Dans le monde sans en être

Le mystère de la femme et la maternité

Le mystère de la femme se manifeste et se révèle par la maternité
(Jean-Paul II, 12 mars 1980)

Pourquoi une longue tradition catholique met-elle en exergue la maternité ? N’est-il pas injuste que les femmes soient ainsi renvoyées à la procréation comme à un destin obligé, alors que rien de tel ne pèse sur les hommes ? Le soupçon d’étayer ainsi l’assujettissement des femmes fait hésiter à parler de maternité, d’autant plus pour en faire l’éloge.

Théologie du corps. La maternité est une histoire de corps, de chair. La femme devient mère par un don très concret de son corps, offert à l’enfant pendant les neufs mois de la grossesse. Ce don corporel se prolonge dans l’allaitement, et dans tout le travail physique du maternage. Il n’a pas son symétrique dans la paternité.

Il n’est pas question ici de dénigrer la maternité adoptive. Mais il faut reconnaître qu’elle n’est pas une alternative à la maternité de chair, une option, autre mais équivalente, dans un catalogue des parentalités ; elle est un palliatif, quand un enfant a été arraché à sa première mère, quand la chair d’une femme est frappée de stérilité.

Chrétiens, nous avons un message de joie et d’espérance à porter sur la chair. Le dualisme corps/esprit n’est pas une concurrence, mais une alliance. Notre chair est l’alliée de notre sainteté, depuis que la chair du Christ a été l’outil de notre salut. Notre chair n’est pas animale, elle est humaine, pleinement humaine, et chemin du Ciel. D’ailleurs, il n’y a pas d’humanité sans chair, et chacun, dans la gloire du Ciel, sera toujours en chair et en os, glorieux aussi.

La vocation de chaque personne à l’amour jusqu’au don de soi concerne donc aussi, ô combien, la chair. Donner son corps, donner sa fatigue, sa sueur, ses courbatures, se laisser user, tanner, vieillir : voilà qui est infiniment banal. Voilà qui est infini, pourvu que ce soit par amour. N’est-ce pas la marque de la plus généreuse providence, que le don plénier de soi puisse se réaliser dans le quotidien le plus prosaïque ?

Le travail manuel, travail du corps, est un pilier de la tradition bénédictine qui en fait un lieu privilégié de sanctification. Dans le champ économique, le travail manuel ne concerne plus qu’une infime minorité aujourd’hui. Mais toutes les mères bénéficient – car c’est un bénéfice spirituel, de ce lieu de labour qu’est la mise au monde de l’enfant.

Pas étonnant, donc, que le christianisme glorifie la maternité et y sente une voie toute spéciale de vocation chrétienne. Ce n’est pas que les femmes seraient en aucune manière limitées à la maternité, c’est que la maternité est un lieu éminent, quoique banal, du don corporel, du don de soi qui fait éclater les limites de nos petites personnes.  Heureuses femmes.

louvre

Notre époque semble particulièrement assaillie par la tentation de désincarner la maternité. Mais plutôt que de pointer du doigt avec satisfaction, que chacun, homme ou femme, interroge son cœur.  Nous moquons les femmes grossies, déformées : quelle négligence. Nous nous agaçons de la mère au foyer, qui mouche, qui baigne et qui essuie ses marmots : quel ennui. Nous tordons le nez à la mention de ces glaires, de ce sang, de ce lait : quelle laideur. Nous voudrions maîtriser la chair comme on possède un objet. Nous voudrions la maternité légère, esthétique, spirituelle, lisse comme le plastique, luisante comme l’acier. A la bonne heure, nous l’aurons bientôt, si nous ne prenons pas garde à nos mauvais penchants.

Demain, ce sera l’utérus artificiel. Il permettra – c’est heureux, de sauver des enfants nés prématurément. Mais hélas, bien des femmes y recourront pour des motifs qui seront de futiles alibis à l’amour qui les convoque. Impératifs professionnels, souhait de conserver son corps de jeune fille, peur de l’accouchement… Ces motifs sont déjà admis pour tant d’autres « technicisations » de la maternité,  avec l’enrobage idéologique de l’égalité, de la liberté et du droit à disposer de son corps. Comment les mêmes causes ne produiraient-elles pas les mêmes effets ?

Inutile de crier au meilleur des mondes, de prophétiser la fin de la civilisation. Restons à ras de terre, qui est le bon niveau des personnes, et regrettons les occasions manquées pour toutes ces femmes libérées. Quand la technique, au lieu de soigner les maux, sert à protéger les femmes du don d’elles-mêmes, elle les dessert. Qui sauve sa vie la perdra.

