Dans le monde sans en être

L’Union européenne est-elle à l’origine de la paix en Europe ?

Le Président François Mitterrand et le Chancelier Helmut Kohl à Verdun, en 1984.

Le Président François Mitterrand et le Chancelier Helmut Kohl à Verdun, en 1984.

Les défenseurs de l’Union européenne, et nos gouvernements successifs, répètent tous que la Communauté, puis l’Union, européenne est la cause de la paix qui règne en Europe depuis 1945. 

Il est vrai que depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, la France et l’Allemagne, ainsi que les anciens alliés européens de ces Etats ne se sont plus fait la guerre. Soixante-neuf ans sans guerre ! Du jamais vu dans l’histoire de l’Europe ! Certes, la paix ne règne pas encore dans le monde, ni même sur tout le continent européen (nous pensons à la guerre en ex-yougoslavie). Mais à l’intérieur de l’espace de l’actuelle Union européenne la paix semble installée durablement. 

Mais la construction européenne est-elle la cause de cette paix ? 

Les eurosceptiques soutiennent que non, que la paix en Europe est avant tout une absence de guerre due à la guerre froide et à la dissuasion nucléaire de la France et de la Grande Bretagne. C’est ce que soutient par exemple Coralie Delaume 1Essayiste et blogueuse. dans cette interview au magazine La Vie :

Peut-on lui donner raison ? 

Personnellement je ne suis pas d’accord avec ses arguments, du moins pas avec la totalité. 

Nous verrons en premier lieu que Coralie Delaume a raison en ce qui concerne le rôle de la guerre froide et des Etats-unis dans ce que nous pouvons appeler la “Pax americana” 2“Pax americana” renvoie à Pax romana, la paix romaine qui était en fait une hégémonie. . Mais ensuite, nous verrons que l’Europe n’est plus dans cette logique et qu’elle est passée d’une absence de guerre à une paix durable (nous l’espérons) construite sur une transformation des mentalités. C’est la “Pax europeana”. 

Pax americana 

1945 a vu le Reich nazi être anéanti sous le coup des alliés anglo-américains et soviétiques. L’Europe était délivrée de la botte nazie grâce, essentiellement, à ces trois puissances. Mais immédiatement, l’Europe a été divisée en deux blocs : l’un “capitaliste” 3Majoritairement démocrate, et même pour beaucoup d’Etats démocrates-chrétiens., libéré et occupé par les Anglais et les Américains, et l’autre communiste libéré et occupé par l’URSS. 

Ces deux blocs se sont très vite opposés. Les alliés d’hier sont devenus des ennemis et la guerre froide a commencé. Dans ce contexte, les blocs étaient chacun sous l’influence 4Et même l’emprise. de superpuissances étrangères. Le bloc occidental était dominé par les USA et la Grande Bretagne. Ils veillaient à ce que le bloc occidental soit uni, stable, face à la menace soviétique. La menace était bien réelle : en 1945, l’URSS est dirigée par Staline et l’empire communiste est au fait de sa puissance et de son prestige. 

L’Allemagne était divisée en deux. Occupée par les alliés, elle se reconstruisait sous étroite surveillance et elle n’était pas encore autorisée à lever une armée. Sa reconstruction fut lente, elle resta occupée jusque dans les années 1990 et elle ne put constituer une armée 5Limitée et défensive. qu’en 1955. 

Les Etats-unis ont organisé ce bloc d’Europe occidental. L’OTAN a été conçue pour avoir une alliance militaire efficace, sous commandement américain, contre l’URSS. 

Dans un tel cadre, dans un tel contexte, la guerre à l’intérieur de l’Europe était impensable. Mais peut-on parler de paix ? La “pax americana” est une paix guerrière, en vue de faire face à un ennemi. Elle se rapproche de la pax romana, une paix imposée par les armes par un empire. 

Mais est-elle juste et durable ? Non, car une fois sa raison d’être disparue, l’URSS, tout peut repartir “comme en 40”… si bien sûr les conditions des précédentes guerres sont réunies : montée du nationalisme, haine des pays voisins. 

Or le nationalisme à grande échelle, c’est-à-dire un nationalisme enseigné dans les écoles à coup de chants patriotiques et de manuels scolaires inculquant la défiance, n’existent plus. Ca fait longtemps qu’on ne parle plus de “boches” ni de “Schleux”. L’époque est bien loin où on représentait le Germain comme un barbare tapie derrière le Rhin. L’heure est plutôt à l’amitié, à la réconciliation. Quant aux nationalismes ils sont rejetés et enterrés dans le cimetière du politiquement incorrect… nous ne nous en plaindrons pas. 

Mais alors, comment dans un contexte de “pax americana”, somme nous parvenu à tordre le cou aux nationalismes qui ont mis l’Europe à feu et à sang ? 

Parce que parallèlement à l’Alliance de la guerre froide, s’est constitué une Europe unie voulant une paix juste et durable que nous nommerons “pax europeana”, la paix européenne.

