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Euthanasie et Etat-nazi

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Affiche nazie justifiant l’euthanasie

L’intervention de Bernard Kouchner sur la connotation agressive du terme “euthanasie” et sa paronymie avec le nazisme est propre à susciter, sans doute à l’inverse de son intention, une réflexion constructive sur les liens entre l’Etat nazi et le pouvoir de donner la mort.

Tout d’abord les faits : Hitler, dès son accession au pouvoir, se propose avec Himmler de mettre en place un programme d’euthanasie. Cependant l’opposition des milieux ecclésiastiques empêche, à ce moment là, son application systématique (bien que des assassinats au coup par coup soient perpétrés). C’est au début de 1940 qu’Hitler décide l’appliquer intégralement. Il est conçu comme un “programme humanitaire” (sic) et prend le nom de Programm für unheilbaren Kranken, c’est-à-dire “programme pour le malade incurable” : il s’agissait de la suppression planifiée et systématique des malades mentaux déclarés incurables (après un bref bilan médical).

Ce qu’il est intéressant de remarquer, c’est que ce programme fut appliqué à un moment où sa mise en oeuvre pesait comme une lourde charge sur l’économie de guerre, et alors même qu’il suscitait une forte contestation populaire : cette double contrainte n’empêcha pourtant pas Hitler de l’appliquer jusqu’en août 1941 (lorsque la contestation des évêques et des familles se fit trop forte), quinze mois en tout, durant lesquels 60 000 personnes (surtout enfants et personnes âgées) furent supprimées.

Si ce contexte défavorable ne dissuada pas Hitler de mettre en oeuvre le progamme d’euthanasie, n’est-ce pas que celui-ci correspondait à une nécessité inhérente à l’idéologie qu’il servait ? Quelle relation, si opportunément servie par la sonorité, rattache l’euthanasie à l’Etat nazi ?

L’Euthanasie-Programm correspond à la planification étatique de la suppression systématique de vies humaines – pas n’importe lesquelles : celles des personnes les plus faibles, notamment les malades mentaux réputés incurables. Le programme reprend en effet à son compte les travaux du juriste Karl Binding, qui a développé le concept de “vie indigne d’être vécue” (dans un ouvrage intitulé Die Freigabe der Vernichtung lebensunwerten Lebens/L’autorisation de supprimer la vie indigne d’être vécue, écrit avec le psychiatre Alfred Hoche) : “Existe-t-il des vies humaines qui auraient à ce point perdu la qualité de bien juridique que leur prolongation, aussi bien pour le porteur de la vie que pour la société, serait définitivement privée de toute valeur?”, telle est l’interrogation de Karl Binding, qui conclut par la nécessité d’autoriser la suppression de telles vies (d’abord dans le cadre du suicide, puis dans celui de l’euthanasie).

C’est donc une nouvelle catégorie juridique, celle de “vie sans valeur”, que propose le juriste. Ainsi le simple fait biologique de la vie humaine n’a pas de valeur en soi, mais c’est du fait de sa caractérisation comme “bonne”, pour la société comme pour l’individu, que la vie humaine est posée comme “porteuse de valeur”. Or poser la valeur de quelque chose, c’est en même temps poser la possibilité de sa négation : selon Carl Schmitt, le “juriste du IIIe Reich”, “celui qui pose une valeur pose eo ipso une non-valeur ; le sens de cette déclaration de non-valeur est la suppression de celle-ci”. Ainsi, dès lors que la valeur de la vie humaine est déliée du simple fait de son existence biologique, il faut une instance pour attribuer cette valeur, ou ne pas l’attribuer – c’est-à-dire une autorité capable de caractériser telle vie humaine comme bonne et valable, ou non. Or, si cette caractérisation est juridique, c’est qu’elle est le fait de l’Etat. L’Etat se trouve alors légitimé à attribuer ou non une valeur à la vie humaine : la vie biologique humaine n’est pas conçue comme valeur en soi, porteuse d’une dignité qui précède le pouvoir de l’Etat et qui s’impose à lui ; au contraire le pouvoir étatique s’institue en pouvoir de décréter la valeur de la vie humaine (un phénomène que le philosophe italien Agamben, à la suite de Foucauld, nomme biopolitisation) : il s’agit d’un Etat idéologique, créateur de valeur.

Par ailleurs, toujours selon Carl Schmitt, la souveraineté, c’est-à-dire le pouvoir de l’Etat, se définit comme “pouvoir de décréter l’état d’exception”, c’est-à-dire pouvoir de décider de la situation d’application ou de non-application de la loi : la création d’une catégorie juridique de la “vie indigne d’être vécue” apparaît bien comme l’état d’exception que l’Etat est habilité à produire. Elle est même l’exception première, fondatrice du pouvoir de l’Etat, puisque l’interdiction du meurtre est la première loi fondatrice de la société (connue sous l’Antiquité sous le nom de “loi de Numa”).

Proclamer la légitimité de l’Etat à attribuer ou non une valeur à la vie humaine et, en fonction de cette valeur, à décider de l’exception à la loi fondamentale qu’est l’interdiction du meutre, c’est donc proclamer la légitimité première et absolue de l’Etat, qui précède et fonde toute autre normativité, non seulement juridique et positive mais simplement politique et, comme telle, englobant tous les aspects de la vie politique (notamment moral) : c’est faire de l’Etat la seule source légitime de normativité pour la société, créatrice de valeurs – bref, c’est autoriser la constitution d’un Etat idéologique absolu, tout à la fois créateur de valeurs et légitimé à décider l’application ou de la non-application de la loi.

L’Etat nazi n’est donc pas une exception (ce qu’avait d’ailleurs relevé Carl Schmitt) : il n’est que l’exemple, poussé à son paroxysme, de l’Etat idéologique, qui se conçoit comme légitimé à attribuer ou non une valeur à la vie humaine et à décider de l’application ou de la non-application de la loi en fonction de la valeur qu’il a lui-même décrétée. Il est à craindre qu’à diaboliser le nazisme et à l’ériger en tabou que l’on ne peut ni froidement évoquer ni rationnellement analyser, on ait oublié le vrai danger qui l’a constitué : à savoir la profonde perversité d’un Etat idéologique, quelles que soient les valeurs portées par cet Etat.

Les médecins Karl Brand et Viktor Brack, responsables du programme, furent condamnés à mort au procès de Nuremberg ; tous deux ont déclaré ne pas ressentir de culpabilité dans la mesure où la question de l’euthanasie ne tarderait pas à se poser à nouveau.

Faust Malloizel

Cet article s’appuie sur l’ouvrage de G. Agamben Le pouvoir souverain et la vie nue, Homo sacer I, Paris, Seuil, 1997 (1995), partie III “Le camp comme paradigme biopolitique du moderne”, chapitre 3 “La vie qui ne mérite pas de vivre”

2 réponses à “Euthanasie et Etat-nazi”

  1. Jean-Benoît

    quand vous aprlez de cela avec les gens, ils disent que “ça n’a rien à voir aujourd’hui l’euthanasie” avec ce qui s’est passé pendant la 2e guerre mondiale. Au fond d’eux je sens qu’ils se mentent à eux mêmes. On a un gros travail à faire de communication et de convictions sinon on va vite retomber dans la barbarie, “les invasions barbares” célèbre film canadien sorte de comédie pour faire passer la pilule c’est à nos portes…

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