Dans le monde sans en être

La Résurrection aujourd’hui : événement ou état stable?

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Pâques : un événement historique et éternel à la fois

En ce temps pascal durant lequel, pendant quarante jour, le mystère de la résurrection s’actualise – un peu comme si c’était Pâques chaque jour! – une question en rapport avec ce mystère « continué » ne manque pas de surgir: depuis deux mille ans, la Résurrection, que nous célébrions il y quelques semaines, est-elle un état stable (pour Jésus), ou bien un événement, une résurrection « in fieri » ? Non pas une traversée, un passage inchoatif, continué en direction du monde divin – sinon Jésus n’arriverait jamais à Dieu ! -, mais une résurrection dynamique, tel un jaillissement perpétuel de la vie divine dans le corps du Christ? Faut-il distinguer dans le mystère pascal l’événement, le passage de la mort à la vie par le Christ, et l’état stable de ressuscité qui est le sien depuis le dimanche de Pâques? Qui est cause du salut ? Le Christ « ressuscitant » ou le Christ ressuscité ?

Déjà, il faut remarquer que la résurrection « in fieri », la résurrection « continuée », ne se poursuit pas comme passage de la mort corporelle à la vie glorieuse, mais comme jaillissement de la vie divine dans le corps du Christ. C’est ainsi que le Père ne cesse de donner la Vie à son Fils. L’effet salvifique de la résurrection ne découle pas simplement de l’événement considéré dans son caractère transitoire, ponctuel, circonscrit dans un point très court du temps, comme si nous étions sauvé uniquement parce que Jésus était sorti du tombeau. Sa nouvelle vie en Dieu, glorieuse, non soumise au devenir, à la mort, à l’espace-temps, est essentielle à notre rédemption. Sa victoire ponctuelle sur la mort, arrivée à un moment de l’histoire des hommes ne doit pas être séparée de son état de ressuscité (résurrection « in facto esse »). Sinon comment la rédemption qui lui est liée s’actualiserait-elle aujourd’hui pour nous, comment nous livrerait-il l’Esprit ?

D’un autre côté, il est indéniable que la grâce de salut du mystère ne résulte pas  exclusivement de la permanence de l’état de Jésus définitivement ressuscité et jouissant de la vie divine – comme si nous pouvions détacher cet état glorieux de l’ événement résurrectionnel lui-même. Le salut obtenu par la Résurrection émane également de l’événement résurrectionnel, pris cependant dans sa valeur permanente. Le mouvement résurrectionnel accompli il y a deux ans nous aide aujourd’hui à nous arracher aux forces de mort qui nous enserrent de tous côtés. Parce que cet événement touche la personne divine du Fils unique de Dieu, sa vertu transcende en effet le temps et l’espace en venant nous rejoindre dans nos situations présentes.

Le témoignage des Écritures

 « Je vous ai transmis en premier lieu ce que j’avais reçu moi-même, à savoir que le Christ est mort pour nos péchés selon les Ecritures, qu’il a été mis au tombeau, qu’il est ressuscité le troisième jour selon les Ecritures, qu’il est apparu à Céphas, puis au Douze. »

Dans sa longue confession de 1 Corinthiens 15,1-11 (dont nous ne reportons ci-dessus que les trois versets essentiels), il n’est pas inutile de préciser que pour parler des apparitions pascales, Paul emploie le verbe grec ôphthè au mode aoriste, c’est à dire qui exprime une action définitivement passée ou en train de se finir. En revanche pour parler de la résurrection, il emploie égégertai, du verbe égéirô, « réveiller », au mode passif du parfait. Or le parfait connote une action qui dure: elle a commencé, mais elle n’a pas cessé. Ainsi, tandis que les apparitions ont été ponctuelles, la résurrection est au contraire une action qui dure. L’Ecriture nous informe par là de la permanence du Christ dans l’état même de résurrection.

C’est en tant que ressuscité que Jésus est présent aux siens, et même dans son état dynamique résurrectionnel, puisque nous avons vu que le mode parfait qualifie une action qui dure, dont les effets impactent toujours le présent. L’Ecriture concilie de la sorte événement et état stable en signalant que la résurrection n’est pas seulement un souvenir du passé, mais un mystère qui conserve (pour nous) sa vertu de passage de la mort à la vie, afin que nous en tirions profit dans nos existences présentes.

Aussi ne devons-nous pas séparer événement et état stable. La Rédemption découle, dans ses effets, de l’événement pris dans sa valeur permanente, définitive. La vie triomphante de Dieu ne cesse de remplir le Christ glorieux, et c’est elle qu’il nous dispense, de son état stable de ressuscité.

Pâques : une vie éternellement jaillissante

Ce qui arrive au Christ le dimanche de Pâques est à la fois historique et transhistorique. En tant qu’événement transhistorique, la Résurrection est un mystère éternel. Avec les faibles ressources de notre langage, de nos catégories, de nos schèmes mentaux, on peut dire d’elle qu’elle « dure » durant tout le temps de l’histoire. Elle consiste en cette vie triomphante qui ne cesse de remplir le Christ glorieux. Si bien que la Résurrection n’est pas une mer étale, un nirvana à température constante, mais un jaillissement continuel de la vie surabondante de Dieu, qui ne peut s’empêcher de combler son Fils, et nous par la même occasion, de biens toujours plus nombreux et toujours plus inouïs.

Cette caractéristique dynamique de la Résurrection, de Jésus transfiguré par l’Esprit, avait déjà été prophétisée par Jésus lui-même dans son dialogue avec la Samaritaine. Et, chose étonnante, c’est de notre propre source intérieure que Jésus parlait à cette occasion. Non pas que nous soyons la source de l’Esprit, mais celui-ci agit en nous en jaillissement continu. Comme la Résurrection, à un autre niveau, est dynamique de transfiguration de l’humanité de Jésus dans la vie divine.

« Celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif: l’eau que je lui donnerai deviendra en lui source d’eau jaillissant en vie éternelle. »  Jn 4,14

 L’eau, dans les propos de Jésus, est le symbole de l’Esprit.

Ainsi le jaillissement de la Vie dans la Résurrection continue en un sens dans l’éternité en laquelle Jésus entre le jour de Pâques – même s’il ne s’agit plus pour lui de se hisser hors du séjour des morts.

Rien n’est moins immobile, moins hiératique, que la vie divine. C’est la raison pour laquelle il est important de souligner qu’elle est à la fois événement et éternité. « Ainsi celui qui monte ne s’arrête jamais d’aller de commencement en commencement, par des commencements qui n’ont jamais de fin. Jamais celui qui monte n’arrête son désir à ce qu’il connaît déjà; mais s’élevant successivement par un autre désir à nouveau plus grand, à un autre supérieur encore, l’âme poursuit sa route vers l’infini à travers des ascensions toujours plus hautes ». (Grégoire de Nysse, Homélie VIII sur le Cantique des cantiques)

Jean-Michel Castaing

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