Dans le monde sans en être

Espagne : le retour du Roi

FelipeVIL’Espagne peut-elle encore nous surprendre ? Le jeudi 19 juin, Philippe VI 1Felipe VI en Espagnol. était intronisé Roi d’Espagne suite à l’abdication de son père Juan Carlos 1e. Le pari est périlleux mais il ne reste plus beaucoup de marge pour sortir le pays de l’ornière : une crise économique sans précédent, une classe politique discréditée par la corruption, un risque d’éclatement du pays à l’automne prochain suite aux revendications catalanistes, une forte poussée de la gauche révolutionnaire aux élections européennes.

Ce pays nous a déjà surpris entre 1975 et 1978. 1975, mort de Franco. Comme je l’ai déjà expliqué dans un article précédent, rien ne laissait entrevoir ce bouleversement politique unique dans l’Histoire institutionnelle. Juan Carlos, Roi d’Espagne désigné par Franco, réussit la prouesse de sortir de la dictature pour permettre aux Espagnols de se donner un régime parlementaire et démocratique sans guerre civile. Les vainqueurs (les Franquistes), les vaincus (les Républicains) jouent le jeu de la monarchie parlementaire sur la base du vivre ensemble citoyen. C’est cela la grande surprise de l’Espagne. Juan Carlos a réussi son entrée. A-t-il réussi sa sortie ? Cela mérite que l’on s’arrête sur l’idée monarchique en Espagne.

La monarchie absolue n’a jamais existé en Espagne contrairement à la France. Ce système n’a jamais été associé à la tyrannie, à l’exception du règne désastreux de Ferdinand VII (1814-1833). L’idée d’une Espagne unifiée politiquement se concrétise lors de l’occupation des Wisigoths de 418 à 711. Idée qui se conforte après la défaite des Wisigoths à Vouillé en 507 face à Clovis. Cette défaite oblige les Wisigoths à se replier sur la péninsule. Ils confortent leurs pouvoirs sur les populations Ibero-romaines en se convertissant au Catholicisme en 587. L’Idée de l’Espagne repose alors sur deux piliers, la contrainte péninsulaire ibérique (l’Espagne à l’époque, c’est toute la péninsule ibérique), la foi catholique. Les Wisigoths mettent en place une forme monarchique influencée par leurs coutumes germaniques. Les rois sont désignés par une assemblée de guerriers. Progressivement une règle dynastique s’impose, mais l’assemblée des guerriers impose ses choix et ses décisions. Cette assemblée ou synode s’élargit à tous les évêques de la péninsule. Une forme pré parlementaire s’impose progressivement.

L’invasion musulmane redistribue les cartes. Le Royaume des Wisigoths s’effondre en 711. Il reste un territoire restreint qui résiste à l’invasion, les Asturies et son chef Don Pélage. Certains historiens le considèrent comme le 1e Roi d’Espagne. Cela mérite discussion. Quelques vallées des Pyrénées résistent comme la Cerdagne (noyau historique de la Catalogne). De ce résidu territorial, les Asturies, va débuter une grande aventure guerrière qui durera sept siècles et qui a marqué définitivement l’Espagne. La nation espagnole s’est construite autour de la reconquête chrétienne, « la Reconquista ». Il s’agit de reprendre à l’Islam une entité péninsulaire et d’en faire une entité chrétienne. Revoici les deux piliers que j’évoquais au moment de la domination des wisigoths. La Reconquête se fait dans la division. Au nord plusieurs petits royaumes chrétiens vont s’étendre vers le sud, jusqu’à devenir de grands royaumes concurrents.

L’Union de la Castille et de l’Aragon en 1479 se réalise suite au mariage de la Reine Isabelle de Castille avec le Roi Ferdinand d’Aragon (les rois catholiques). La chute de Grenade en 1492, le dernier royaume musulman marque l’unité de l’Espagne. La victoire contre l’Islam conforte le Catholicisme comme ciment spirituel de l’Espagne, base culturelle de son identité. Cependant l’unité complète de l’Espagne n’est pas réalisée, puisque le Portugal reste un royaume à part. Sur le plan de la contrainte géographique il reste quelque chose d’inachevé, même si le Roi Philippe II rattachera ce pays à l’Espagne.

A ce stade de l’étude je m’attarderai sur la forme monarchique en 1492. Les rois qui succèderont aux rois catholiques jusqu’au premier roi Bourbon, Philippe V, ne portaient pas le titre de roi d’Espagne. Philippe II était roi de Navarre, roi de Castille, roi d’Aragon, Roi de Valence, roi de Murcie, roi de Majorque, roi du Portugal. Je ne cite pas les autres titres extérieurs à la péninsule. Chaque royaume gardait sa propre administration, ses propres lois. Chaque royaume avait son propre parlement. Il y avait différents royaumes mais un seul prince. Les juristes de l’époque appelaient ce système « la monarquia compartida », « la monarchie partagée ».

L’arrivée des Bourbons en 1701 va favoriser une certaine centralisation. Cependant Philippe V s’engagera à respecter les coutumes. Les Basques conserveront leur parlement. La tentative de centralisation bourbonienne s’accompagne d’une volonté de moderniser l’Espagne. Philippe V, « monarque éclairé » encourage les idées nouvelles des « Lumières ». Cette volonté de moderniser l’Espagne produit une série de cassures préjudiciables pour l’avenir. Une grande partie des élites du pays se rallie aux Bourbons et à la modernité. Une partie du pays a du mal à suivre : les secteurs de base de l’Eglise catholiques (catholicisme paroissial), les populations les plus pauvres des campagnes et des villes, les anciens territoires non castillans.