En ce jour de la fête des mères, soyons des témoins, plutôt que des militants. Fêtons les mères incarnées, qui paient de leurs corps, c’est-à-dire de leur personne, cette aventure incroyable de la maternité. Visitez la femme enceinte, malade et alitée. Encouragez – ne serait-ce que par votre discrétion, celle qui allaite au jardin public. Prêtez main forte à celle qui est fatiguée par ses petits. Demain, vous en croiserez, des grosses, des ridées, le ventre déformé, et les seins pendants : convertissez votre regard et votre coeur, la chair des mères est belle.

Elke

 

10 réponses à “Le mystère de la femme et la maternité”

  1. Incarnare

    Merci pour ce beau billet.

    Ajoutons qu’en hébreu, il n’existe qu’un seul mot pour désigner deux réalités : la “miséricorde”… et les “entrailles” de la femme. Tout est dit 🙂

  2. Scons Dut

    Il aurait mieux valu ne pas dénigrer gratuitement les “autres” femmes, ou plutôt les motifs que vous leur prêtez.

    Exemple: “Mais hélas, bien des femmes y recourront pour des motifs qui seront de futiles alibis à l’amour qui les convoque. Impératifs professionnels, souhait de conserver son corps de jeune fille, peur de l’accouchement…”

    Vous êtes bien aise de juger futiles des motivations que vous caricaturez vous-même.

    En tout cas, je crois avoir saisi que la maternité est, pour vous, l’occasion d’un don de sa chair. C’est intéressant.

    S.D.

  3. Elke

    Cher Scons Dut,

    Merci pour votre commentaire.

    Je ne suis pas sûre de voir quelles sont ces « autres femmes » que (vous croyez que) je dénigre. Impératifs professionnels, souhait de conserver un corps intact, peur de l’accouchement… autant de motivations bien compréhensibles, bonnes d’ailleurs, et qu’à mon avis toutes les femmes partagent à divers degrés. Mais il y a une question de proportion.

    Prenons une comparaison, quelqu’un qui déciderait de rater la messe le dimanche matin pour aller, par exemple, à la piscine. La natation est une saine activité. Notre bonhomme se rend certainement à la piscine pour de très bons motifs, entretenir sa santé, se détendre, retrouver peut-être des amis. Mais mis en balance avec la rencontre de Jésus-Eucharistie, tout cela devient futile – sans cesser d’être bon. Aller à la piscine n’est qu’un piètre alibi pour ne pas aller à la messe. Dire cela, est-ce dénigrer les nageurs ?

    Se soustraire sans nécessité à l’expérience plénière, corporelle, de la maternité, par l’intrusion technique, c’est faire place à des motifs qui, sans être mauvais, sont sans proportion, futiles, par rapport à la valeur spirituelle de ce que l’on va rater.

    Je ne pointe du doigt personne, chacun et chacune a assez avec sa poutre.

  4. Scons Dut

    Je comprends ce que vous voulez dire. Je pense simplement que c’est vous qui jugez le rapport de proportion, qui attribuez plus de valeur d’un côté que de l’autre. Mais se faisant, il y a un risque à ne pas écouter l’autre partie. Ou du moins à l’enfermer dans une image que nous forgeons nous-même.

    Je me dis qu’on peut exposer l’expérience de la maternité sans affirmer qu’elle a plus de valeur que d’autres expériences. Sinon, il y a quelque chose de l’ordre du ressentiment.

    Par ailleurs, il est toujours difficile de circonscrire le domaine d’une chose qu’on définit par négation. Par exemple, les raisons de ne pas aller à la messe, les raisons de ne pas s’engager, les raisons de ne pas vouloir d’enfants, etc.

    La négation définit mal les choses. Si on reprend votre exemple du nageur qui ne va pas à la messe. Avant d’être un nageur, il est une personne. Cette personne ne va pas à la messe, et vous me dites que c’est parce qu’il préférait aller nager. Si la chose est avérée, alors sa raison est effectivement peu probante. Mais c’est vous qui me l’avez présenté comme tel. Je voudrais l’entendre énoncer lui-même les raisons de son absence. Peut-être ne sera-ce pas en tant que nageur qu’il a manqué la messe, mais pour une autre raison ? par exemple (j’invente), un incendie chez lui. Si c’est le cas, et si quelqu’un persiste à dire qu’il n’est pas venu parce qu’il préfère nager, ou tout autre raison futile, il y aura une injustice. Cette injustice est une mauvaise appréciation des proportions dûe à un manque d’écoute.

