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Edito : Le 14 juillet a-t-il encore un sens ?

Lallemand_-_Arrestation_du_gouverneur_de_la_Bastille_-_1790

Lallemand_-_Arrestation_du_gouverneur_de_la_Bastille_-_1790Hier, la France a célébré sa fête nationale. Défilé militaire, bal, feu d’artifice, le rite républicain a été scrupuleusement respecté.

Une fête nationale n’est pas un évènement anodin. Elle est le jour où les Français se rassemblent pour célébrer leur unité et faire mémoire d’un évènement fondateur. Or l’évènement fédérateur des Français est… La prise de la Bastille.

Certes, lorsque la fête a été instituée en 1880, il s’agissait de commémorer le 14 juillet 1790 : la Fête de la Fédération. Un évènement exceptionnel, première fête nationale de l’histoire, qui a vu se rassembler le peuple, les gardes nationaux, le roi Louis XVI et l’Église dans une journée de communion. Au son de «Vive la Nation», Louis XVI et les grands du royaume prétaient serment de fidélité à la volonté nationale.

Mais la fête de la Fédération, aussi belle soit-elle, commémorait déjà la prise de la Bastille. Symbole de la révolte contre le pouvoir arbitraire du roi, la prise de la Bastille n’en demeure pas moins une émeute sanglante. Et le symbole peut sembler exagéré car seuls sept prisonniers furent libérés… pour être internés ailleurs plus tard.

On peut s’interroger sur la pertinence du choix de cette date comme fête nationale. Mais surtout, cette fête donne à la Révolution un statut de référence pour notre société et notre régime.

Certes, nous sommes en République. Mais la Ve République a-t-elle un lien avec les différentes Républiques révolutionnaires ? Notre régime est-il en filiation directe avec les constitutions révolutionnaires, et surtout faut-il voir dans les faits révolutionnaires une référence pour notre temps, un exemple à suivre ?

Certains hommes politiques, comme Vincent Peillon ou Jean-Luc Mélenchon, répondent à cette question par un oui franc et massif. Peillon a écrit un livre intitulé La Révolution française n’est pas terminée, ainsi nous devons continuer, encore et encore, la Révolution. Mélenchon partage cette conviction, et il ne cache pas son admiration pour Robespierre (!). Il y a là une culture républicaine révolutionnaire qui semble difficile à suivre car la logique révolutionnaire est un système écrasant tout sur son passage, anéantissant toute trace du passé, détruisant l’ordre ancien pour créer de toute pièce un ordre nouveau. La démarche est forte, mais elle est aussi folle et elle peut conduire aux pires crimes… pour ensuite se retourner contre elle-même en suscitant un vigoureux retour à l’ordre : la Révolution française a été suivi par l’Empire de Napoléon, une dictature.

Un autre homme de gauche a un regard plus lucide sur la révolution. Il s’agit de Lionel Jospin qui, dans son livre « le mal napoléonien », dit de la révolution qu’elle a « dévoré ses enfants » en citant les nombreux massacres, dont le génocide vendéen qu’il estime à plus de deux-cents milles victimes. Lionel Jospin reconnait préférer l’évolution à la révolution : « L’évolution seule, qui est ajustement au temps des individus et de leur organisation sociale, qui produit le changement par glissements successifs et économise l’énergie des acteurs, permet normalement d’échapper à la loi du retour à l’ordre. Si elle infléchit l’ordre par la réforme. 1Le mal napoléonien, Seuil, p. 11.»

Nous ne pouvons que lui donner raison et ainsi nous pouvons nous demander : la Révolution peut-elle encore être la référence de notre République ? J’ose le dire : non. Certes, il ne s’agit pas de renier cette période et du passé faire table rase. Agir ainsi serait adopter une logique révolutionnaire, or c’est cela que nous dénonçons. Mais il est bon de remettre les choses à leur place, de reconnaitre que notre république actuelle doit plus aux constructions politiques des deux derniers siècles qu’aux dix ans de la révolution. Il est bon de reconnaitre que la Terreur a été un massacre, que les guerres de Vendée, la destruction de Lyon, les persécutions religieuses, les tribunaux révolutionnaires ont été parmi les «heures les plus sombres de notre histoire». Il est aussi bon de reconnaitre que notre république doit beaucoup au Conseil national de la Résistance et au Général de Gaulle, et que la Libération a aussi été une Révolution, mais une révolution qui ressemble davantage à l’évolution décrite par Lionel Jospin : un grand consensus national s’est formé pour reconstruire la république qui s’est effondrée en juin 1940. Réformes sociales, politiques, le Conseil national de la Résistance a porté unanimement ces projets. La France de 1944 à aujourd’hui est le produit de ces grandes réformes et celles qui ont suivies en 1958 ont en grande partie été le fait des anciens résistants, de Gaulle en tête. Notre république est donc moins une fille de la Révolution que de la Libération.

