Dans le monde sans en être

Sexe et péché originel : les corps désunis (I)

Quand une fois la liberté a explosé dans une âme d’homme, les dieux ne peuvent plus rien contre cet homme-là.  (Jean-Paul Sartre)

Imaginez un jardin ensoleillé, fleurant bon le printemps. Ève, jeune femme pleine de vie, au regard rieur et aux courbes généreuses, papillonne dans une prairie en fleurs, nue comme un vers et s’en en éprouver aucune gêne. Voilà que son innocente balade la conduit auprès d’un grand arbre charnu, couvert de fruits. C’est l’arbre de la connaissance du bien et du mal, celui-là même sur lequel repose l’interdit divin. L’interdit, cette notion pénible qui semble violer notre liberté… « Suffit-toi toi-même » 1injonction empruntée à Peer Gynt, lui susurre le serpent à l’oreille. Il ne parlera pas beaucoup plus avant que la belle, sensuelle et délicate, s’approche de l’arbre et effleure de ses doigts la peau lisse et brillante d’un fruit pendu à l’une des branches. Ève sent le désir monter en elle, un frisson le long de sa nuque… L’excitation née de la transgression. Quel mal y aurait-il à se faire du bien, dans ce lieu voué au bonheur et à l’insouciance ? Dieu ne se contredirait-il pas lui-même en voulant restreindre la divine liberté ? Trop réfléchir est usant. Écouter son instinct, obéir à son ventre brûlant, est parfois plus rassurant. En un instant, ses longues mains décrochent l’objet convoité et le mènent jusque sa bouche gourmande. Et sans que le ciel ne lui tombe encore sur la tête, ses belles dents blanches s’enfoncent dans la chaire juteuse du fruit. Sa langue goûte le parfum sucré qui s’en dégage, son palais jouit de ce plaisir fugace. « Adam, où est Adam? Il faut qu’il sache ! » Il arrive, Ève, et en courant. Car il est aussi libre et sot que toi.

Un peu plus qu’une pomme

L’histoire du premier des couples a suscité beaucoup d’interprétations, de l’hérésie cathare du XIIe siècle, qui y voyait une allégorie de l’acte sexuel, justifiant ainsi son dégoût du corps, au relativisme moderne réduisant ce récit à une poétique illustration de notre tendance naturelle à n’en faire qu’à notre tête (théorie déjà développée par Philon, juif platonicien contemporain de Jésus). De leur côté, ceux qui souhaitent enterrer le Bon Dieu n’ont de cesse de tirer de la Genèse le constat d’un Père sadique et injuste, ou encore de banaliser, falsifier, voire ridiculiser l’importance du péché originel. « Qu’est-ce que c’est que ce père qui préfère des pommes à ses enfants ? », moquait ainsi Diderot, entretenant au passage le mythe du pommier édénique. Derrière le sarcasme, on devine l’incompréhension. N’est-il pas injuste de la part du Père d’interdire à ses enfants chéris de goûter à l’arbre de la connaissance ? Ainsi raisonne Nietzsche, qui refuse de croire « en ce Dieu bon qui aurait mis un piège au milieu du jardin de ses créatures ». Mais le philosophe, en marquant cette posture, nie l’enjeu de liberté que suppose la possibilité du péché des origines.

La liberté et l’usage que l’on en fait, voici la clé de compréhension du péché originel. « Formellement, c’est un acte de désobéissance à l’injonction divine de ne pas manger du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Fondamentalement, il consiste dans un refus de dépendance de la créature à l’égard de son Créateur, résume Yves Semen, dans son ouvrage sur La sexualité selon Jean-Paul II. Un peu plus, donc, qu’une simple « erreur de Genèse », comme s’en amusait Boris Vian…

Deux clés

Arrêtons-nous un instant sur deux éléments essentiels à la compréhension de ce cataclysme ontologique.

