Dans le monde sans en être

“À la Sagrada Familia, le temporel devient perméable à l’Eternité”

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View_of_Nativity_Façade_of_Basilica_and_Expiatory_Church_of_the_Holy_Family_(Basílica_i_Temple_Expiatori_de_la_Sagrada_Família)_(_UNESCO_World_Heritage_Site)._Barcelona,_Catalonia,_SpainJ’ai trouvé ce message ce matin sur ma page Tweeter : « Bonjour Padre, ça vous dirait d’écrire une critique du film “Gaudi. Le mystère de la Sagrada Familia” pour les Cahiers libres ? »

Pôvre de moi ! Je n’ai rien d’un critique en matière d’art cinématographique ! D’autre part le film ne sortira sur les écrans en France que demain, et moi je suis en Sardaigne ! J’ai passé vingt ans de ma vie à ne regarder les édifices religieux, simplement pour leur esthétique et par amour de l’architecture, que de l’extérieur. Mais en écoutant la bande annonce du film “Gaudi. Le mystère de la Sagrada Familia” (à voir ici), j’ai retenu cette phrase prononcée à la fin : « Dieu est patient ». Alors, patiemment, dans notre bibliothèque, j’ai recherché quelques articles sur le sujet. Mais c’est cet article sur l’architecte Gianmaria Bagordo, Professeur à l’université Sapienza de Rome, et qui concerne des notes, prises par ses auditeurs, sur la Sagrada Familia, qui m’a touché par l’analyse « méditative » qu’il a partagée avec ses élèves et dont je vous envoie cette traduction.

 

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“Quand en 1883 l’Associazione dei Devoti di San Giuseppe a commandé à Antoni Gaudí, un jeune architecte de Barcelone, la poursuite du Temple de la Sagrada Família, on ne pouvait imaginer la résonance mondiale de l’œuvre qu’il allait entreprendre.

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Pinacle en mosaïque vénitienne des tours des apôtres.

Encore aujourd’hui, la Sagrada Família fascine par la beauté de sa forme brute, ainsi que par sa taille énorme, ce qui fait d’elle la «troisième cathédrale » dans le paysage solaire de la ville catalane.

Mais son mystère, encore plus subtil, imprègne ceux qui s’arrêtent pour approfondir la nature particulière de l’œuvre de Gaudí, inextricablement liée à l’expression de sa foi ferme et forte.

Au visiteur contemporain l’église moderne apparait comme un peu plus d’un chantier, avec deux façades réalisées à près d’un siècle d’écart l’une de l’autre, et une troisième encore en phase de construction, comme ce qui concerne la nef centrale.

Pourtant, chaque partie, chaque pierre a déjà été conçue par l’architecte catalan et attend seulement d’être mise à sa place pour exprimer pleinement la tension de l’homme, de tout homme, vers Dieu et vers l’infini.

Bien que dédiée à la Sainte Famille, selon la volonté des commissaires, la « cathédrale » est l’expression et la manifestation du mystère de la vie chrétienne, dont le centre est le Christ, l’Alpha et l’Oméga, le commencement et la fin.

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voûtes de la nef.

Les trois façades, si semblables et pourtant différentes, sont articulées dans la succession des grands événements du Nouveau Testament :

– A l’est, la façade de la Nativité avec les épisodes de l’enfance du Christ.

– Du côté opposé le récit du Triduum pascal est représenté sur la façade de la Passion.

– La façade sud, de la Gloria qui sera un jour l’accès principal du bâtiment, conduit le visiteur dans un voyage symbolique à travers la mort, au niveau du sol, et en haut, à travers la résurrection des corps, le jugement final, et la gloire du ciel.

Le mystère de l’Incarnation, le mystère de la Croix, le mystère de la Résurrection : à partir de n’importe quel portique par où l’on passe, le Christ en est la porte, et donc le seul moyen pour accéder à l’édifice. C’est une métaphore de son corps mystique, selon Gaudí, mais aussi, par extension, le symbole de «universalis Ecclesia».

