Dans le monde sans en être

L’Ascension: une autre présence du Christ

Benvenuto_Tisi_da_Garofalo_-_Ascension_of_Christ_-_WGA08474Pour quelle raison le Christ ressuscité est-il apparu à ses disciples durant quarante jours après sa levée d’entre les morts ? Et pourquoi, au terme de cette période, est-il monté au Ciel, ce que nous fêtons à l’Ascension ?

Revenons en arrière. Par sa résurrection Jésus devient « esprit vivifiant ». Toutefois il ne faut pas prendre cette métaphore au pied de la lettre, ne voir dans le Ressuscité qu’une sphère spirituelle impersonnelle, un « milieu » au statut indéterminé.

Le Ressuscité reste une personne. Il entre en rapport personnel avec Pierre, Madeleine, Jean, les disciples d’ Emmaüs, et tous les autres. Ce sont toujours des relation d’homme à homme, de sujet à sujet que le Ressuscité entretient avec les vivants de la terre. Le Christ est resté le même, quoique autre. Autrement dit, il n’a pas muté en force anonyme. Il a un corps, il parle, on peut le reconnaître, il assume et se souvient de son passé. Il reste une personne avec qui il est possible de nouer des relations. Il n’est pas un « pur esprit », indiscernable et flou.

Intérioriser le Christ

Tout proche qu’il reste avec les siens pendant les quarante jours des apparitions post-pascales, qui courent du dimanche de Pâques jusqu’au jour de l’Ascension, il n’en demeure pas moins que Jésus reste encore extérieur à ses disciples durant cette période. Il est proche d’eux, face à eux, en un face à face incarné, très concret, mais ne vit pas encore en eux. Cependant Saint Paul nous dit qu’il est rendu « esprit vivifiant » par sa résurrection, comme nous l’avons vu plus haut. Comment comprendre cette expression ? Un esprit peut-il rester extérieur à ceux auxquels il est censé donner la vie? Est-il en mesure d’agir à distance ? Ne doit-il pas au contraire opérer de l’intérieur même des personnes qu’il sanctifie, de telle sorte que cette sanctification soit à la fois l’oeuvre de Dieu et celle de l’homme ?

Comment devient-il alors intérieur à ses disciples ? Ce sera là l’oeuvre de l’Esprit Saint qui, prenant le relais de Jésus après ses apparitions encore sensibles d’après Pâques (sensibles parce qu’il leur est encore loisible jusqu’à l’Ascension de le voir avec leurs yeux de chair, de le toucher avec les mains, de manger avec lui), intériorisera le Christ en eux à Pentecôte. Voilà pourquoi ces mêmes  disciples sont sevrés d’apparitions à partir de la montée au Ciel de leur Maître. Désormais, le Christ ne sera plus extérieur à eux, mais vivra en eux. Telle est la première convenance, la première raison d’être de l’Ascension dans l’économie du salut. Avec la fin des apparitions débute l’intériorisation du Christ en nous.

Visibilité ecclésiale

Après sa résurrection, le Christ n’apparaît que pour une période de quarante de jours. Son ascension, clôturant cette durée, marque le début de son invisibilité définitive jusqu’à son retour, sa seconde venue à la parousie, à la fin des temps. Ces apparitions des 40 jours ont pour but également de  faire progresser les disciples vers une foi qui ne sera plus dépendante des signes particuliers qui leur servaient précédemment de supports sensibles. Il faudra désormais se contenter pour eux de la foi pure ! «Heureux ceux qui croiront sans avoir vu », comme il le déclare à Thomas (Jn 20,29) !

Le temps des apparitions, limité à quarante jours, représente ainsi un apprentissage pour une autre visibilité du Christ: sa visibilité ecclésiale, dans les membres de l’ Eglise, et finalement dans tous les hommes. Mais aussi dans les sacrements. En un sens, l’Incarnation ne prend pas fin à l’Ascension. D’abord parce que c’est la nature humaine de Jésus, avec son corps, qui entre dans la gloire divine. Ensuite l’ Eglise, dans ses membres, lui devient comme une « humanité de surcroît », pour employer les termes d’ Elisabeth de la Trinité.

L’ Ascension, ou la pleine souveraineté du Christ

La fin des apparitions pascales sanctionne également le passage du particulier à l’universel: désormais le Christ sera confessé selon la pleine mesure de sa condition glorieuse – condition qui est co-extensive au développement de son corps ecclésial. Sa souveraineté n’est plus limitée « au petit reste » d’Israël (comme semblent encore le penser les apôtres, qui lui demandent quand il compte restaurer la royauté en Israël, juste avant son départ !), mais concerne maintenant le monde entier.

Surtout, la différence entre Résurrection et Ascension réside dans la distinction entre vie nouvelle et pouvoir nouveau. La première est l’irruption de la vie divine dans le corps du Christ ; l’Ascension, de son côté, est l’attribution d’un pouvoir, spirituel et divin, à sa personne.  C’est ce que signifie la session de Jésus à la droite de Dieu.

La glorification du Christ se décompose ainsi en deux étapes. La première confère à son corps la forme de vie qu’il doit nous communiquer : une vie de ressuscités et de ressuscitants – « Parce que nous aimons nos frères nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie » dit la première lettre de Jean. La seconde étape, l’Ascension, donne à son corps la puissance communicative pour la faire pénétrer en nous.

Chez l’évangéliste Jean, les deux mystères coïncident. Le Ressuscité déclare à Madeleine, le premier jour de la semaine, qu’il monte vers le Père (Jn 20,17). Saint Luc, de son côté, en fait deux événements bien distincts, éloignés dans le temps. Cependant, là n’est pas le plus important. L’essentiel est de retenir qu’il s’agit des deux faces d’un même mystère. Par l’Ascension le Christ remplit l’univers.

De plus, c’est au Ciel que le Ressuscité accomplit en plénitude son office sacerdotal, consistant à intercéder en notre faveur, nous sanctifier, et enfin nous faire entrer dans le monde divin. C’est donc à partir de son ascension que cet office sacerdotal prend toute sa dimension (He 8,1 ; 10,12 ;12,2).

Méditer le mystère de l’Ascension consiste à entrer toujours plus profondément dans celui du Christ. C’est l’intérioriser, prendre la pleine mesure de son office sacerdotal et royal à partir de sa session à la droite du Père. Mais c’est aussi discerner sa présence dans sa nouvelle visibilité que constituent nos frères et soeurs, ainsi que dans les signes sacramentels.

Jean-Michel Castaing

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