Dans le monde sans en être

Liberté : le quiproquo

liberte[1]

                “C’est un de ces détestables mots qui ont plus de valeur que de sens ; qui chantent plus qu’ils ne parlent ; qui demandent plus qu’ils ne répondent ; de ces mots qui ont fait tous les métiers, et desquels la mémoire est barbouillée de Théologie, de Métaphysique, de Morale et de Politique ; mots très bons pour la controverse, la dialectique, l’éloquence ; aussi propres aux analyses illusoires et aux subtilités infinies qu’aux fins de phrases qui déchaînent le tonnerre“, autant dire qu’avec cette définition de la Liberté par Paul Valéry (Regards sur le monde actuel), nous sommes prévenus !

Et, de fait, le poète français n’a pas totalement tort : le concept de liberté est probablement un des plus débattus en philosophie, chaque auteur y est allé de sa définition. Conséquence ? On utilise le même mot de “liberté” sans tout-à-fait le comprendre de la même manière, ce qui est, à mon avis, la cause du quiproquo que l’on fait aujourd’hui à son endroit. Je ne prétends pas proposer ici une définition exhaustive du concept de liberté, mais simplement essayer de comprendre avec vous d’où vient le malentendu quand on utilise ce même terme sans toutefois se comprendre.

Mon identité, c’est moi qui la construis !

                Nous comprenons souvent la liberté comme cette caractéristique de l’être humain selon laquelle il lui est possible de construire lui-même sa propre identité. “Je suis libre” devient “je peux être ce que je veux être” ou encore “mon identité, c’est moi qui la construis“. A mon sens, cette définition est en partie issue de la pensée de Jean-Paul Sartre. Dans le court ouvrage L’Existentialisme est un humanisme, le philosophe français cherche à tirer toutes les conséquences d’une position athée : il s’agit d’expliquer que si Dieu n’existe pas, alors il n’y aucun projet divin pour l’homme, aucune orientation qu’il devrait suivre, ni de vocation à laquelle il aurait à répondre. “Je n’existe que par mon projet, le mien, celui que j’ai choisi pour moi et dont je suis le seul responsable”, se répète-t-on. Et l’homme de vouloir alors se prouver que rien ne le détermine que sa propre volonté : on veut pouvoir décider de l’heure de sa mort, de son sexe, de son orientation sexuelle… On en vient même à rêver l’acte purement gratuit, sans que rien ni personne ne me l’ait suggéré, “l’acte aussi sans but ; donc sans maître ; l’acte libre, l’acte autochtone“, écrit Gide dans Le Prométhée mal enchaîné. Par exemple, cette personne, là, assise à côté de moi dans le train, que je ne connais pas, à l’égard de laquelle je n’ai aucune raison d’éprouver un quelconque ressentiment, l’assassiner serait prouver que je suis complètement libre, finalement ! L’acte que j’aurais posé n’aura eu aucune autre cause que moi-même ! C’est précisément la vision qu’André Gide illustre dans le passage célèbre des Caves du Vatican. Bon, super, la liberté…. Vous sentez, comme moi, que quelque chose cloche…

Liberté et héritage

                C’est parce que la liberté prise dans ce sens de l’autodétermination radicale n’est probablement qu’une illusion. Il faut comprendre qu’être libre, ce n’est pas ne plus avoir d’héritage, ni tourner le dos à ce qui m’orienterait d’une manière ou d’une autre, mais que cela commence bien plutôt par assumer pleinement ce qui me précède ! Cela parait probablement difficile à comprendre aujourd’hui car nous sommes baignés dans l’idée de liberté “à la Sartre” : soyez libres, vous pouvez faire comme si vous n’aviez pas d’héritage, qu’on nous répète à la longue ! Et pourtant. Il est primordial de réussir à comprendre que la liberté humaine se perfectionne au fur et à mesure que l’homme convoque son héritage le plus profond, son identité la plus authentique. A la liberté sartrienne, je préfère plutôt celle que propose Henri Bergson : l’acte libre est celui qui engage la personne toute entière, dans toute son identité, toute son essence, nous explique-t-il.