Mais un niveau supplémentaire de lecture semble se développer à partir de cette triple itération de la figure du Christ.

façade de la nativité

façade de la nativité

Si la façade occidentale de la Passion culmine avec la croix levée, manifestation tangible de ce qui est rappelé par les paroles de Jean, et si la façade de la Gloria semble nous rappeler la miséricorde infinie de Dieu, dans lequel tout se récapitulera à la fin des temps, la façade de la Nativité, outre à représenter les premières années de la vie terrestre du Christ, peut être interprétée comme une représentation de l’œuvre de Dieu dans le monde, capable de fonctionner sur n’importe quel système grâce à la puissance et à l’action de l’Esprit Saint.

Cette hypothèse semble être confirmée par la lecture même des symboles utilisés par Gaudí. Dans la façade en fait, il y a trois portails dédiés aux vertus théologales:

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porche de l’espérance

A gauche, pour qui regarde depuis l’extérieur bâtiment, le porche de l’Espérance, entouré par des scènes du Nouveau Testament dans lequel cette vertu se reflète comme un fidèle compagnon de voyage de l’homme. A la verticale du portail, on distingue la scène du massacre des Innocents, mais aussi celle de la fuite en Egypte, et, plus haut, les fiançailles de Joseph et de Marie, source d’espoir qui a amené le Sauveur dans le monde.

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porche de la foi

Sur la droite, le porche de la Foi est exalté par ces passages l’Evangile reconductibles  à cette seconde vertu: La Visitation de Marie à Elisabeth, Jésus parmi les docteurs dans le Temple, Zacharie, qui écrit le nom de son fils Jean. Au sommet se trouvent les principaux fondements de l’Église catholique: la lampe à trois mèches, symbole de la Trinité, l’Immaculée Conception, l’Eucharistie, la providence divine représentée par la main ouverte avec au centre un œil “voit tout.”

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porche de la charité

Le troisième Porche, sur l’axe central de la façade, est dédié à la Charité. Il est aussi appelé portique de l’amour chrétien. Plus encore que dans les précédents, on peut lire clairement l’action de Dieu dans l’histoire humaine à travers l’œuvre de l’Esprit Saint.

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L’adoration des mages

En partant du bas, au milieu, le premier groupe de sculptures que l’on voit est celui qui donne son nom à toute la façade, c’est à dire la Nativité, entourée par la double adoration des bergers, à droite, et des Mages, sur la gauche. En haut, le chœur des armées angéliques délimite la scène et guide l’observateur du niveau terrestre et naturel au niveau céleste et surnaturel. Au centre, à droite, sur la verticale de la Sainte Famille dans l’étable de Bethléem, la comète nous emmène dans un effet ascensionnel accentué par les multiples rayons de sa queue, qui comme des stalactites, s’étendent en rayonnant depuis son noyau. L’étoile est un signe de l’épiphanie divine: comme elle a conduit les bergers et les sages à la grotte ainsi, éternellement elle brille pour qui se tourne vers la façade, afin de signaler l’événement miraculeux de l’incarnation.

Mais dans le même temps l’étoile se projette vers le haut, poussant le spectateur à tourner son attention encore plus élevée. En fait, juste au-dessus de son noyau se trouvent les personnages de l’Annonciation où, comme le pensait Gaudí lui-même, l’ange Gabriel accomplit le geste de l’imposition des mains sur la tête Marie.

Les deux événements, l’Annonciation et la Nativité, sont ainsi mis en relation profonde et intime par la présence de l’étoile qui devient l’élément de liaison, en soulignant la nature de cause à effet entre les deux scènes.

Il est significatif, à cet égard, le fait que la lecture de haut en bas voit précéder logiquement l’Annonciation à la Nativité. Cette dernière scène étant introduite par la longue queue de l’étoile qui, comme une pluie lumineuse, irradie de sa lumière la Nativité.

