champ de bataille à peine à la vitesse d’un homme à pied ? L’homme a été abattu par des machines, mais pas encore sacrifié à la machine.

Après la défaite du Reich, Jünger se lance, pour une brève période, dans le journalisme politique. Il côtoie les milieux nationalistes qui rêvent de revanche et de régénération du sang allemand, et connaît diverses expériences difficiles. D’une rencontre avec Ludendorff, tête pensante de l’état-major allemand pendant la guerre, il rentre consterné : le héros des anciens combattants, le fondateur du déni de défaite allemand (la « légende du coup de poignard dans le dos ») s’est révélé n’être qu’un complotiste obtus. Un temps admiratif du national-socialiste, Jünger discerne vite, trop vite quelle moisson sanglante lève là. L’idéaliste comprend que tout concept est appelé, dans l’arène du « réel », à d’infâmes compromissions. Il finira par évoluer en « anarque » – penseur politique, mais loin de la politique.

C’est curieusement de la même période que date Le Cœur aventureux. Ici déjà émerge le Jünger écologiste, le Jünger émerveillé par le vivant, esthète (et synesthète). Les facettes qu’il révèle ici, en chapitres brefs comme des aperçus par la fenêtre d’un train, dévoilent plus souvent le futur sage et botaniste que le jeune et bouillant révolutionnaire épris de Puissance. Celui-ci se manifeste encore par une admiration presque sensuelle pour la force qui émane du brillant métal de la Machine – mais c’est tout. Déjà, à l’inquiétude des « natures qui se repaissent de la souffrance d’autrui », dont l’usage est de « prêter aux victimes dont ils veulent la destruction des traits animaux », il oppose la noble « bienveillance, également belle chez les puissants et les humbles, où la dignité de l’homme peut apparaître dans sa vérité ». Dans ces pages, l’auteur y explore également pour la première fois avec une telle acuité, les cavernes de cristal de l’âme humaine, son étincelle divine, oserait-on dire. Il ira bien plus loin.

La rupture avec les apôtres de la force brute s’amorce : Goebbels vouera ouvrage et auteur aux gémonies. La guerre qui les opposera, sous les espèces du narrateur et du Forestier dans Sur les Falaises de marbre, se profile déjà.

Un monde est mort sur les barbelés de la Grande Guerre et Jünger l’a peut-être compris mieux que personne. Sa jeunesse, sa société, ses valeurs, ses beautés, son raffinement – l’humanité européenne a tout sacrifié dans les tranchées. Des orages d’acier, l’acier fut le seul vainqueur. Acier du casque, ce Stalhelm dont Jünger fit, dans les tranchées, le symbole de cet ordre nouveau, et qui fut aussi le nom et le symbole des anciens combattants allemands. Acier du Pacte qui unira le IIIe Reich et l’Italie fasciste, acier des machines de guerre. Le monde de l’entre-deux-guerres, fasciné par la puissance du matériel, par la victoire du matériel, en cultivera la toute-puissance, jusqu’à produire un homme d’acier, aux vaisseaux parcourus de sang pur comme un carburant raffiné. Ainsi, sans surprise, les rêves d’Homme nouveau firent-ils naître la pire inhumanité.

Ernst Jünger eut tôt fait de le comprendre et de saisir que l’essentiel ne tenait pas à la capacité de détruire. Il aima, au contraire, le fragile, le délicat et le subtil. Il parvint à soustraire sa pensée aux lois de l’acier. Que ces lois, pourtant, savent se draper des oripeaux du raisonnable, du pragmatique, du sérieux de la grande personne dédaigneuse de l’immatériel, de l’intangible, assimilés à des rêveries d’enfant ! Notant dans Le cœur aventureux que « la domination de l’ignoble atteint sa plus grande force quand elle utilise les formes du juste et du raisonnable », l’écrivain songeait-il à toutes les horreurs que le siècle justifierait de la sorte ?

Dans ce volume décidément bien prophétique, Jünger, d’une manière plus surprenante encore, constate la vanité profonde de l’omniprésente technique, en ce sens qu’elle échoue perpétuellement à tenir sa promesse : nous libérer du besoin :

« … les énergies et les méthodes nouvelles qui surgissent brusquement, préparées par la connaissance de la nature et réalisées par la technique, créent d’abord, à la manière d’un tourbillon, un grand désordre, puis se perdent sans donner de fruits.  (…) il est contraire aux lois de la mécanique d’accroître le loisir. « [L’utopie réside] dans la pensée qu’il sera possible de bannir le besoin. Lorsque ces artifices aboutissent, des contrepoids apparaissent, qui rétablissent l’équilibre originel ». 

Bref, l’auteur avait saisi, trente ou quarante ans avant que « la France s’ennuie » en début d’année 1968 ou que le monde s’imagine que son avenir consisterait à trouver comment occuper de perpétuels loisirs, la vanité de telles espérances, en raison des lois mêmes de la technique, qui joue des besoins et désirs de l’homme comme le tonneau percé se joue des Danaïdes. Toujours, nous croirons à portée de main l’apaisement de nos faims et de nos peurs, et toujours nous échouerons, si c’est là que nous le recherchons. En ce sens, le Travailleur, à peu près contemporain, apparaît presque aller moins loin, proclamer un manifeste que Le cœur aventureux a déjà dépassé ; et c’est, du reste, ce qu’en pensa après coup son auteur, qui déclarait pour une fois être venu trop tard. Le Travailleur, sorte de figure humanisée de l’homme technique, défini par son travail, défini comme un travail, presque – est bien appauvri. Peut-être, pourtant, est-ce le destin que lui assigne la « modernité », lorsque, par souci de performance, elle aura réduit les falaises de marbre en ciment.

