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Irak : les Américains ont créé le monstre

Soldats d'EIILOnze ans après l’établissement de la démocratie casquée en Irak, le chaos déchire le pays. Récoltant leurs erreurs stratégiques, les Américains ont créé un monstre paradoxal : un puissant mouvement djihadiste semant la terreur, encadré, voire dirigé par des anciens fidèles du régime de Saddam Hussein. En effet, l’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) est moins une émanation d’Al-Qaïda qu’une révolte sunnite contre le pouvoir chiite de Bagdad.

Pour comprendre la situation actuelle, il faut revenir en mai 2003. Paul Bremer, diplomate américain de choc, passé par Yale, Harvard et Sciences Po, vient d’être nommé administrateur provisoire de l’Irak « libérée », et se prépare à publier ses deux premiers décrets. Le 16 mai, son « Ordre N°1 » ordonne la dissolution du Parti Baas, au pouvoir en Irak depuis 1968, et la proscription de ses membres des emplois publics. Le 23 mai, son « Ordre N°2 » licencie toutes les forces militaires irakiennes. Au total, près d’un million de personnes se retrouvent sans emploi.

Ces décisions arbitraires, dictées par une représentation occidentale de « dénazification » (les documents de Paul Bremer s’intitulent d’ailleurs « De-Baathification »), et par l’arrogance des vainqueurs, vont avoir des conséquences dramatiques et immédiates. La colonne vertébrale de l’Etat irakien est détruite, les Américains se retrouvent sans élites capables de les guider dans le pays occupé. Au contraire, les cadres de l’ancien régime, proscrits, vont basculer dans la clandestinité, et constituer les premières forces de l’insurrection contre l’occupant. De plus, la plupart des baasistes appartiennent à la minorité sunnite, qui se trouve ostracisée par les nouvelles autorités irakiennes, logiquement issues de la majorité chiite, démocratie oblige, et avides de vengeance, après des siècles de prédominance sunnite.

C’est donc dans le « Triangle sunnite » (Falloujah, Ramadi, Tikrit) que naissent les foyers insurrectionnels. Dès 2002, les services secrets de Saddam Hussein avaient prévu de mener sur ce territoire une guérilla en cas d’invasion américaine. Les anciennes villes de garnison sont également touchées, comme Mossoul, où la 5e Armée irakienne s’est dispersée et dissimulée avec ses armes, avant l’arrivée des Américains. Progressivement va naître une alliance objective entre les anciens baasistes et les djihadistes, sur fond d’appartenance commune à l’islam sunnite, plus fédérateur dans le combat que le vieux nationalisme arabe. On a pu observer le même phénomène au sein des groupes palestiniens, contre Israël. Il est révélateur que le Parti Baas clandestin, ait troqué son nom en 2007 pour « Commandement suprême pour le Djihad et la libération ».

De leur côté, les djihadistes jouissent de l’engagement de nombreuses recrues étrangères, et de l’appui financier de l’Arabie Saoudite et du Qatar. Ces deux pétromonarchies, sunnites wahhabites, diffusent leur idéologie religieuse à travers eux, ce qui explique la hargne fanatique des combattants envers les « hérétiques » chiites, qu’ils exécutent sans pitié. Elles souhaitent également établir un Etat sunnite à l’intérieur de l’Irak. Le but de la manœuvre est de nuire à l’Iran, dont le régime chiite de Bagdad est considéré comme l’avant-poste.

L’Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) est donc le résultat gagnant de cette alliance entre baasistes et islamistes. Les chefs de son conseil militaire comptent d’anciens officiers de l’armée de Saddam Hussein, qui dirigent les opérations. Ce sont eux qui ont poussé à s’emparer de Mossoul, le 10 juin dernier. Ezzat Ibrahim al-Douri, dirigeant le Parti Baas clandestin, aurait déjà nommé des généraux de l’ancienne armée comme gouverneurs des villes conquises par l’EIIL.

En démantelant l’appareil d’Etat irakien en 2003, les Américains ont jeté les bases de l’insurrection sunnite. La vision néoconservatrice, qui croyait faire table rase des réalités humaines, culturelles et historiques, paie le prix de son aveuglement. Tout aussi criminel, l’opportunisme des dirigeants européens en Syrie, qui financèrent un temps les djihadistes contre le régime de Bachar al-Assad, et qui firent mine d’ignorer les projets de l’Arabie saoudite et du Qatar.

La responsabilité incombe désormais au gouvernement irakien du Premier ministre chiite Nouri al-Maliki. Si les sunnites, et avec eux, les cadres de l’ancien régime, cessaient d’être marginalisés par le pouvoir, l’EIIL aurait un terreau moins favorable. C’était l’intuition du général américain David Petraeus, et de ses techniques de contre-insurrection, tardivement mises en place. Mais, à entendre les appels à la mobilisation, à Bagdad, pour défendre le chiisme contre l’ennemi sunnite, il est à craindre que la guerre civile politico-religieuse actuelle ne perdure.

Bougainville

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