Pour souligner l’importance pour le monde de ces événements, Gaudí pose autour de la scène de l’Annonciation, une partie du zodiaque, à savoir celle qui est entre le signe du Bélier et celui de la Vierge. La ‘symbologie’, tellement chère à l’art du passé, est une référence claire à la seigneurie du Christ sur ​​le monde entier et dans tous les temps, mais dans ce cas cela pourrait également signifier le moment précis où s’est produit l’origine de l’événement du salut.

Le zodiaque représenté manifeste alors la double fonction de l’action spatio-temporelle mise en place, mais dans le même temps, grâce aux étoiles qui s’étendent sur ​​sa surface, constitue la voûte céleste au-dessous de laquelle se trouve le monde sensible.

L’Annonciation, pour son caractère exceptionnel, devient, alors, le point d’union entre le divin et l’humain, avec pour médiation, la présence de Marie.

Coronación_de_María

Couronnement de Marie

Continuant vers le haut, toujours plus haut, au-delà des étoiles et du ciel, se dresse la troisième scène du portail majeur de la Charité, le Couronnement de Marie.

Chronologiquement, Cette représentation est à l’opposé de ce qui se trouve immédiatement au-dessous, parce que, traditionnellement, le Couronnement de la Vierge est un événement qui a lieu à la fin de sa vie mortelle. Toute fois, il est également vrai que depuis le début Marie a été conçue sans péché, qui est, dès le début, déjà liée à la couronne de la Reine du Ciel.

Dans une lecture de la façade non pas statique, mais oscillant constamment entre l’ascendant et le descendant, la scène du couronnement est, par conséquent, le début et la fin d’un cycle qui provient de l’Amour dont il tire son origine et retourne à l’amour après avoir produit ses fruits dans le monde.

Cette scène est aussi précédée et entourée par les anges du Jugement dernier qui soufflent dans leurs trompettes. Encore plus haut, le portail atteint son point culminant dans l’arbre de vie, symbole d’un véritable axis mundi qui est le corps du Christ.

Une fois de plus, l’image principale est précédée et entourée par une série de symboles qui permettent d’en prédire la nature véritable et d’en compléter le sens. Elles vont du  pélican qui nourrit ses petits à l’œuf avec les initiales JHS, qui sont les initiales clouées à une croix portée en triomphe par un groupe d’anges chantant l’hosanna.

Christ, est pour Gaudí, le Centre de la vie de l’homme, autour de laquelle tout se passe ;  mais, dans le cas spécifique de cette façade, à la forte présence du symbolisme christologique est également associée la présence forte d’images de l’Esprit Saint, à commencer par le nombre de colombes qui volent autour de l’arbre et de l’arbre descendant progressivement sur le reste de la façade. Autour du Couronnement de la Vierge, mais aussi autour de l’Annonciation, les colombes, signe de l’Esprit-saint, émergent de temps à autre, de la plastique de la pierre, pour se confondre parmi les étoiles du zodiaque, comme de petites flammes.

L’ensemble de la façade est donc la représentation du mystère de l’Incarnation : le Christ s’est fait homme pour la rédemption de l’humanité à travers l’œuvre de l’Esprit Saint qui, de l’immensité céleste, est descendu dans le monde. De l’arbre de vie, les colombes (l’Esprit-Saint) descendent, rencontrent l’événement du Couronnement de la Vierge Mariepensée dès l’origine : Regina Coeli. Enfin, par la main de l’archange Gabriel, l’Esprit Saint descend sur Marie, pour ensuite conclure sa course vertigineuse à travers la queue de la comète, sur la scène de la Nativité. C’est tout le mystère de Dieu fait homme. Mieux que n’importe quels mots, il est porté à tous les fidèles par les bras aimants de Joseph et de Marie.”

Bien à vous !

Padre Thierry

 

PS: A la Sagrada Familia, le temporel devient perméable à l’Eternité.

 

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