Et nous ? Le monde libéré des lois du Reich hitlérien n’a pas, en revanche, renié les lois de la machine. Celles-ci se portent mieux que jamais, à telle enseigne qu’elles prétendent entrer jusque dans le corps de l’homme. En cela, nous n’avons pas rompu avec les terribles héritages du premier, puis du second conflit mondial. Nous n’avons pas osé mener la remise en question jusqu’au bout, osé questionner cette « modernité » que nous préférons juger inéluctable – un « sens de l’histoire » ? – non seulement dans son être, mais dans ses formes. Si 1945 a vu l’homme libre triompher sur la dictature de la « race » et du lignage, il est resté soumis à celle de la machine, de la production, de l’efficience – ivre de liberté, il a cru renverser la vapeur, reprendre la main. Il n’en est rien. L’immature ivresse de puissance, fondée, en fin de compte, sur la capacité à détruire, parachèvera son triomphe, si l’homme ne remporte pas – et vite – la guerre ouverte il y a cent ans, lorsque les premiers hommes tombèrent sous les premières rafales de mitrailleuse, la guerre ouverte contre l’homme par ses propres machines.

Phylloscopus inornatus

7 réponses à “Ernst Jünger, l’homme et la machine”

  1. Scons Dut

    Coucou,

    Je crois pour ma part que la technique est mal comprise. Il ne s’agit ni de l’idolâtrer, ni de la dénigrer; dans les deux cas, notre rapport à elle est malsain. Le philosophe Gilbert Simondon est très intéressant sur ce point (Mode d’existence des objets techniques). Mais peut-être le connais-tu déjà ?

    S.D.

  2. Phylloscopus inornatus

    En fait, la question n’est pas de savoir si on doit “l’idolâtrer ou la dénigrer”, mais de savoir si c’est l’homme qui la plie à ses lois ou l’inverse. Jünger commence par y voir un simple (et très efficace et donc très pertinent) prolongement de la volonté de puissance de l’homme – ce qu’elle est depuis qu’un australopithèque a lesté sa main d’un coup-de-poing en pierre – avant de constater, comme beaucoup d’autres, l’existence d’un renversement. Où, en fin de compte, l’objet technique, c’est l’homme, et le sujet, une dynamique totalement hors de contrôle. La question posée dans ce cas est alors de savoir si cette dynamique est inévitable et si la perte de contrôle est totale.

  3. Phylloscopus inornatus

    J’ajoute que le rapport du jeune Jünger à la technique est biaisé en cela que dans les années 20-30, comme beaucoup de penseurs de son temps et de tous bords, il réduit l’homme à une et une seule dimension, sa volonté de puissance. C’est sans doute cohérent avec son expérience du champ de bataille, mais archi-réducteur (le malheur étant que cette vision archi-réductrice a prévalu jusqu’à ses conséquences ultimes).

  4. Scons Dut

    Tu dis qu’il s’agit de “savoir si c’est l’homme qui la plie [la technique] à ses lois ou l’inverse”. Dans les deux cas, c’est un rapport de servitude: soit l’homme est l’esclave de la technique, soit la technique est l’esclave de l’homme.

    Le diagnostic de Simondon est que dans les deux cas le rapport à la technique est malsain (ma formulation). Je ne peux pas tout résumer ici, mais je dirais qu’il cherche une troisième voie, une coexistence éclairée de l’homme et de la technique. Et ça passe par l’élucidation du statut des objets techniques, de leurs mode d’existence.

    Je ne connais pas Jünger, et ne sais pas comment le situer dans le schéma précédent. En tout cas, c’est un personnage très intéressant. Ceci dit, si la formule “volonté de puissance” est prise au sens de Nietzsche, il y a des précautions à prendre.

    S.D.

  5. Phylloscopus inornatus

    La vision que Jünger a de la puissance dans les années 1918-1930 est complètement nietzschéenne, c’est évident et assumé. Et je ne vois pas quelles autres précautions prendre que de le savoir: ce n’est pas parce qu’on rapporte la pensée d’un auteur qu’on est d’accord avec lui. Surtout quand on parle d’un auteur qui a vécu 103 ans, dont 80 ans d’activité littéraire, et dont toute la grandeur réside précisément dans le fait que sa pensée n’a cessé d’évoluer, et de le faire, sauf rare exception, avec à chaque fois une à trois décennies d’avance sur son époque. Quand on parle de “la vision de Jünger” sur tel sujet, on doit préciser la date.
    Sinon, le problème de la technique, c’est justement que la possibilité même de penser une “coexistence éclairée” n’est pas assurée.

  6. Scons Dut

    Ah d’accord. Pour les précautions quant à la volonté de puissance, c’est juste que je n’ai pas encore bien compris ce que désigne exactement la volonté de puissance (chez Nietzsche).

  7. Phylloscopus inornatus

    Chez Jünger jeune, en simplifiant à bloc, la volonté de puissance, qui d’ailleurs est plutôt une affaire de peuples, de groupes, qu’un truc à l’échelle de l’individu, c’est une sorte de force au service d’un projet de domination, d’empire.

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