    Bien à vous,
    S.D.

  5. Elke

    « La maternité a plus de valeur que d’autres expériences »…

    Je me trompe peut-être, mais j’ai l’impression que le malentendu vient du fait que vous me prêtez un niveau de généralité qui n’était pas mon intention. C’est vrai que ce n’était peut-être pas très clair, vu que je n’en parle que vers la fin, mais l’inspiration principale de cet article est le problème de l’utérus artificiel. Dans cinquante ans, celui-ci pourrait être devenu aussi banal que le biberon.

    Aujourd’hui la quasi-totalité des gens ressent un certain malaise à cette idée. Mais qu’aurons-nous à dire, en 2064, à la femme qui transfère son bébé en aquarium à 7 mois de grossesse, sans nécessité médicale pressante ? Elle est très fatiguée, elle a des contraintes professionnelles, elle n’a pas envie de se démolir l’anatomie… c’est son corps dont elle dispose, sa liberté… dans une perspective chrétienne, y-a-t ’il seulement quelque chose à y redire ?

    Il me semble que la théologie du corps de Saint Jean Paul II fournit un cadre philosophique pour y réfléchir, et fait apparaître une objection profonde, qui ne se formule pas comme un interdit, mais comme le souci du bien supérieur de l’homme – et de la femme, en l’occurrence. La dimension corporelle de la maternité n’est pas un accessoire ni un obstacle. La maternité est d’autant plus humaine qu’elle est corporelle. Dans cette optique-là, on perçoit que les femmes qui se soustrairaient sans nécessité à la corporéité dans la maternité… se privent d’un grand bien – pas dans une perspective utilitariste, mais dans une perspective spirituelle. Voilà ce que je voudrai dire à mon arrière-petite-fille.

    Et puis, on se rend compte cela peut (doit ?) amener à repenser des pratiques qui sont déjà banales, et plus généralement, tout un état d’esprit et un regard posé sur les mères, qui méprisent leurs corps. D’où.

    Je ne voulais pas opposer « la maternité » à d’autres contextes de vie, mais parler de la maternité en tant qu’expérience corporelle, par opposition à une vision subtilement désincarnée.

  6. Scons Dut

    D’accord, je vois mieux la source du malentendu. Effectivement, l’utérus artificiel ou plus généralement les relations entre corps et technique requiert une certaine réflexion. Sur ce point, je ne partage pas encore votre position, mais je reconnais que votre approche est intéressante. Ou plutôt, qu’une objection ne pourra pas se contenter de balayer la chose d’un simple revers de la main.

    Merci et à bientôt,
    S.D.

  7. esr

    Bonjour Elke, Puis je échanger avec vous sur ce sujet ?
    Je suis catholique, maternante et allaitante au long cours, un ovni dans le milieu catholique.
    Vous êtes la première (ou le premier?), à aborder ce sujet sous un regard chrétien : ENFIN !
    Si vous avez la possibilité d’apporter qlq réponses théologiques à mes questions, j’en serais ravie

  8. esr

    J’ajoute que votre article est d’une lumière extraordinaire pour moi, un souffle d’air frais, une source à laquelle m’abreuver… vraiment…
    Et j’aime tant cette image de Joseph épuisé par la marche, et Jésus qui tète allègrement au sein de sa mère.

  9. Mrs. B.

    Merci pour cet article magnifique, prophétique. “Nous voudrions la maternité légère, esthétique, spirituelle, lisse comme le plastique, luisante comme l’acier. A la bonne heure, nous l’aurons bientôt, si nous ne prenons pas garde à nos mauvais penchants.”
    À quand le livre ?

  10. Duphil

    je viens de découvrir cet article magnifique qui m’a beaucoup émue; c’est profondément ce que je vis et qui n’est jamais exprimé publiquement. Bravo pour cette langue et cet apport spirituel : “heureuses les femmes” qui savent la valeur du don de soi dans et par leur corps. C’est pour quoi, elles sont déjà prêtres. Mais qui êtes-vous ? Chantal Duphil, mère de famille ( une enfant qui n’est pas de nous et 6 enfants) et grand-mère; céramiste et femme d’agriculteur et diacre en milieu rural.

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