Dans le monde sans en être

“Nos limites” : un manifeste pour un nouvel art de vivre

Nos limites“Pour une écologie intégrale”, annonce le sous-titre de Nos limites. Ecrit par trois figures du mouvement des Veilleurs, Gaultier Bès, Marianne Durano et Axel Rokvam, Nos limites peut être considéré comme un manifeste Veilleur, un manifeste construit sur la notion d’écologie intégrale. Non pas une écologie humaine, comme souvent évoquée dans le mouvement né des Manifs pour tous, mais une écologie intégrale que les auteurs définissent ainsi :

“Simplifier son existence, c’est vivre ce que nous nous proposons d’appeler une « écologie intégrale ». L’écologie intégrale ne choisit ni l’humain contre la nature ni la nature contre l’humain. Elle cherche au contraire à réconcilier l’humanisme et l’environnementalisme, à faire la synthèse entre respect absolu de la dignité humaine et préservation de la biodiversité. Promouvoir l’écologie intégrale, c’est reconnaître qu’on ne saurait défendre l’une sans protéger l’autre, se soucier des plus fragiles sans s’opposer à tout ce que nos modes de vie peuvent avoir de dégradant et de destructeur. Car la détérioration de notre environnement ne peut qu’entraîner notre propre déshumanisation. 1Nos limites, p 11

L’écologie intégrale est un art de vivre respectueux de l’homme dans sa nature et dans la nature. C’est une réponse à un constat alarmant que font nos trois auteurs : le constat d’une société déshumanisée, d’une post-démocratie libérale-libertaire. Leur réflexion se nourrit d’un constat objectif renforcé par une longue liste d’ouvrages. Les références se succèdent : Jean-Claude Michéa, Pierre Rabbhi, Jacques Ellul, Ivan Illitch, Henry-David Thoreau, Georges Orwell, Michel Houellebecq, Hannah Arendt, Jean-Claude Guillebaud et beaucoup d’autres viennent alimenter une profonde réflexion sur notre société.

Crise écologique faite d’extinction d’abeilles, de perturbateurs endocriniens, de pollutions en tout genre dues à une folie technicienne. Marchandisation du monde qui vise à commercialiser le vivant, tout le vivant y compris la reproduction humaine par le biais de PMA, de GPA et de bientôt l’utérus artificiel…

“Quand nous n’aurons plus ni fleurs ni fruits, quand nos enfants cracheront leurs poumons, nous pleurerons la mort des abeilles. 2p. 56

Ce monde dénaturé, déshumanisé et intégralement marchandisé est celui qui se prépare aujourd’hui : un cauchemar entièrement dû à la folie des hommes se prenant pour Dieu. Des hommes oubliant nos limites, les transgressant sans cesse pour avoir toujours plus. Car là est tout l’enjeu, nous interpellent les trois Veilleurs, le respect, la reconnaissance des limites de l’homme. Toute l’écologie repose sur cette notion : la limite. Or, les idéologies comme le libéralisme libertaire, le transhumanisme, l’antispécisme brouillent totalement les limites : limites entre homme et machine 3Transhumanisme, homme et animal 4Antispécisme, limites de nos désirs matériels, sexuels 5Libéralisme libertaire, frontières géographiques 6libre-échangisme, mondialisation. Transgression des limites, tentation prométhéenne sont les grands maux qui rongent notre société occidentale. La cause en est une quête de la démesure, une hybris qui va de pair avec un profond malaise existentiel : “Qu’est-ce que révèle cette incapacité à reconnaître ses limites sinon une profonde angoisse d’exister ? Peut-être ce malaise existentiel a-t-il pour cause inconsciente la « honte prométhéenne » décrite par Günther Anders, cette jalousie qui s’empare de l’individu devant « l’humiliante qualité des choses qu’il a lui-même produites. 7p. 65 »”

La réponse à cela ? La reconnaissance de nos limites, une « décence commune » qui caractérise le fondement de l’écologie intégrale.

Cette écologie intégrale ne repose pas seulement sur la reconnaissance des limites, mais aussi et surtout sur le lien social, le lien entre les générations passées et futures, le lien de proche en proche, de proximité, qu’ils nomment la «courte échelle» :

« Pour franchir le double obstacle du passéisme et du progressisme, quoi de mieux que la courte échelle ? Nous appuyer sur notre héritage pour dépasser les impasses de notre temps, voilà de quoi affronter avec confiance les défis de l’avenir sans reproduire les erreurs du passé. 8p. 9 »

«La courte échelle, l’échelle courte, est la condition du long terme, car elle repose sur la confiance réciproque sans laquelle aucun groupe humain ne saurait subsister. Aussi est-il grand temps de bâtir, selon les mots d’Ivan Illich, une société « où l’acte personnel retrouve une valeur plus grande que la fabrication des choses et la manipulation des êtres ». Fondée non plus sur des valeurs abstraites et fluctuantes, mais sur des repères stables et solides, universellement intelligibles, cette société sera d’autant plus libre et responsable que nous serons enracinés, assurés par un « sentiment de continuité » (Orwell) entre l’avenir et le passé, entre nos ancêtres et nos héritiers, entre ce qui meurt et ce qui naît. Tout seul on va plus vite, ensemble on va plus loin. Pour le dire autrement, nous avons l’intime conviction que notre société sera organique ou qu’elle ne sera pas. 9p. 104»

