Dans le monde sans en être

La Démocratie chrétienne contre de Gaulle

RPF

Suite de la série sur l’histoire de la Démocratie-chrétienne en France. Après avoir joué un rôle essentiel dans la Résistance, les démocrates-chrétiens ont fondé un puissant parti politique : le Mouvement républicain populaire (MRP). Allié du Général de Gaulle, le MRP s’est, malheureusement, retourné contre celui-ci… Récit des évènements :

Avec le référendum du 13 octobre 1946 sur la IVème République le MRP fut en désaccord avec le Général de Gaulle. Cet événement fut une rupture… rupture consommée en 1947 par le refus du MRP de suivre de Gaulle dans la constitution du Rassemblement du Peuple Français (RPF). 

Le RPF était un grand mouvement national autour du Général qui appelait essentiellement à une nouvelle constitution. De Gaulle rejetait la constitution de la IVème République qu’il considérait, à juste titre, comme faible et reprenant tous les défauts de la IIIème République.

Le RPF n’était pas un parti politique proprement dit. C’était un mouvement où les membres d’autres structures politiques pouvaient adhérer. Tous les français étaient invités à le rejoindre et les partis politiques pouvaient s’agglomérer soit collectivement soit à travers ses militants. Cette nouvelle formation politique fut mal accueillie. La plupart des partis (à l’exception du parti radical ou encore de l’UDSR) ont interdit à leurs membres la « double appartenance ». Ce fut le cas du MRP. Ce refus fut vécu par le Général et par les gaullistes comme un échec cuisant. Pourquoi ? Le MRP était en 1945 le principal parti gaulliste et de Gaulle espérait en 1947 le soutien des militants de ce mouvement. En effet, il attendait peu des socialistes dont le parti avait été absent de la Résistance, rien des communistes qui étaient devenu ses adversaires politiques et il ne s’appuyait pas sur les petites formations politiques de droite ou d’ailleurs qui étaient insignifiantes. Le MRP était un parti puissant, né de la Résistance et dont les idées politiques étaient très proches de celles du Général… Une telle rupture était donc un échec pour de Gaulle…Mais aussi pour le MRP, car cela s’est ressenti dans les résultats électoraux. Les électeurs du MRP étaient divisés, déboussolés. Certains se sont retournés vers de Gaulle et son RPF, d’autres sont restés fidèles au MRP, la mort dans l’âme car ils tenaient à l’alliance avec le Général. Les militants et élus démocrates chrétiens furent profondément divisés au sujet de cette rupture. Un petit nombre d’entre eux, malgré les pressions des cadres du MRP, choisirent de suivre Charles de Gaulle au RPF. Ce fût le cas d’Edmond Michelet et de Louis Terrenoire qui constituèrent en sein du Rassemblement le mouvement des « Républicains populaires indépendants ».

Edmond Michelet était un grand résistant. Il fut ministre des Armées du gouvernement provisoire et était profondément attaché tant à la Démocratie chrétienne qu’au Général de Gaulle. Parlementaire MRP il fit le choix d’adhérer également au RPF. Louis Terrenoire était aussi résistant. Parlementaire MRP aussi, éditorialiste à l’Aube et gendre de Francisque Gay, il avait aussi cette double appartenance gaulliste et Démocrate chrétien. La rupture entre de Gaulle avec le MRP a été pour eux une déchirure et elle était selon eux une absurdité. Absurdité ? Oui, car selon eux, de Gaulle avait une claire inspiration démocrate chrétienne et le MRP partageait une grande part des idées constitutionnelles du Général. Le fossé entre les deux en 1947 était faible… Mais ce fossé s’est creusé. Le grand historien de la Démocratie chrétienne Jean-Marie Mayeur a réalisé un intéressant travail sur cette rupture de 1947. Une de ses conférences intitulée « Le MRP et le gaullisme » et publiée en 1997 dans la revue France Forum met en avant la frénésie antigaulliste qui s’est emparée du mouvement. Toutes sortes d’accusations ont fusé contre le Général : Vision bonapartiste de la République, convictions maurassiennes et même alliance avec des franc-maçons (en raison de sa proximité avec Jacques Soustelle, grand gaulliste qui était suspecté de maçonnerie). Ces accusations sont en grande partie fausses mais elles sont la conséquence de différents malentendus. La démocratie française était jeune, fragile et beaucoup craignaient que le France ne sombre dansla dictature. Les Démocrates-chrétiens avaient donc une « peur bleue » de tout ce qui pouvait entraîner cela et en premier lieu ils avaient peur des militaires… Louis Terrenoire a qualifié cette peur de « syndrome du képi »… Egalement, de Gaulle a eu un discours que beaucoup ont qualifié de populiste et cela a attiré bon nombre de personnage douteux au sein du RPF. D’anciens pétainistes, des individus  d’extrême-droite se sont ralliés au Général par pur opportunisme. De Gaulle le reconnaissait lui-même en disant qu’au RPF il y avait « un tiers d’honnête gens, un tiers d’idiots, un tiers de collabos ». Un tel mouvement n’a pu que diaboliser davantage de Gaulle aux yeux du très respectable MRP.

