Dans le monde sans en être

Irlande, dépôt de la foi

CroixDeTuamIl est un mythe tenace chez les Français : celui de croire que l’Irlande est, avec la Pologne, l’ultime bastion de la foi catholique dans une Europe sécularisée. Il n’y a rien de plus faux. Sur les récents scandales de pédophilie dans le clergé, ou du “charnier” d’enfants découvert dans un ancien couvent, se tisse une sécularisation bien plus aboutie qu’en France, qui réduit en miettes les dernières fondations de l’édifice catholique irlandais.

On retrouve logiquement, dans les médias français, catholiques comme laïques, deux types de réaction : celui de vouloir défendre l’Eglise à tout prix, quitte à minimiser, excuser ou justifier certaines pratiques en cause. Celui, également, de céder à l’émotion ambiante et de participer à la curée anticléricale. Ces deux écueils sont injustes et ne rendent service à personne.

L’exigence de la vérité commande, au contraire, de prendre du recul, et de penser contre soi-même. La monstruosité du cléricalisme, dont les scandales sont le prétexte du rejet, ne saurait être relativisée. En revanche, il est difficile de ne pas voir les manœuvres anti-chrétiennes qui accompagnent la dénonciation des abus de l’Eglise.

Le “charnier” de Tuam

De manière factuelle, l’affaire du “charnier” appelle une réponse précise 1.

Rappelons que l’historienne irlandaise Catherine Corless affirme que les 800 corps de bébés, découverts en 1975 dans la fosse commune d’un ancien couvent catholique de la ville de Tuam, étaient ceux des mères célibataires accueillies par les sœurs entre 1925 et 1961. A cette époque, la mortalité infantile en Irlande atteignait des taux inimaginables pour l’Europe : près de 80 pour 1000 jusqu’en 1944, 25 pour 1000 encore en 1965. Les vaccins étaient inexistants, alors que la malnutrition et la tuberculose étaient monnaie courante. Il apparaît donc, à l’heure actuelle, que ces décès sont dus aux mauvaises conditions de vie, pas à l’attitude de religieuses tortionnaires. Ce qui choque d’ailleurs les Irlandais, dans cette affaire, est que les 800 bébés aient été enterrés sans sépulture, et sans cercueil. La misère ambiante n’est sans doute pas une explication satisfaisante, pourtant, Catherine Corless elle-même, citée par La Croix, précise que chaque corps était placé dans un linceul, ce qui prouve un minimum de rite funéraire de la part des responsables du couvent.

L’Eglise d’Irlande, du monopole aux marges

La révélation sur le “charnier” de Tuam n’est qu’un épisode supplémentaire dans le vaste et douloureux règlement de compte de l’Irlande avec elle-même. Une relecture de siècles de prépondérance du clergé, qui fut le garant de la survie de la nation sous le joug anglais, mais qui est le fossoyeur actuel du catholicisme irlandais.

La spiritualité des druides irlandais fut un terreau favorable pour le christianisme, diffusé au IIIe siècle par Saint-Patrick, auteur du trèfle, image de la Trinité, comme symbole de l’Irlande. Au VIIe siècle, les missionnaires irlandais allèrent évangéliser le continent, de la Bretagne jusqu’en Italie et en Germanie. La ville de Saint-Gall, en Suisse, fut ainsi fondée par un moine venu de l’île, en 613.

Complètement celtique, le christianisme irlandais fut la preuve que l’enracinement ne s’oppose pas à l’universel, en demeurant fidèle à la papauté, lorsque l’Angleterre, qui avait déjà commencé à coloniser l’île à la fin du XVe siècle, embrassa la Réforme. N’ayant d’autre patrie que le Ciel, les Irlandais se réfugièrent dans le catholicisme pendant les tragédies de leur histoire (confiscations des terres, répression de Cromwell, installation de protestants d’Ecosse dans le Nord-ouest de l’île, grande famine de 1845…). A noter cependant que la révolte irlandaise de 1798, soutenue par la France révolutionnaire, émanait d’un courant nationaliste laïc, plutôt protestant (avec Theobald Wolf Tone), qui évolua au XIXe siècle vers le “celtisme” quasi-païen (avec Yeats). Cette revendication d’autonomie politique était portée par des élites libérales attachées à la culture irlandaise, mais étrangères à la masse catholique défavorisée. Cette dernière est davantage défendue par Daniel O’Connell, politicien usant de compromis avec les autorités anglaises, qui obtient en 1829 l’Acte d’émancipation des catholiques d’Irlande, et avec eux, de tout le Royaume-Uni.

La guerre d’Irlande, de 1917 à 1921, menée par l’Irish Republican Army contre les troupes britanniques, arracha l’indépendance de “l’Etat libre d’Irlande”, mais six comtés du Nord demeurèrent dans le giron anglais. Un conflit éclata entre les frères d’armes de l’IRA sur la poursuite ou non des hostilités avec Londres : Eamon De Valera, chef de file des jusqu’au-boutistes, fut vaincu, puis devint chef du gouvernement (Taoiseach) en 1937. Ce catholique mystique fit rédiger la Constitution irlandaise, qui commence ainsi:

Au nom de la Très Sainte Trinité, de laquelle découle toute autorité et à laquelle toutes les actions des hommes et des États doivent se conformer, comme notre but suprême, Nous, le Peuple de l’Irlande…

Au milieu des ruines et de l’isolement de l’île, l’Eglise catholique demeurait la seule institution solide, auréolée de son prestige social, et dépositaire de l’héritage national. Le clergé occupa donc une place prépondérante dans la vie quotidienne, et eut en particulier la mainmise sur le système scolaire.