 Pax europeana 

Parallèlement à la mise en place de l’Alliance Atlantique, s’est constitué une politique européenne visant à créer une union forte entre les Etats européens. Le 9 mai 1950, Robert Schuman a lancé le processus de construction d’une “Fédération européenne”. “Nous n’avons pas fait l’Europe, nous avons eu la guerre” 6Déclaration du 9 mai 1950. disait-il. Cette Fédération n’est pas une alliance tactique contre un ennemi commun. Il s’agit de tisser des liens entre les nations d’Europe. Des liens économiques, politiques mais aussi culturels. 

Pour Robert Schuman et les autres fondateurs de l’Union, la paix ne pourra se maintenir que par une constante coopération entre les nations. Coopération entrainant une mise en commun d’intérêts rendant ainsi impossible la guerre. Pourquoi impossible ? Parce qu’une guerre interne à l’Union serait une catastrophe : les intérêts mis en commun seraient réduits à néant. C’est cette logique qui a prévalu à la création de la CECA en 1951, de l’Euratom et de la CEE en 1957. Ces trois communautés ont respectivement mis en commun 7D’où le terme de communauté. la production de charbon et d’acier, l’énergie atomique à des fins civiles et les règles économiques pour construire un vaste marché commun.

Autrement dit, l’Union européenne a créé une interdépendance des Etats européens : 

“Cette interdépendance a pour conséquence que le sort heureux ou malheureux d’un peuple ne peut laisser les autres indifférents. Pour un Européen qui réfléchit, il n’est plus possible de se réjouir avec une malice machiavélique de l’infortune du voisin; tous sont unis pour le meilleur et pour le pire dans une commune destinée. 8 Pour l’Europe. Ed Nagel. 5eme édition. 2000. P 41 

Mais l’Europe unie ne se limite pas à cet édifice. Elle se fait aussi, et surtout, dans les mentalités. L’Europe est une fraternité des nations et donc elle se construit aussi dans les mentalités. Autrement dit, l’Europe unie doit reposer sur une culture commune. La civilisation européenne existe déjà, il y a déjà un soubassement culturel commun. L’Europe est de culture chrétienne, qu’on le veuille ou non. Mais au-delà de ça, une culture de la fraternité doit être mise en place, afin de tordre définitivement le cou aux nationalismes qui ont plusieurs fois entraînés des guerres terrifiantes. 

L’évolution des mentalités des Européens n’est pas le fait des institutions européennes, mais celui des Etats membres qui désiraient construire une Europe unie et fraternelle. Les gouvernements de ces Etats ont mis en place toute une politique de réconciliation, d’amitiés afin de sortir des nationalismes et de la défiance mutuelle. Jumelages de villes d’Europe, échanges entre écoles des différentes nations, politique de commémoration des anciennes guerres, gestes symboliques… mais aussi, et surtout, mise en place d’une politique scolaire enseignant aux enfants la fraternité entre les peuples. C’est à l’école que se construisent les mentalités et donc l’école ne doit plus présenter des Etats d’Europe comme des ennemis héréditaires. Dans Pour l’Europe, Robert Schuman soulève ce point absolument essentiel : 

“La désintoxication des manuels d’histoire est une des premières nécessités. Elle n’est en contradiction ni avec la liberté de pensée et d’expression des adultes, ni avec le véritable patriotisme qui doit être enseigné à la jeunesse. 9Idem, p46 

“Sous prétexte de servir le sentiment national et le culte d’un passé glorieux, on méconnait souvent le devoir d’impartialité et de vérité : on croit devoir faire systématiquement l’apologie de ce qui a été perfidie, exploitation cynique de la force et de la terreur; on impute trop souvent les torts à la nation rivale. 10Idem, p 46. 

Le renouveau de l’éducation dans le sens proposé par Schuman a été fait. Les écoles européennes n’enseignent plus le nationalisme, mais l’histoire dans un sens scientifique. 

L’unité européenne est avant tout une affaire d’éducation. Mais elle est aussi une affaire d’échanges et de coopération. Beaucoup d’étudiants vont faire une année dans une université européenne grâce à Erasmus, un grand nombre de scientifiques travaillent avec des collègues européens. Tout cela crée des liens très forts et fait évoluer les mentalités. 

De l’absence de guerre à la paix véritable 

La “pax americana” créée par les circonstances de la guerre froide a donné un cadre pacifique et démocratique propice à la construction européenne. Mais c’est la construction européenne qui a permis de transformer une “absence de guerre” en une vraie paix : en bâtissant une fraternité européenne sur la base d’un renouvellement des mentalités. Fini les nationalismes belliqueux, place à une société démocratique ouverte sur l’extérieur. 

Vous en doutez ? Regardez autour de vous : connaissez-vous encore des germanophobes ? Certes, il existe encore des ultra-nationalistes, mais ils sont peu nombreux, regroupés dans des groupuscules. La majorité de la population est guérie de la haine contre nos Etats voisins. Interrogez vos grands-parents, ils vous diront que pendant leur jeunesse on parlait encore des “boches”… Les esprits ont donc bien changé. 

Bien sûr il ne faut pas tomber dans l’angélisme. L’unité de l’Europe est un chantier de longue haleine, et il est très loin d’être terminé. Même si le nationalisme a connu un profond recul, il peut revenir à tout moment 11Soyons vigilants avec des partis comme le Front national…. Quant au sentiment européen, il n’est pas encore pleinement installé. 