Le MRP se tourna au Parlement vers les autres partis, et surtout les socialistes, pour créer des coalitions gouvernementales. Cela donna lieu à la « troisième force », qui se voulait une alternative d’une part aux communistes et d’autre part aux gaullistes. Cette coalition a durablement barré la route au RPF et ce rassemblement s’est vite évanoui. Il a été mis en sommeil en 1955 quand le Général s’en est éloigné. L’enthousiasme n’était plus là, les parlementaires gaullistes avaient participé à quelques gouvernements, ils étaient allés « a la soupe » avait dit d’eux de Gaulle avec dépit…

Malgré l’échec du RPF, le MRP continua de stagner. Il était un parti de gouvernement mais au sein d’un multipartisme extrêmement morcelé. Il s’est construit une identité de parti anticommuniste et aussi atlantiste ce qui a conditionné un autre de ses engagements : la construction Européenne. Avec la déclaration de Robert Schuman du 9 mai 1950, le MRP est devenu « le Parti de l’Europe » et plus précisément de l’intégration européenne avec la CECA en 1951 et la défense du projet de Communauté Européenne de Défense (CED) en 1954…  Le débat sur la CED fut un des grands affrontements entre gaullistes et démocrates chrétiens. La CED était un projet d’Europe militaire, une armée européenne intégrant en son sein des bataillons allemands afin d’éviter de reconstituer une armée allemande. Mais la contrepartie était que toutes les armées des Etats membres allaient être dissoutes dans cette communauté… La CED incluait aussi une Europe politique, ce qui constituait une avancée considérable versla fédération Européenne.Le MRP s’est massivement engagé pour ; ses membres qui en étaient opposés ont quitté le parti, ce fût le cas de Léo Hamon. Les autres formations politiques ont été divisées sur ces questions et les parlementaires gaullistes y étaient tous opposés…y compris les gaullistes d’inspiration démocrate chrétienne comme Edmond Michelet et Louis Terrenoire.

Pourquoi une telle opposition des gaullistes ? Les pertes de souverainetés envisagées par la CED étaient trop importantes. De Gaulle n’était pas contre l’unité de l’Europe, mais il avait une vision intergouvernementale où chaque Etat garderait sa pleine souveraineté. De plus, le traité CED avait une clause interdisant à ses membres de se doter de l’arme atomique… Or les gaullistes étaient favorables à la bombe française. Il faut ajouter aussi le caractère atlantiste de cette Europe. La CED était une version hyperintégrée de l’OTAN et elle était motivée par la guerre froide contre l’URSS. Charles de Gaulle avait une vision favorable de la France dans l’alliance Atlantique mais sans que celle-ci dépende d’un haut commandement Américain ni d’une Haute Autorité Européenne.

La CED a finalement été enterrée par le vote du 30 août 1954. Mais ce débat passionné a creusé le fossé avec le MRP.

C’est la crise Algérienne, avec le naufrage des institutions de la IVème République, qui va temporairement réconcilier le MRP avec le Général en 1958…

A suivre

Charles Vaugirard

3 réponses à “La Démocratie chrétienne contre de Gaulle”

  1. Benjamin Fgd

    Initiative intéressante pour rappeler à la mémoire collective l’histoire de ce parti historique de la démocratie-chrétienne, aujourd’hui bien oublié.

    Ce billet m’inspire toutefois quelques remarques et observations complémentaires :

    – C’est en 1953 et non en 1955 que le Général se retire en rendant leur liberté de vote aux parlementaires RPF ;

    – L’incompatibilité sur la question européenne était certes totale entre de Gaulle et le MRP, et nulle entente n’était plus concevable à partir de l’épisode de la CED ;

    – Mais d’une manière générale, le MRP, qui se voulait un parti “progressiste”, était très complexé à l’idée de ne pas apparaitre comme suffisamment à gauche (lui qui réclamait de siéger à l’Assemblée entre les radicaux et les socialistes). De toute la IVe, il n’a jamais voulu se séparer trop longtemps des socialistes, afin de garder une position à la fois centrale et “sociale”. Dès lors l’entente avec les gaullistes ne pouvait guère se faire que sur des questions ponctuelles (comme la loi Barangé en 1951). L’impossibilité pour le MRP et les gaullistes de s’entendre est d’ailleurs un des facteurs qui a empêché la constitution entre 1951 et 1955 d’une large majorité allant du centre à la droite, en mesure de réformer le régime, à une époque où la chose était possible.

    – Cela renvoie à l’histoire générale du MRP, qui est celle d’un parti dont la tête penchait à gauche tandis que son socle électoral penchait à droite. Le parti a été largement surévalué en 1945, parce qu’il est apparu comme le rempart contre le communisme aux électeurs de la droite. Par la suite, en plus du RPF, les formations traditionnelles de droite ont refait leur apparition (loin d’être insignifiantes, elles pèsent dès 1951 plus lourd que le MRP), et le score électoral du MRP a inexorablement décliné. Replié sur son coeur de cible, le MRP ne va survivre qu’en se lançant dans l’aventure européenne et en épousant les travers d’une IVe République à laquelle il ne survivra guère.

  2. De Gaulle était-il démocrate-chrétien ? |

    […] voir en Charles de Gaulle un démocrate-chrétien ? La question peut paraître incongrue tant le MRP s’est enfoncé dans l’antigaullisme et a contribué à la légende noire faisant de De Gaulle un contre-révolutionnaire […]

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