Mais concrètement, comment cette écologie intégrale, cette société organique, peut-elle se traduire ? «Nos limites» ne tombe pas dans le piège d’une idéologie qui nous décrirait par le menu une nouvelle société. La démarche de nos trois Veilleurs n’est pas utopique et ils n’entendent pas créer une nouvelle idéologie politique. Ils constatent la réalité actuelle avec acuité, mais ils observent aussi que des démarches concrètes d’écologie intégrale voient le jour. Le livre se termine par quelques exemples d’initiatives comme des démarches pédagogiques nouvelles, des exemples d’économies sociales, solidaires et écologiques.

Mais une question nous hante en lisant ce texte : et la politique ? La politique partisane est la grande absente de ce livre. Elle n’est pas évoquée et surtout, ce texte et ses auteurs sont absolument inclassables politiquement. Les médias nous avaient présenté la Manif pour tous comme un mouvement sociologiquement de droite. Les élus qui manifestaient étaient essentiellement à l’UMP, souvent de tendance libérale et la formule «libéral-conservateur» revenait souvent pour qualifier quelques personnalités présentes dans ce mouvement. Les Veilleurs sont souvent perçus comme des catholiques de bonne famille et nos trois auteurs semblent être issues de cet environnement. Or, alors qu’on s’attendrait à des jeunes gens de droite lisant avec gourmandise Valeurs actuelles et le Figaro, on se retrouve avec des intellectuels écrivant des lignes proches de la Décroissance et avec les idées de José Bové. Leurs auteurs de références se situent davantage à gauche de l’échiquier politique et ils dénoncent avec force le libéralisme économique. Et pourtant, cette pensée de gauche ne se reconnait pas dans les partis de gauche actuels. Le Parti Socialiste, le Front de Gauche et Europe Ecologie Les Verts sont gagnés par les idées libertaires. La famille socialiste est devenue sociétaliste, idéologie qui est combattue par nos trois auteurs, ainsi que par une de leur référence constante, Jean-Claude Michéa, un philosophe de gauche antilibéral mais aussi opposé aux réformes sociétales.

Mais cela a-t-il un sens de tenter de les enfermer dans le clivage droite-gauche ? Non, car leur quête du bien commun se moque pas mal de ces antagonismes. Leur liberté, leur désir du bien commun est ce qui leur permet d’avoir une réflexion aussi riche et aussi pertinente.

«Nos limites» est le manifeste d’une nouvelle génération qui appelle à un nouvel art de vivre : l’écologie intégrale. Il est appelé à nourrir la réflexion et à féconder de nouvelles initiatives. C’est pour cela qu’il est urgent de le lire, de le faire connaître, de réfléchir et de discuter dessus.

Vous pouvez commander Nos limites sur le site des éditions Le Centurion. Vous pourrez aussi écouter Gaultier Bès qui présentera Nos limites à la soirée “Au fil des pages” le vendredi 13 juin à la librairie Téqui 108 rue de Mézière, Paris VIeme, suivie d’une soirée des Cahiers Libres au Parloir 118 rue du Vieux Colombier, Paris VIeme. Plus d’informations ici.

Charles Vaugirard

Notes :   [ + ]

1. Nos limites, p 11
2. p. 56
3. Transhumanisme
4. Antispécisme
5. Libéralisme libertaire
6. libre-échangisme, mondialisation
7. p. 65
8. p. 9
9. p. 104
10. 8 rue de Mézière, Paris VIeme
11. 8 rue du Vieux Colombier, Paris VIeme

16 réponses à ““Nos limites” : un manifeste pour un nouvel art de vivre”

  1. Elke

    Y a t’il une opposition entre cette écologie intégrale et l’écologie humaine ? Se référant au courant du même nom, Tugdual Derville dit qu’il s’agit de “replacer l’homme au centre de son environnement”. Alors, si l’écologie intégrale consiste à “réconcilier humanisme et environementalisme”, elles doivent être au moins cousines…

  2. Charles Vaugirard

    @Elke : Merci pour votre commentaire qui permet de préciser une notion essentielle et d’éviter tout malentendu.

    Il n’y a pas d’opposition entre écologie humaine et écologie intégrale. Bien au contraire, les notions sont liées. L’écologie intégrale comprend l’écologie humaine et l’écologie environnementale (l’étude et la protection des écosystèmes). Elle est intégrale car elle s’intéresse à toute la création.