Liberté et monde à venir

                Mais il ne s’agit pas non plus de concevoir la liberté comme un éternel regard vers l’arrière. Au contraire, le Royaume à venir oriente bien davantage ma liberté que le magma dont je suis issu. En fait, cette identité profonde dont l’acte vraiment libre doit se faire l’écho prend également son sens par ce qu’il y a devant elle. Ce n’est pas seulement tout ce qui me précède que l’acte libre doit convoquer, sinon également tout ce qui me succède ! S’il s’agit certes de prendre en compte l’élan créateur qui m’a mis au monde ici et maintenant, je serai passé à côté de la moitié de la vérité si je n’avais pas regardé ce vers quoi je dois tendre. Ayant compris avec Bergson que l’acte est d’autant plus libre qu’il renvoie à ce qu’il y a de plus loin avant et après moi, on peut dire que le présent dans lequel je me tiens doit alors prendre une certaine épaisseur. Autrement dit, quand il renvoie à ce qu’il y a de plus profondément enraciné en moi, à cet Alpha et Omega qui ordonne le monde, l’acte que je pose est pleinement libre. “Bref, nous sommes libres quand nos actes émanent de notre personnalité entière, quand ils l’expriment, quand ils ont avec elle cette indéfinissable ressemblance qu’on trouve parfois entre l’œuvre et l’artiste” (Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience).

                En fait, si notre liberté se perfectionne au fur et à mesure qu’elle répond à notre personnalité toute entière, alors “la liberté atteint sa perfection quand elle est ordonnée à Dieu” (CEC 1731). On le comprend aisément : c’est Lui notre cause première et notre fin dernière, c’est Lui qui nous donne notre identité la plus profonde, notre nature la plus authentique ! Le voilà, l’Artiste dont l’homme est l’œuvre, pour reprendre la citation ci-dessus. On comprend alors que la liberté prend toute son ampleur quand elle est orientée au service du Bien et de la Justice, c’est-à-dire quand l’homme considère fidèlement ce qui le transcende, Dieu. La liberté n’est donc plus, comme avec Sartre, cette capacité à pouvoir définir soi-même le bien et la justice, mais est au contraire l’écho et le prolongement parfait de ces derniers.

Etienne

6 réponses à “Liberté : le quiproquo”

  1. Scons Dut

    Bergson n’utilise pas le terme d’identité, et d’essence. C’est un penseur du processus, de la création continuée. Il ne serait pas du tout d’accord, je crois, avec l’idée d’une cause donnée une fois pour toujours. Il a longuement discuté le problème de l’opposition entre (je ne me rappelle plus les termes exacts) le mécanisme, qui verrait la cause entièrement contenue dans uen condition initiale, et le finalisme, qui verrait la cause entièrement contenue dans une fin. Car, selon lui, dans les deux cas, on omet le processus (cf. la fonte du sucre dans le verre d’eau).

    Aussi bien, il me semble au contraire que chez Bergson, l’acte libre, c’est-à-dire l’acte dont la cause est entièrement contenue dans l’agent, c’est-à-dire un acte indépendant de choses hors de cet agent, est un acte de création, plutôt qu’un acte qui se conforme à une identité profonde.

    Maintenant, comment cet acte libre est-il noué à la volonté ? C’est une question très difficile. Je ne sais pas ce qu’il répondrait.

    Cf. les Données immédiates, et l’Évolution créatrice, et la Pensée et le Mouvant.

    Autre remarque à propos de Sartre. On trouve dans la préface à l’Existentialisme est un humanisme, une indication très importante. Cet ouvrage est le compte-rendu d’une conférence, et il semble que Sartre lui-même n’était pas très satisfait des concessions qu’il fut obligé de faire pour adapter son propos au format de la présentation. Ainsi ne faut-il pas prendre cet ouvrage comme le résumé exact de la pensée de Sartre sur cette question.

    Cordialement,
    S. D.