Mais que de chemin parcouru depuis 1945 ! Les pères de l’Europe ont permis de transformer ce qui était un pacte de non-agression en une interdépendance fraternelle : c’est beau et il ne faut pas l’oublier.

Charles Vaugirard

Notes :   [ + ]

1. Essayiste et blogueuse.
2. “Pax americana” renvoie à Pax romana, la paix romaine qui était en fait une hégémonie.
3. Majoritairement démocrate, et même pour beaucoup d’Etats démocrates-chrétiens.
4. Et même l’emprise.
5. Limitée et défensive.
6. Déclaration du 9 mai 1950.
7. D’où le terme de communauté.
8. Pour l’Europe. Ed Nagel. 5eme édition. 2000. P 41
9. Idem, p46
10. Idem, p 46.
11. Soyons vigilants avec des partis comme le Front national…

4 réponses à “L’Union européenne est-elle à l’origine de la paix en Europe ?”

  1. Pierre Huet

    Hélas, hélas, hélas, le tournant des années 1990 a vu le maintient de l’existence de l’OTAN alors que le Pacte de Varsovie se dissolvait, et l’ancrage affirmé de l’UE à l’OTAN dans une politique d’encerclement de la Russie commencée par les guerres de Yougoslavie, puis par la destruction de ses alliés traditionnels par la guerre ou l’anarchie sanguinaire: Irak, Lybie, Syrie…Dans le même temps, tous les pays se rapprochant de l’UE sont entrés dans l’OTAN, ce qui suffit à explique la réaction russe à l’évolution ukrainienne. Des bases américaines en Crimée? impensable! Il n’y a pas eu de Pax Européana, il y a maintenant une guerre friode de l’Occident marchand contre la fierté russe.

  2. Choshow

    C’est marrant car le titre attend une réponse, et on ne la voit qu’au détour d’une phrase un peu cachée.
    De fait, ce n’est pas l’UE, mais les Etats de l’UE qui ont permis cette paix et multiplié les échanges et interdépendances… la bonne échelle de réflexion est donc celle de l’Etat.
    Toutefois, cette question de paix m’interroge toujours… pax europeana? On vit dans une société où la guerre prend de nouvelles formes et ne tue plus avec les armes, ou en tout cas sur notre territoire pour le moment…
    Sans croire à l’existence d’une nouvelle guerre froide (mais bien plutôt à un jeu de protection des intérêts de chacun sur le plateau du monde), je n’arrive pas à adhérer à cette idée de paix véritable… qui d’ailleurs, tel que le vent tourne, si elle existe, ne durera peut-être plus très longtemps…
    La fraternité européenne traverse une crise, et il est difficile de prévoire comment elle en sortira…

  3. Phylloscopus_inornatus

    C’est vrai, dans l’absolu, on n’imagine plus l’Allemagne et la France se faire la guerre. Quant aux causes… Cela ruinerait les intérêts communs ? En 1914, le business était européen; seulement, on ne redoutait pas la guerre, car on la croyait courte, limitée à l’empoignade des jeunes hommes autour de quelque village, ne touchant en rien aux forces vives des belligérants. Quant à une guerre russo-ukrainienne, il y a vingt ans, on n’y croyait guère, et voici où nous en sommes.
    Nous nous sommes déshabitués de la guerre, et les forces armées des pays occidentaux, pétards nucléaires exceptés, sont minces et plus du tout bâties pour s’empoigner sur les terrains européens. Mais je ne parierais pas sur l’absence de tout terreau pour un retour de la haine.

  4. Pinkernès

    Je ne peux qu’approuver les différents commentaires. Ce n’est pas en imposant un discours que cela devient une vérité face aux faits. Que l’UE ait eu un rôle d’accompagnement c’est certain, qu’elle en soit la cause première et la seule cause jusqu’à aujourd’hui on peut le contredire…

    Je complèterai en rappelant encore une fois que la paix n’est pas acquise parce qu’on ne fait plus la guerre. Le conflit armé est un grand mal, mais pour autant il n’est qu’une conséquence de désordres préalables. La France pré-révolutionnaire a connu une grande période de paix dans ses frontières…ça n’a pas empêché 1793!

    On voit hélas aujourd’hui surgir par l’Europe (pas seulement mais de la même manière qu’elle a accompagné la fin des conflits elle accompagne cette réalité) des ferments de désordres, des attaques contre l’ordre tranquille prôné par Saint Augustin: attaques économiques par l’augmentation des inégalités, institutionnelles par une méconnaissance de la subsidiarité, sociétales par une remise en cause de la famille, morales par la promotion de la culture de mort. A ce titre l’Europe ce n’est pas la culture de la paix.

    Au contraire, la confusion opérée “Europe=paix parce qu’il n’y a pas de guerre et qu’on n’est plus haineux du boche” m’apparaît comme une tentative désespérée de justifier par une des dernières digues qui tiennent à peu près debout (et encore nos voisins ukrainiens en auraient à redire) un projet qui ne cherche plus l’ordre naturel de la société, le bien commun.

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