Ainsi, il serait légitime d’adopter une nouvelle date pour notre fête nationale : une date célébrant l’unité de la nation a travers le souvenir d’un moment fort de la Libération.

L’histoire de la Résistance n’en manque pas, mais un évènement sort du lot : la libération de Paris, le 25 août 1944.

La libération de Paris a été le fait de l’insurrection des parisiens unis et de l’arrivée de la 2e DB du général Leclerc. La libération de Paris à rassemblé des hommes et des femmes de toutes classes sociales et convictions politiques. Du communiste Rol-Tanguy au royaliste Leclerc en passant par les démocrates-chrétiens, les socialistes, les radicaux, les nationalistes, les libéraux, tous étaient rassemblés sous la Croix de Lorraine pour vaincre l’envahisseur nazi. La libération de Paris est sans doute le plus beau symbole de l’alliance de ceux qui croyaient au ciel et de ceux qui n’y croyaient pas : elle nous rappelle que la force de la France est dans son unité.

Alors je fais un rêve : que le 25 août devienne notre fête nationale à la place du 14 juillet.

A bon entendeur…

Charles Vaugirard

Notes :   [ + ]

1. Le mal napoléonien, Seuil, p. 11.

6 réponses à “Edito : Le 14 juillet a-t-il encore un sens ?”

  1. Phylloscopus inornatus

    Hmmm.
    S’il me semble juste de constater que la France actuelle est plus fille de la Libération que de la Révolution, il y a un point qui me gêne, sur le plan méthodologique, à faire de la Libération une évolution sans révolution. En effet, si la Révolution éclate, dans sa phase de broyage de l’ordre ancien – que souvent, d’ailleurs, elle ne peut empêcher de repousser en partie… – c’est parce qu’elle considère, à tort ou à raison, que l’ancien cadre doit être détruit pour qu’autre chose soit possible. Un peu comme un insecte qui mue et doit pour cela éclater son ancienne cuticule. Or, à la Libération, s’il n’y a pas eu à faire ce travail, c’est parce qu’il a été fait, et de quelle atroce manière, à partir de juin 40… Ne sous-estimons pas la façon dont une France, peut-être bien la France fille à la fois des rois et de la Révolution, a été anéantie en ces jours terribles. Du coup, il est normal que la Libération n’ait eu que le travail de reconstruction: elle a trouvé un champ de ruines. Le dilemme de savoir s’il fallait transformer ou raser pour rebâtir avait été tranché par l’ennemi, et nul ne sait si cette France nouvelle aurait pu naître et grandir en paix, ni ce qu’elle eût pu conserver de l’héritage ancien, s’il lui était parvenu intact. La France fille de la Libération, cela veut dire aussi la France orpheline de ce qu’elle était avant, j’ai envie de dire, d’un père crucifié sur les barbelés du Chemin des Dames et d’une mère mitraillée sur une route picarde en juin 40.
    En outre, je ne suis pas trop partisan de choisir de quoi la France est fille. Elle l’est de tout son passé, et si nous pouvons tâcher de faire un tri lucide dans ce que nous voulons conserver, nous ne pouvons effacer le reste.
    Enfin, entre évolution et révolution… la révolution est brutale, souvent sanglante, souvent “tout ou rien”, mais elle manifeste aussi de la part de ses acteurs, la volonté de choisir, d’agir, alors qu’ils étaient exclus du jeu. Souvent jusqu’à perdre le contrôle, mais au moins a-t-il été pris. L’évolution, de par sa pesanteur, est souvent, à l’inverse, un phénomène subi, qu’hormis quelques puissants, on nous enjoint de subir. “C’est comme ça”, “c’est le progrès, la modernité, il faut s’adapter” à des forces qui sont leur propre maître et sur lesquelles aucune démocratie n’a de contrôle. Il est normal que pareille impuissance ne séduise pas le citoyen. La révolution continuera de fasciner tant qu’elle apparaîtra comme la seule alternative donnant au citoyen un rôle actif, une participation réelle. Et tant que l’évolution sera présentée comme une nécessité extérieure imposée par des forces et des maîtres occultes et hors de contrôle, le citoyen n’y verra, et à juste titre, qu’un lit de Procuste, leur opposant de “s’ajuster à leur temps”, quelque souffrance qu’il leur en coûte… le faux nez d’une dictature “douce” ou plutôt lente. Entre les deux, la démocratie réelle est à réinventer.