L’invasion napoléonienne de 1808 crée un vrai sentiment patriotique dans toute la population. C’est dans une grande ferveur patriotique et anti-française que la population désigne la première assemblée constituante de 1812 réunie à Cadix, « las Cortes de Cadix ».

Cette assemblée constituante réaffirme l’unité de l’Espagne, la religion catholique comme religion de l’Espagne. Elle affirme que le principe de la souveraine ne réside plus dans le roi mais dans la Nation. Cependant le Roi reste l’image et la représentation de cette souveraineté. Le Roi Ferdinand VII, rétabli en 1814 ne reconnaîtra pas cette Constitution. Il faudra attendre le règne de la Reine Isabelle en 1833 pour que s’établisse enfin la logique nouvelle. J’aurai l’occasion de revenir dans d’autres articles sur les périodes historiques de l’Espagne. Cependant je tenais à préciser que tous les rois d’Espagne depuis 1833 se sont inscrits dans la logique constitutionnelle des «Cortes de Cadix », le souverain est le peuple, le Roi n’en est que la représentation.

En 1975, Juan Carlos 1e ne fait que reprendre cette idée. D’ailleurs la règle de succession n’a pas été respectée puisque normalement celui qui aurait dû être Roi en 1975 est Don Juan, comte de Barcelone et père de Juan Carlos. Ce dernier a été confirmé Roi d’Espagne par le peuple au référendum de 1978.

Dans la situation actuelle, c’est le peuple qui par l’intermédiaire de ses représentants (le parlement) a décidé et non le Roi. Le 2 juin 2014 le Roi Juan Carlos 1e annonce son abdication. Cette abdication ne peut devenir effective qu’après le vote d’une loi organique des deux chambres du parlement. Une fois la loi organique votée, le gouvernement en prépare une deuxième qui reconnaît le prince Philippe comme Roi d’Espagne sous le nom de Philippe VI. La tradition n’impose pas la règle de succession. Celle-ci est décidée par la représentation nationale. Le peuple reste ainsi le seul et unique souverain. Par contre la représentation nationale peut s’appuyer sur la tradition pour proposer un roi. Une autre particularité de la monarchie c’est la nouvelle relation avec les régions autonomes. Comme je l’indiquai plus en avant, jusqu’en 1701, le Roi portait le titre royal des anciens royaumes ibériques. Depuis 1978, recyclage de l’ancien pour faire du neuf, le Roi est aussi le chef (d’Etat) de chaque région autonome. Le parlement de chacune d’entre elle propose au Roi son président, qui jusqu’à maintenant a toujours accepté. La Principauté des Asturies est une exception puisqu’elle reconnaît comme chef d’Etat sur son territoire le prince des Asturies. Le Roi Philippe VI fut prince des Asturies jusqu’à son couronnement royal. Sa fille Eleonor devrait prendre la suite.

Autre nouveauté non négligeable, le rôle de la religion catholique. Lorsque Juan Carlos 1e devint Roi, il a du jurer devant les « Evangiles », affichant clairement le caractère catholique de la monarchie. Le couronnement de Philippe VI a été dépouillé de tout caractère catholique. La encore la monarchie et les institutions démocratiques entendent tenir compte de la réalité de la société espagnole. Celle-ci est très majoritairement catholique. Cependant l’aspect ostentatoire de la pratique religieuse s’est considérablement amoindri, sans disparaître toutefois comme le démontre les processions de la Semaine Sainte. Philippe VI acte ainsi cette réalité, faisant évoluer la tradition. Cependant le Roi et la Reine préparent pour les jours qui viennent leur première visite à l’étranger. Ils se rendront au Vatican et seront reçus par sa Sainteté le Pape. Même si le Roi entérine la sécularisation de sa fonction, il en rappelle le caractère catholique.

Dernier élément qui démontre la capacité d’adaptation de la monarchie, le renforcement des liens avec les pays hispano-américains. Juan Carlos 1e a su établir des liens étroits, à tel point que lorsqu’il était accueilli dans l’un de ces pays il n’était pas présenté comme le Roi d’Espagne (le chef d’un Etat étranger) mais comme le Roi (renforçant la proximité entre le pays d’accueil et le détenteur du titre royal). Même Fidel Castro a souhaité maintenir cette proximité. La seule exception fut Hugo Chavez. Le nouveau Roi entend renforcer ces liens. Certains imaginent (le journal l’ABC), un Commonwealth à l’Espagnole. C’est trop excessif et ce n’est pas souhaitable. Cela démontre en tout cas que la monarchie n’est pas un régime désuet.

Le retour de la monarchie en 1975 n’a pas été une restauration (revancharde) mais une instauration monarchique. Ce n’était pas le retour de l’ancien, mais à partir de l’ancien proposer un régime politique original. Ce n’est plus la tradition qui impose la monarchie. Celle-ci devient un régime qui se réinvente à chaque succession, voir quotidiennement. Les monarchistes espagnols avec lesquels je discute régulièrement, s’amusent beaucoup du regard que portent les Français sur la monarchie en général. En France la monarchie est un régime désuet. Ces rares partisans ne savent pas faire preuves d’imagination juridique pour proposer une monarchie française crédible. Pire ils se chamaillent pour des querelles dynastiques. En Espagne il ne peut y avoir de querelle dynastique. Pourtant il existe une frange des Bourbons (les Carlistes), qui dispute la légitimité royale. Mais en Espagne le peuple a tranché en 1978 et a retranché par l’intermédiaire de ses représentants en 2O14. Comme l’écrivait Jorge Semprun, « la différence entre l’Espagne et la France est que l’Espagne est une monarchie républicaine, alors que la France est une république monarchique ».

José Maria Marco

Historien.

Notes :   [ + ]

1. Felipe VI en Espagnol.

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