    Ces deux notions sont parfaitement complémentaires et la démarche de Tugdual Derville est très proche de celle des auteurs de Nos Limites. La différence réside plutôt dans le contexte où est apparu l’écologie humaine dans le grand mouvement des Manifs pour tous. Le 13 janvier 2013, Tugdual Derville disait qu’il voyait venir un grand mouvement d’écologie humaine, et il comparait ceux qui défendent le mariage et la procréation naturelle aux écologistes qui défendaient les écosystèmes dans les années 1970. L’écologie humaine était ainsi une écologie adaptée à l’homme, car l’homme est aujourd’hui menacé comme le reste de la nature. L’écologie intégrale présentée dans Nos Limites poursuit la réflexion de Tugdual et elle l’étend à toute la Terre. D’où la différence que je précise. Mais cette différence s’arrête là, car le courant pour une écologie humaine a lui-même poursuivi sa réflexion et est aujourd’hui proche de l’écologie intégrale.

    Je précise que je suis personnellement très proche du Courant pour une écologie humaine depuis son commencement (même si actuellement je suis moins engagé pour des raisons d’emploi du temps).

  3. Swaggospel

    Bravo d’abord, l’article résume très clairement et fidèlement le livre.

    Par contre l’essai en question m’a beaucoup moins convaincu. Je reconnais en effet une très grande proximité entre les constats des auteurs et ceux des décroissants et d’autres courants altermondialistes, mais je trouve très étonnant qu’ils arrivent à mener des combats opposés au niveau sociétal, et cela m’étonnerait que ça ne s’explique que par être ou non libertaires.
    Une chose me déplaît profondément dans la démarche de Nos limites: c’est que passé les constats, une fois formulée l’idée qu’il faut protéger autant l’humain que son environnement, au moment où se pose la question de ce qu’est cet humain, j’ai l’impression qu’on s’arrête à le définir par ses contours: des limites, des frontières et des déterminismes.
    L’idée même d’un homme qui s’interroge sur ce qu’il est, et notamment par l’exemple de ces très nombreux auteurs cités dans l’essai, va pour moi à l’encontre d’un repli autour du foyer, des traditions, encore moins dans celui d’un dénigrement général de l’émancipation comme on peut le lire. Je m’attends plutôt à défendre la découverte de l’autre, celui qui est différent, qui nous permet de nous-connaître nous mêmes.

  4. Joseph Gynt

    Une petite précision par rapport au commentaire précédent. Je ne crois pas qu’il s’agisse de définir l’homme uniquement par rapport à ses limites, mais de faire de la prise de conscience de ces dernières, le préambule à tout essai de définition. Un postulat de départ.

    Autre chose : je n’ai pas lu de “dénigrement général de l’émancipation”, ou encore de promotion du “repli autour du foyer”, mais l’affirmation de l’intérêt d’un bon enracinement pour une meilleure ouverture à l’autre, afin que celle-ci ne se transforme pas en une fuite en avant. Un peu à l’image d’un arbre qui peut croître en regardant le ciel, parce que ses racines s’enfoncent profondément dans le sol.

    On me rétorquera que le saule pleureur se satisfait bien de racines en surface… Je répondrai alors qu’on ne le nomme pas “pleureur” pour rien.

  5. Pierre

    Quelle bonne nouvelle que ce “manifeste” qui peut rassembler largement et nous faire sortir des redoutables ambiguïtés de “l’écologie humaine”.
    Mais pour qu’il prenne vie, il faut un forum (un blog ?), bref un réseau qui puisse fédérer tout ceux qui adhèrent à un tel projet. J’espère vivement qu’il verra le jour.

  6. Edito : empêcher que le monde se défasse | Cahiers libres

    […] « Vivons-nous pour être heureux ? » Ainsi s’interrogeait hier une partie de notre jeunesse bachelière. Je me garderais bien de répondre ici… Je note toutefois qu’à l’heure où l’on nous promet l’abolition des limites humaines, de l’industrie procréative aux perspectives transhumanistes, en passant par le combat contre l’inégalité de nos corps sexués1, l’idée que l’on se fait de la quête du bonheur semble bien relative. « Echapper à notre finitude, tel semble bien l’obsédant espoir de notre temps », constate amèrement Gaultier Bès dans Nos limites, essai dont nous faisions échos dans nos pages la semaine dernière (lire ici). […]

  7. Limites intégrales | Eglises & écologies (E&E)

    […] Je n’ai fais qu’effleurer dans un article récent la publication d’un livre qui mérite une grande attention, tant son propos est ajusté. En voici deux présentations, celle de l’éditeur et celle de Charles Vaugirard sur un blog voisin. […]

  8. "Les Combattants" : simplement survivre ou vivre, simplement ? | PEP'S CAFE !

    […] ** Une même réflexion se retrouve dans l’ouvrage "Nos limites, pour une écologie intégrale"(auquel nous avons déjà fait allusion ici et là) de Gaultier Bès, Marianne Durano et Axel Norgaard Rokvam. Ed. Le Centurion, 2014(Voir notamment p. 110) : un manifeste pour "vivre plus simplement pour que chacun puisse simplement vivre. Veiller sur l’avenir, en respectant notre fragilité et celle de notre environnement. Face à la technique sans âme et au marché sans loi, l’écologie intégrale offre ainsi l’espérance d’un monde à la mesure de l’homme, fondé sur l’entraide et le don-fruits de nos limites".(Résumé de quatrième de couverture). Lire cette critique du livre sur http://cahierslibres.fr/2014/06/limites-manifeste-nouvel-art-vivre/ […]

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