Dans le monde sans en être

Les expériences démocrates chrétiennes françaises jusqu’en 1940, partie 2

francisque-gayLa dissolution du Sillon en 1910 n’a pas arrêté l’enthousiasme de Marc Sangnier et des démocrates-chrétiens français. Même si cet épisode a été un coup dur, la demande de Pie X ne visait pas la notion de Démocratie-chrétienne. C’était avant tout un appel à la prudence et une remise en cause du mode de fonctionnement du mouvement : un système dirigé par des laïcs et où des prêtres se trouvaient sous leur direction…

Jean-Dominique Durand dans L’Europe de la Démocratie chrétienne mentionne une déclaration de Pie X faite à l’évêque de Bayonne en visite à Rome en 1907 : « Ces jeunes gens suivent une voie dangereuse (…). Je n’aime pas que les prêtres entrent dans cette association, ils paraissent se laisser guider et conduire par des laïcs, en outre c’est un mouvement purement laïc, non confessionnel. En définitive, ces jeunes gens suivent un idéal politique et pas autre chose, tout en se plaçant en dehors de la hiérarchie catholique. Les prêtres ne doivent pas se mêler de ce mouvement. » Ce document révèle la cause première de la condamnation du Sillon : la place des prêtres dans ce groupe et la question de l’autonomie des laïcs…

Au lendemain de la condamnation du Sillon, les démocrates-chrétiens se sont dispersés. Divers mouvement sociaux les ont accueillis comme par exemple l’Action catholique de la jeunesse française fondée par Albert de Mun en 1886, la CFTC qui a été créée quelques années plus tard en 1919…

Mais d’un point de vue politique, les démocrates-chrétiens ont fondé trois partis distincts dont un limité à une région : l’Alsace peu après son rattachement à la France.

Le premier est le mouvement de la « Jeune République » fondé par Marc Sangnier lui-même en 1912. Ce parti est différent du Sillon. Il n’y a pas ce mélange entre structure confessionnelle et mouvement social : c’est clairement un parti politique. Son orientation est aussi claire : démocrate… mais sans étiquette religieuse. Il est donc d’inspiration démocrate chrétienne, mais cela reste une inspiration non dite. Marc Sangnier s’est éloigné de la JR en 1932 pour se consacrer pleinement aux « Auberges de la jeunesse ». Le mouvement n’a jamais dépassé quatre députés mais il a eut un membre du gouvernement : Philippe Serre, secrétaire d’état au Travail en 1936.La Jeune République, fidèle à ses positions sociales marquées à gauche, avait rejoint le Front populaire.

Le deuxième parti est l’UPR : l’Union populaire républicaine, fondée en 1919. C’est un mouvement qui ne concerne que l’Alsace. En effet, il est la « francisation » du Centre Alsacien-Lorrain qui était une émanation du Zentrum durant la période allemande de cette région. Malgré un rapprochement avec les autres démocrates-chrétiens français, l’UPR est toujours resté indépendant.

Le troisième enfin est le plus important : le Parti Démocrate-Populaire. Fondé en 1924, le PDP est le plus important parti démocrate-chrétien français de l’entre-deux guerres. Influencé par le Parti Populaire Italien et son fondateur, Don Luigi Sturzo, il en a reprit l’adjectif « populaire » (et aussi pour respecter la volonté du Vatican de ne pas prendre le terme démocratie chrétienne). Plus important que la Jeune République, il a compté jusqu’à 19 députés. Mais il n’a pas eu de membres du gouvernement. Il a eu dans ses rangs des personnalités importantes. Robert Schuman, le futur initiateur de la construction européenne, Georges Bidault, le futur fondateur du MRP, Auguste Champetier de Ribes qui fait parti de ceux qui ont refusé de voter les pleins pouvoirs à Pétain en 1940…

Mais là encore, ce parti n’a pas connu de bons résultats électoraux. Ses députés étaient davantage élus sur leurs implantations locales. Par exemple Robert Schuman a rejoint le PDP alors qu’il était déjà député de Moselle, connu et reconnu localement. Schuman a d’ailleurs quitté le PDP en 1939 en raison de l’appui trop appuyé du parti aux républicains espagnols. Il n’avait aucune sympathie pour le franquisme, mais il considérait qu’il fallait aussi dénoncer les persécutions antichrétiennes des républicains…Or le PDP n’en parlait pas, préférant condamner uniquement les nationalistes ibériques.

Une autre grande personnalité à joué un rôle important au sein du PDP et plus généralement pour la Démocratie-chrétienne : Francisque Gay.

Francisque Gay était un homme de lettres. Ecrivain, journaliste et surtout éditeur, il a dirigé la maison d’édition Bloud et Gay, et fondé les journaux La Vie catholique en 1924 (ancêtre de l’actuel La Vie) et L’Aube en 1932. Membre de la Jeune république jusqu’en 1924, non encarté dans un parti ensuite, il a été une des têtes pensantes de cette famille de pensée qu’il avait lui-même désigné « Démocratie d’inspiration chrétienne ». L’ajout du terme « d’inspiration » indique une petite prise de distance avec la référence chrétienne. Cela n’est point un renoncement, c’est surtout une volonté de déconfessionnaliser le mouvement. Dans un contexte laïc, nous sommes peu de temps après 1905, il est difficile de se réclamer de la foi chrétienne en politique. Donc la référence chrétienne n’est pas une appartenance à une confession mais une inspiration philosophique.

L’Aube et La Vie catholique (moins politique) ont connu un certain succès. A cela s’est ajouté d’autres publications très proches des idées démocrates-chrétiennes : Temps Présent fondé par Georges Hourdin et Stanislas Fumet, et Sept fondé par les Dominicains. Tous ces journaux ont contribué à la diffusion de ces idées : des cercles, des réseaux se sont constitués autour (par exemple les Nouvelles Equipes Françaises) et le journal L’Aube a même tenté de rapprocher les trois partis d’inspiration démocrate-chrétienne…

Mais cette démarche a été interrompue en 1940, avec la défaite et l’Occupation…Interrompue ? Non, car les démocrates-chrétiens vont se réunir au sein de la Résistance : ce sera l’origine du Mouvement Républicain Populaire, le MRP…

A suivre

Charles Vaugirard

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