Le premier est cette perche tendue par le serpent, à laquelle s’agrippent Adam et Eve. « Vous ne mourrez pas, leur dit-il, mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal ». Classique tactique reptilienne qui consiste à jeter le discrédit sur la volonté divine. Une fois la graine du doute semée, il n’y a plus qu’à tenter l’homme en lui faisant croire que connaitre le bien et le mal serait l’échelon suprême de la liberté. Mais le mal ne se définit-il pas comme l’absence de bien, c’est-à-dire comme l’absence de Dieu, tout comme le froid est l’absence de chaleur ? Or, en tant que résidents à plein temps du jardin d’Eden, Adam et Ève connaissaient déjà « le bien » ! Ce que souligne judicieusement le blogueur Incarnare : « qui voudrait donc ainsi connaître le mal ? Non pas simplement théoriquement, connaître ce qui est bien et ce qui est mal, mais réellement épouser le mal ? ». Ainsi donc, résume-t-il, « saisir le fruit défendu n’est pas une simple curiosité, mais un choix délibéré de vivre sans Dieu ».

Le deuxième élément, en forme de parenthèses, est relevé par Fabrice Hadjadj, dans La Foi des démons. Il concerne la posture d’Eve et la manière dont elle a préparé un terrain propice à sa chute. Le premier acte de ce drame paradisiaque s’est en effet joué bien avant le choix des tourtereaux, bien avant leurs bouchées fatidiques, avant même que le serpent ne vienne faire son numéro de rhétorique. Souvenons-nous que Dieu ordonne seulement de ne pas manger de l’arbre de la connaissance. Or, la femme déclare: « Dieu a dit : vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez pas, sinon vous mourrez ». Elle rajoute un interdit à l’interdit. Ce faisant, elle devient, au moment d’effleurer le fruit convoité, la « sainte nitouche protopécheresse », qu’épingle Hadjadj : « c’est ainsi que la sainte nitouche se transforme en libertine. On lui montre que ce qui fait sa grande frayeur n’est pas si mauvais qu’elle se le figure. Tout son petit système s’effondre. Facile, après cela, de la précipiter dans le vide. Puisque l’interdit inventé n’avait pas lieu d’être, elle peut croire que l’interdit divin ne vaut guère mieux ».

Et le philosophe d’ajouter : « Ne nous étonnons plus de voir des engoncées culbuter dans le dévergondage. Le jour où elles s’aperçoivent à raison que leur excès moralisateur est invivable, elles se mettent à juger à tort que même la vraie morale va contre la vie ».

Le principe du péché originel réside donc dans l’orgueil de la créature qui ne veut pas se reconnaître dépendante de son Créateur, écrit Semen. Dans le refus de voir que dans l’acceptation de cette dépendance, il y a un acte d’amour. Et donc, qu’au travers du refus de dépendre, il y a un refus de donner son amour. On peut laisser Diderot, Nietzsche et les autres gloser sur la pomme croquée. Reste que, note Jean-Paul II, « l’’enseignement de l’Eglise sur le péché originel peut se révéler extrêmement précieux, même pour l’homme d’aujourd’hui qui, ayant refusé les données de la foi en cette matière, ne parvient plus à trouver une raison à ces revers mystérieux et angoissants du mal dont il fait chaque jour l’expérience et qui finit par osciller entre un optimisme débridé et irresponsable et un pessimisme radical et désespéré ».

C’est bien de ce que nous appelons « le péché originel », c’est-à-dire le dos tourné à Dieu, que naissent ces revers mystérieux et angoissants du mal. La honte du corps. Sa chosification. Un sentiment général de désunité.

…Suite et fin ici.

Joseph Gynt

Notes :   [ + ]

1. injonction empruntée à Peer Gynt

3 réponses à “Sexe et péché originel : les corps désunis (I)”

  1. Chemichti

    Le dogme du péché originel est une bonne nouvelle.
    En effet, sans cela, l’homme est seul et complet responsable du mal.
    D’où les difficultés des laïcistes à assumer l’écart entre ce qu’ils “prêchent” et la réalité vécue. À assumer les “chutes” (cf l’attitude de ses amis envers Cahuzac)… Et finalement la mort apparaît plus “douce” que la vie!!! Or si elle n’est qu’un passage, grosse déception à l’arrivée prévisible.
    La faille est toujours d’abord d’ordre spirituel, avant de se manifester dans tous les ordres de l’exister…

Laisser un commentaire

Les balises HTML usuelles sont autorisées. Votre email ne sera pas publié.

Abonnez vous aux fil des commentaires RSS