  2. François

    Qu’importe la date? Comme le commentateur précédent je ne suis pas partisan de décider de qui ni de quoi la France est fille. Ce qui compte n’est-il pas de vouloir fêter une nation commune. C’est déjà un petit miracle dans l’état de délitement qui est le notre.
    Il est vrai que nos institutions actuelles sont filles du CNR, mais elle ne sont pas la France pour autant. Le CNR avait une vision dont on peut avoir la nostalgie car elle était directement inspirée de la démocratie chrétienne mais qui n’en était pas moins inscrite dans une époque. Je pense que le manque de vision actuelle ne doit pas nous faire chercher dans une vision adaptée à des contraintes passées une réponse à nos défis futurs…
    Gardons le drapeau, la marseillaise et le 14 juillet et pensons la France de demain avec les défis qui sont les siens aujourd’hui!

  3. Phylloscopus_inornatus

    Bouvines me semble poser quand même un problème: être antérieure d’un bon siècle, voire deux, à l’époque où on situe habituellement, si je ne m’abuse (je ne suis pas spécialiste) l’émergence d’un sentiment national. Qui plus est, une grande partie du territoire actuel n’est pas française à ce moment-là… N’est-ce pas grandement surinterpréter la valeur de cette date ? De toute façon, trouver une date qui fasse consensus est illusoire pour les vieux pays qui ne peuvent se donner une “date d’indépendance” formant acte de naissance absolu et incontestable. Tout pourra toujours être mal perçu. Et c’est certainement à ce titre que le législateur ancien avait choisi la Fête de la Fédération. Car même si elle commémore la prise de la Bastille, elle avait justement pour objet de la dépasser, de la transcender, en rassemblant tous les Français. Lesquels espéraient alors, massivement et sincèrement, dépasser tous les clivages pour être ensemble une nation. Si on insistait davantage là-dessus que sur la prise de la Bastille, je gage que la date de la fête nationale serait moins contestée.

  4. Charles Vaugirard

    @Phylloscopus : Merci pour ton commentaire. Je précise que je ne dis pas que c’est la France qui est fille de la Libération, mais la République, qui sont deux choses que je distingue. La France est un pays, une nation qui a une histoire très ancienne. Elle plonge ses racines dans l’antiquité gallo-romaine, dans l’évangélisation des premiers chrétiens (martyrs de Lyon etc), dans les fondations des moines défricheurs. Elle s’est construite au moyen-âge, c’est une très longue histoire.
    La République c’est autre chose : des institutions, un système politique. Or la République actuelle doit énormément à la Libération et au programme du CNR. Elle doit aussi beaucoup au général de Gaulle et à 1958.
    Pourquoi je propose (c’est plus un réve 😉 ) le 25 août ? Justement car je trouve qu’il y a un souci avec le 14 juillet et la filiation révolutionnaire. Cette fête magnifie un événement qui ne le mérite pas. Je trouve la Libération beaucoup plus positive.
    Certes, il est difficile de trouver une fête nationale à un vieux pays, car l’idéal serait l’anniversaire du point de départ du pays, chose possible aux USA ou aux ex-colonies… Pour la France c’est plus compliqué, donc on cherche un événement fédérateur.
    @François : Merci pour votre commentaire. C’est vrai que la date n’est pas une question très importante, d’ailleurs lors de la fête on parle assez peu de la Bastille, plus du défilé, et de la fête en elle-même. Mais je tenais quand même à formuler mes réserves quand à la date.
    @Pierre : Merci pour votre commentaire. Même réponse que celle de Phylloscopus.

  5. Aquinus

    La réflexion est intéressante. Il y a un évident problème en France à vouloir faire commencer notre histoire à la révolution, en niant les massacres. Cependant je suis d’accord avec Phylloscopus : choisir de quoi la France est le plus fille est risqué.
    Quand à choisir la libération de Paris, je pense que la France souffre suffisamment du parisianisme, de la différence Paris / province, pour ne pas en rajouter.

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