  2. Phylloscopus inornatus

    Je m’excuse par avance du simplisme de ce que cette lecture m’inspire… mais cela fait un moment que je me dis que la vision courante, usuelle de la liberté (ce “c’est moi qui m’autodétermine de A à Z d’abord na” d’origine sartroïde, mais peut-être aussi simple approche immature), devrait se heurter à un autre thème récurrent de nos sociétés qui est l’approche systémique. Quel que soit le sujet, on nous apprend à l’approcher sous cet angle: nous appartenons à des systèmes, cad que le moindre de nos actes résulte, en partie, d’interactions, et va avoir pour résultat d’autres interactions. L’acte “vraiment libre”, autochtone, sui generis, est donc à la fois un mythe – nous sommes reliés à trop de fils pour nous prétendre indépendants – et une irresponsabilité – vu la cascade de conséquences, l’acte, le choix le plus secret, le plus intime, et même l’acte en creux (celui qu’on choisit de ne pas poser) influencent et donc engagent tout l’Univers.
    Dans ces conditions, il serait beaucoup plus juste et cohérent de prendre acte de cet état de fait et de concevoir la liberté comme le fait d’agir en ayant pleine conscience dudit état de fait, en assumant toutes ses dimensions, ainsi qu’exposées dans l’article: ce dont je suis issu, ce qui m’entoure, ce vers quoi je vais… Et, du reste, cette approche marcherait que l’on croie ou non en Dieu alpha et oméga, englobant tout, par-dessus tout.
    Bref, je ne comprends pas comment une même société peut à la fois nous rabâcher mille fois par jour la métaphore de l’effet papillon et continuer à faire semblant de croire à une liberté pur fruit d’une autodétermination absolue de l’individu. C’est même une véritable arnaque que de continuer à alimenter ce mythe. Publicité mensongère.

  3. Benoit

    Merci Etienne pour ton article et merci S.D pour ton commentaire très intéressant.

    Pour ce qui est de Bergson, il me semble que chez lui c’est l’antinomie classique entre déterminisme et liberté d’indifférence (choix pur) qui est rejetée en cela que les deux thèses adverses font la même erreur : elle pense l’acte libre en le reconstituant a posteriori (ce que Jankelévicth, commentateur génial de Bergson, appelle l’illusion rétrospective) alors que la liberté ne se comprend que de l’intérieur (c’est toute la méthode bergsonnienne).
    Or le propre de l’homme libre c’est d’être “un esprit vraiment contemporain à lui même” (formule de Janké) là où un esprit déformé par les sciences sociales se regarde tjrs lui même en étant comme extérieur à lui même, se surplombe toujours (illusion rétrospective).

    Ainsi par exemple, pour Bergson c’est le choix qui crée l’alternative et non, comme le fait croire l’illusion rétrospective, l’alternative qui appelle le choix.

    là où l’on dit liberté de choix ou déterminisme, Bergson dit lui : vie. c’est-à-dire durée intérieure, c’est-à-dire cette continuité irréductible de la vie de chacun qui est l’ensemble de notre existence.

    La liberté c’est la vie, et chez Bergson (pour aller dans le sens d’Étienne) cette vie c’est engagement de toute notre existence; et l’on peut ainsi parler d’identité profonde (si l’on entend bien que l’identité ici c’est la durée et non un donné figé).
    Et la liberté est aussi (pour aller dans le sens de SD) création en cela que de cette durée irréductible (mon passé) jailli une nouvelle harmonique.
    Comme une note de musique qui s’ajoute (création) au morceau, sans pouvoir cpdt être pensée en dehors de ce morceau (durée, ou pr parler comme Etienne : identité profonde). Car cette même note hors du morceau n’est plus de la musique.
    Il faut pensée l’unité de la vie (de mon passé, de mon présent et de mon future), c’est ce que Bergson appelle la durée. Bref tout est dans le participe présent. La liberté s’est l’action se faisant et non pas l’action faite ou à faire.

    Pour ce qui est du vocabulaire de l’essence chez Bergson … en effet il ne l’utilise pas, mais il utilise parfois celui de l’ÊTRE, sauf que chez lui “être” a un sens dynamique (l’être c’est la durée) et non statique (à la manière parménidienne). [en cela ça pensée de la durée n’est pas purement héraclitéenne].

    Pour ce qui est de Sartre, malgré tout mes désaccord avec lui, reste que sa pensée est passionnante, notamment ce texte “l’existentialisme est-il un humanisme”, notamment dans ses passages magnifiques sur l’extériorité de l’homme à lui-même. Mais c’est un autre sujet 😉

  4. Benoit

    tiens Phylloscopus a commenté pendant que j’écrivais. Il y a en effet un vrai paradoxe (c’est la 3e antinomie de Kant).
    Il me semble que Bergson (cf. commentaire précédent) offre une explication :

    liberté comme liberté d’autodétermination et déterminisme (systémique, holiste, …) repose sur la même illusion : la reconstitution a posteriori de l’acte et non l’analyse de son dynamisme propre (la durée chez Bergson, l’âme en langage plus classique)

  5. Phylloscopus_inornatus

    … Ou bien une volonté de se bercer de cette illusion, corollaire du délire infantile de toute-puissance qui semble prédominer dans l’univers occidental moderne.