Le miracle économique irlandais des années 1990 fit de l’Irlande le “Tigre celtique”, un pays à la prospérité aussi rapide que fragile (comme la crise de 2008 allait le montrer). Le libéralisme effréné donna naissance à une sécularisation grandissante dans les villes et la jeunesse, sans que l’on parle encore de pédophilie. Celle-ci arriva dans le débat public à la fin des années 1990, lorsqu’une enquête fut ouverte sur les abus commis sur des enfants dans les institutions religieuses catholiques. Près de 15 000 victimes, entre les années 1940 et les années 1980, furent recensées, suscitant le dégoût, dans une île à la population réduite, et au sentiment communautaire très fort.

En mai 2010, le rapport final de la Child Abuse Commission dressa un bilan médiatisé des sévices sexuels. Un autre rapport, menée par la juge Yvonne Murphy pour le seul diocèse de Dublin, éclaboussa directement la hiérarchie :

jusqu’au milieu des années 90, la seule préoccupation de l’archidiocèse face à ces cas d’abus sexuels a été de maintenir le secret, d’éviter le scandale, de protéger la réputation de l’Eglise, et préserver ses biens.

Riposte anticléricale, repentance de l’Eglise

La pédophilie cléricale acheva de doper la sécularisation et l’anticléricalisme galopant dans la société irlandaise. Les prêtres se déplaçant en col romain à Dublin furent pris à partie (la situation est toutefois très différente dans les zones rurales). La quasi-totalité de l’intelligentsia et des artistes, comme la chanteuse Sinéad O’Connor, qui chante le célèbre Nothing Compares 2U, firent le procès de l’Eglise, et réclamèrent le libre-accès à l’avortement, ainsi que le mariage homosexuel, et la sécularisation de la Constitution. C’est tout le passé catholique de l’Irlande qui est discrédité, perçu comme une période d’obscurantisme, comme le démontre toute une filmographie, dont le dernier film de Ken Loach, Jimmy’s Hall, est le dernier avatar (un Irlandais revenu de New York dans les années 1920 est persécuté par l’Eglise pour ouvrir des cours de jazz).

La juste colère contre les scandales jette ainsi le bébé de la foi avec l’eau saumâtre du cléricalisme. En outre, comme l’a résumé le journaliste écossais Gerald Warner,la génération du “Tigre celtique” allait encore à la messe par conformité sociale. Les abus sexuels lui ont donné le prétexte parfait pour apostasier“.

Ce rejet anticlérical s’est traduit au niveau politique, par le discours du Taoiseach actuellement au pouvoir, Enda Kenny, au Parlement en juillet 2011 :

Ici, ce n’est pas Rome. (…) Ce n’est pas le petit monde catholique irlandais où la soutane a étouffé la conscience et l’humanité. C’est la République d’Irlande de 2011.

Le chef du gouvernement irlandais fit fermer son ambassade au Vatican, et dépénalisa l’avortement en cas de danger pour la mère (ce qui n’était pas la plus grosse brèche dans l’interdiction officielle de l’IVG : depuis les années 1980, l’Etat fournit toute la documentation nécessaire pour aller avorter en Grande-Bretagne). Enfin, un référendum légalisant le mariage gay est prévu pour 2015. L’anticléricalisme d’Etat culmina avec le projet d’aménager le Garden of Remembrance, jardin commémorant les martyrs de l’indépendance irlandaise, en y ajoutant un mémorial pour les enfants abusés par le clergé. Le projet est pour l’instant abandonné.

De son côté, l’Eglise a péniblement fait la lumière sur les crimes et les errances de certains de ses membres. Le Pape Benoît XVI s’occupa personnellement de démettre des évêques coupables de laxisme, et de faire acte de repentance. Sa lettre aux catholiques d’Irlande, en mars 2010, est unique dans l’histoire :

l’Eglise qui est en Irlande doit en premier lieu reconnaître devant le Seigneur et devant les autres, les graves péchés commis contre des enfants sans défense. Une telle reconnaissance, accompagnée par une douleur sincère pour les préjudices portés à ces victimes et à leurs familles, doit conduire à un effort concerté afin d’assurer la protection des enfants contre de tels crimes à l’avenir.

La leçon de l’Irlande

Terre de la méditation monastique et des poètes, l’Irlande est un sujet d’inspiration inépuisable. La leçon de sa situation dramatique a quelque chose d’assez universel : l’Eglise, lorsqu’elle fait corps avec la nation, quitte à la régenter, et à remplacer les institutions civiles, se dénature, et fournit les raisons de son rejet.

D’un autre côté, repousser l’Eglise hors du champ public, au mépris de l’histoire, de la culture et des bonnes œuvres de ses membres, ne conduit à rien. La modernité utilitariste qui remplace le cléricalisme en Irlande distille un étouffement et une aliénation dont la crise économique ne cesse de démontrer les effets. Les Irlandais, comme tous les autres peuples, aspirent à bien plus qu’un simple confort matériel.

Rien n’est irrémédiable. L’Irlande que l’on croyait catholique pour toujours ne l’est plus, mais elle peut le redevenir. La foi a trop marqué l’île pour disparaître définitivement : il y a un accueil, une gentillesse, une fierté que l’on retrouve aussi en Italie et à Rome. L’Eglise irlandaise persécutée, devenue Eglise institutionnelle incontestée, doit redevenir une Eglise d’apôtres, de pèlerins et de témoins.

Bougainville

1. Sincères remerciements à Natalia Trouiller, DirCom du diocèse de Lyon, qui a diffusé ces informations !

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