Dans le monde sans en être

Quand Lionel Jospin analyse le bonapartisme

9782021163179Il y a bien longtemps que je me demande s’il ne faudrait pas tordre le cou une bonne fois pour toute à la légende napoléonienne. L’Aigle est trop souvent magnifié, idolâtré, alors qu’en réalité il est loin du héros des tableaux de David, Gros et Gérard : il se rapproche davantage d’un conquérant trop ambitieux au bilan humain lourd et douloureux.S’il faut déconstruire quelque chose dans notre société, c’est bien le mythe napoléonien.

Lionel Jospin a tenté de remettre un peu d’ordre dans la perception que nous avons de Napoléon. Dans son dernier livre, «Le mal Napoléonien», il analyse le régime de Bonaparte, il étudie ses échecs, leurs causes, mais aussi ses succès. Il tente de comprendre la véritable nature du bonapartisme, et aussi les traces qu’il a laissé jusque dans notre histoire récente.

Sa conclusion est sans appel : l’Empire a été un échec, il a trahi ce qu’il y avait de meilleur dans la Révolution française, pour instaurer un régime dictatorial, hypercentralisé, avec pour politique les ambitions démesurées, mais à courte vue, de l’Empereur.

La liste noire des mauvaises décisions de Napoléon est longue : rétablissement de l’esclavage qui a conduit à la rupture entre Saint Domingue et la France. Innombrables pertes humaines dans des guerres incessantes et très meurtrières, Napoléon n’avait guère de compassion pour ses soldats. Absence totale de subsidiarité : le régime était centralisé à l’extrême et l’Empereur gérait tout, tout seul. Mauvaise politique économique qui a retardé la révolution industrielle en France. Et enfin caractère dictatorial et policier d’un régime où l’opposition était baillonnée et où il n’y avait aucun contrôle démocratique.

Néanmoins, Lionel Jospin ne signe pas un pamphlet à charge contre Bonaparte. Il reconnait ses grandes qualités, la grandeur du personnage, ses talents de stratège et le brio du propagandiste.

Pourquoi un tel livre ? Son but n’est pas de s’acharner contre le marbre du tombeau des Invalides. Il tente de comprendre notre histoire, le régime de Bonaparte et surtout ceux qu’il a inspiré directement et indirectement. Le second Empire de Napoléon III, la tentative politique du général Boulanger, le gouvernement de Vichy, tous ces régimes sont passés au crible et comparé au Bonapartisme. Comparaison n’est pas raison, ils ont aussi de grandes différences avec le régime napoléonien, mais ils ont en commun une culture de l’homme providentiel en lien direct avec le peuple. Lien direct qui est souvent faussé et trafiqué.

Lionel Jospin se penche aussi sur le Gaullisme, et il lave le Général de Gaulle de l’accusation de Bonapartisme. Jospin se démarque ainsi de François Mitterrand qui a vertement critiqué le régime gaulliste dans «Le coup d’état permanent» en 1964.

Mais il constate que les traces de bonapartisme sont encore présentes aujourd’hui à travers le populisme. Inquiet de cette tendance actuelle qu’il perçoit chez Marine Le Pen et chez Jean-Luc Mélenchon 1Il renvoie les deux ténors populistes dos-à-dos., il voit dans le populisme le même lien surfait entre un leader seul prétendant avoir la solution à tout, et un peuple galvanisé par la propagande et la démagogie.

Le mal napoléonien est pour Lionel Jospin l’occasion d’alerter le lecteur sur le risque populiste. Ca démarche est originale car il met sur un pied d’égalité le Front national et le Parti de Gauche. D’autre part, l’auteur ne commet pas de «Point Godwin» : il ne rattache pas le Front National à Vichy ou au fascisme. Au contraire, il l’inscrit dans les «traces» du Bonapartisme ce qui est juste sans commettre d’abusive diabolisation.

Le livre est original car il permet une réflexion sur le populisme et donc sur le juste rapport au peuple dans une démocratie. Le seul regret est qu’il ne développe pas sur une possible alternative aux dérives populistes de notre époque. Le populisme se nourri d’une grogne populaire, d’un sentiment d’abandon des classes défavorisées. Des candidats provocateurs, se démarquant violemment de la classe politique séduisent toute une partie de la population. Mais quelle réponse donner ? Comment les partis de gouvernement peuvent-ils reconquérir ces électeurs et ainsi pacifier cette contestation, cette fracture ?

Il est bien sûr difficile de répondre à cette question délicate, et Lionel Jospin n’a pas souhaité aborder ce porblème sous cet angle. Ce livre a déjà le grand mérite de nous montrer le vrai visage du populisme a travers sa nature bonapartiste. Un regard juste sur la réalité du régime napoléonien peut nous inviter à nous méfier des hommes providentiels portés par la foule. C’est ce qu’on attend de la déconstruction de la légende napoléonienne : éliminer toute nostalgie grandiloquente qui pourrait nous faire croire que la France a besoin d’un leader populiste fort pour sortir le pays de l’ornière. L’ouvrage de Lionel Jospin nous invite à quitter cette illusion impériale en nous aidant à changer de regard sur l’Aigle et ses aiglons : ce n’est pas le moindre de ses mérites.

Charles Vaugirard

Notes :   [ + ]

1. Il renvoie les deux ténors populistes dos-à-dos.

7 réponses à “Quand Lionel Jospin analyse le bonapartisme”

  1. Benoit

    Réflexion très intéressante !
    Et qui vient en échos des discussions que nous avons déjà eu sur les Cahiers sur le Présidentialisme et le Parlementarisme.

    sur les figures actuelles du bonapartisme :
    Marine et Jean-Luc Bonapartistes … peut-être …

    mais aujourd’hui notre Bonaparte n’est-ce pas d’abord Nicolas Sarkozy ?

  2. Charles Vaugirard

    Merci pour ton commentaire.

    Nicolas “Sarkoléon” Sarkozy est en effet en bonne place parmi les bonapartistes d’aujourd’hui. Jospin l’évoque au début de son livre, mais il passe vite dessus car il voit le bonapartisme sarkozien surtout chez les sarkozystes Peltier et Didier de la “Droite forte”, et non dans la personnalité de Sarko. Par exemple la “fête de la violette” inventée par la Droite forte est une référence au symbole de la violette, signe de ralliement des bonapartistes qui attendaient le retour de “l’absent”.

    Mais il est certain qu’il y a certains aspects napoléoniens chez Sarko. Par exemple son “hyperprésidence” où il gérait tout, court-circuitant ses ministres. Cette manière de gouverner s’oppose au principe de subsidiarité. Et il y a d’autres exemples, y compris une certaine tendance au mimétisme napoléonien.

  3. Pierre Huet

    La question du “populisme” est faussée car la classe politique appelle, dans un but de dénigrement, ainsi quiconque n’est pas rallié au libéralisme-libertaire et à l’intègration européenne .

  4. parent 'my

    Voyages exotiques d’hier et divagations d’épigraphes, à convier au sommeil du matin tout un parterre
    Qu’un hamac m’accueille au creux d’une bananeraie à la frange de poupée

  5. parent 'my

    Emmenez-moi comme un touriste en manque de découverte

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