  6. Scons Dut

    @Phylloscopus : Je crois que tu fais une erreur en disant que la société nous rabâche mille fois par jour, d’un côté, l’effet papillon et, de l’autre, l’autodétermination absolue. Il y a, heureusement, un long courant de pensée, aux vastes ramifications, qui prend pour objet, entre autres, la question de la liberté. Ainsi, quand tu évoques cette “société”, je ne vois pas trop de qui on parle. Qu’il y ait un bruit ambiant, somme d’échos déformés par des esprits répéteurs, certes, mais il s’agit d’accorder nos oreilles. J’insiste, car je vois poindre dans tes commentaires, une sorte d’agacement. Je t’assure pourtant qu’il y a des voix très intéressantes à écouter, Bergson entre autres, mais aussi tous ceux qui sont régulièrement évoqués sur ces pages 🙂

    @Benoit : Tes précisions sont justes. Et il est important d’en tenir compte, car l’article d’Étienne, du moins, me semble-t-il, ne va pas du tout dans ce sens.

    Étienne confronte deux concepts, Liberté et Identité. Il commence par faire dire à Sartre que “mon identité, c’est moi qui la construis”, et que “la liberté est pouvoir d’autodétermination radicale”; au passage, bien qu’ignorante de sa pensée, je ne crois pas que Sartre puisse se résumer ainsi.

    Ensuite, il confronte à cette position, quelque chose qu’il tire de Bergson: l’acte libre est celui qui engage la personne toute entière. Sauf que Bergson n’ajoute pas “dans toute son identité, toute son essence”. En tout cas, pas dans le sens habituel qu’on donne à ces termes. Au moins eût-il été nécessaire de donner un sens bergsonien au concept d’identité, ou d’être, comme tu l’as fait dans ton commentaire, si tant est que cela soit possible (il faudrait vérifier qu’on ne rompt pas la chose à force de torsion).

    Les paragraphes suivant ne semblent pas lever l’ambigüité puisqu’Étienne évoque le “monde à venir”, l’idée que l’acte libre doit regarder le plus loin possible des deux côtés, si je puis dire, de la crête du temps. Le moi profond est étendu dans le temps au point de lier l’Alpha et l’Omega. Ce moi profond est en quelque sorte, déjà donné. Je crois que ce n’est pas du tout une position bergsonienne.

    Le dernier paragraphe, qui cette fois-ci ne fait plus de référence directe à Bergson, énonce que la liberté est parfaite lorsqu’elle est orientée au service du Bien et de la Justice. Mais, après avoir cité Bergson, on ne peut pas ne pas préciser la signification de cet énoncé. Car, s’il s’agit d’une conformité avec un Bien et une Justice déjà là, alors nous ne sommes plus du tout dans un monde Bergsonien.

    Il y a une opposition, en grammaire, qui, finalement, recoupe toutes ces choses: l’aspect imperfectif/perfectif. Je reprends wikipedia. Le perfectif dénote l’aspect d’une action qui n’est réalisé qu’une fois parvenue à son terme. L’imperfectif dénote l’aspect d’une action qui est réalisé dès qu’elle est entamée, une opération “en cours”. Par exemple, sortir d’une maison est un processus parfait. Tandis que être en train de chanter est un processus imparfait.

    Voilà, je vais m’arrêter là. Mon commentaire n’est pas finalement pas aussi structurée que je le voulais ^^’. Quoiqu’il en soit, je ne veux pas non plus jouer la rabat-joie. Après tout, l’article n’a pas pour objet l’exposé fidèle de la pensée de Bergson. Seulement, puisque, je suppose, nous sommes tous ici à la recherche de la vérité, il m’a paru nécessaire de corriger ce que j’estimais être des erreurs. Surtout, je n’ai pas essayé de démontrer que la conclusion d’Étienne était fausse, mais seulement que le chemin qu’il a emprunté ne permettait de s’en assurer.

    Très cordialement,
    S.D.

    PS: Un bon résumé pour aborder la question de la liberté est donnée ici

    http://dicophilo.fr/aristote/wp-content/uploads/Libert%C3%A9-D%C3%A9finition-philosophique-fiche-personnelle.pdf

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