Dans le monde sans en être

Edito : Les animaux sont des êtres humains comme tout le monde

Un mien ami se plait à définir le végétarisme comme un concept inventé pour le faire marrer devant son entrecôte. Il n’a pas manifesté dans les rues de Paris ce week-end, avec les cinq cent militants de la cause animale… Ces derniers organisent depuis 2001 des « veggie pride » pour protester contre l’exploitation – alimentaires ou vestimentaires – de nos amis les bêtes. Une sorte de « marche des fiertés végétariennes » où l’on défile pour « lutter contre la végéphobie », nous dit-on, fier d’un hypothétique parallèle avec « les premières gay pride ».

 

J’entends d’ici de carnassiers moqueurs s’interroger sur le fait que personne ne défende la cause de nos 30 millions de légumineux. N’y aurait-il aucune âme charitable pour entendre le cri de la carotte que l’on arrache à sa terre nourricière ? Ne nous lèverons nous pas pour faire taire les plaintes languissantes de la salade brulée au vinaigre ? Je lance l’idée, en ce 13 mai encore libre de « journée internationale de… »

« Viande = génocide des animaux »

Les rires s’estompent quelques peu à voir des projets sociétaux prendre le pas sur les habitudes culinaires, avec la bénédiction des élus de la nation. Un projet de loi porté par des députés de tous bords vient d’être déposé à l’Assemblée Nationale pour créer un statut juridique particulier à l’animal, afin de mieux lutter contre les actes de violences. Les motifs exposés relèvent de l’exercice de style : « nous-mêmes sommes des animaux, certes particuliers de par le pouvoir et la domination que nous avons acquis et exercés sur le reste du règne vivant à la faveur du phénomène d’évolution dont nous avons tiré parti, mais bel et bien incus à l’ordre des mammifères, et donc soumis à la dure réalité et pesanteur des contingences afférant à cet état. En effet, à travers les siècles, bien des pistes de distinction ont été avancées pour nous enorgueillir d’un présupposé propre de l’homme, intelligence, rire, conscience, faculté d’anticipation, mais au final aucune n’a abouti à une démonstration totalement convaincante et infaillible au regard de l’actualisation des connaissances ».

Subrepticement, on passe de la question du bien-être animal – combat potentiellement fédérateur – à la place de l’homme à ses côtés. Dans cette confusion savamment entretenue, les associations « abolitionniste », telle que L214 qui milite pour faire interdire l’élevage, se régalent. Leur parole ainsi libérée et l’oreille attentive que leur porte l’Hémicycle, inquiètent évidemment les agriculteurs, qui, quoi qu’on en dise à la capitale, en savent un bout sur les relations homme-animal. Lors d’un colloque (très) parisien organisé en février par le club de réflexion « Ecolo-Ethik » de Chantal Jouanno, dix petites minutes ont été accordées à un homme de lard. Pas sûr qu’il ait été écouté. Dommage, sa conclusion avait de quoi faire réfléchir : « tout éleveur doit bien traiter ses animaux pour en vivre, rappelait-il aux élites urbaines. Vous nous demandez comment les éleveurs considèrent les animaux ? Nous, nous nous demandons comment vous considérez les éleveurs ».

Les réponses apportées par les manifestants de ce week-end sont sans appel : « viande = génocide des animaux » ; « les animaux sont nos amis. On ne mange pas ses amis ! » Pour le philosophe jésuite Eric Charmetant, « si l’on applique jusqu’au bout cette vision d’égalitarisme biocentrique, on risque de mettre sur le même plan la vie d’un moustique, d’un chimpanzé et d’un être humain. Ce qui serait vraiment problématique ». Déjà, de grande voix telle que la célèbre primatologue Jane Goodall, estiment que les grands singes devraient avoir les mêmes droits que l’homme et s’interrogent sur le degré de conscience des animaux les plus évolués, en comparaison aux hommes frappés de lourds handicaps mentaux. D’un coup, la « veggie pride » et son cortège idéologique ne font plus rire du tout.

Joseph Gynt

4 réponses à “Edito : Les animaux sont des êtres humains comme tout le monde”

  1. Phylloscopus inornatus

    Ces histoires font d’autant moins rire qu’elles risquent, incidemment, de déconsidérer n’importe quel combat écologique. La défense des écosystèmes, dont le rôle pour l’homme est vital, de manière avérée, quantifiée, irréfutable, sera – et même, est déjà – taxée de volonté de “mettre sur le même plan la vie de l’homme et la vie du crapaud”, avec les funestes conséquences que l’on connaît. Or, dire que l’homme doit protéger les crapauds parce qu’ils sont nécessaires à sa survie et dire que l’homme et le crapaud sont deux animaux égaux en nature et en droits, ce n’est pas franchement la même chose. Ce n’est du reste pas un hasard si on ne croise pas beaucoup d’antispécistes dans les grands combats écologiques… La morale de l’histoire est qu’après des siècles de balancier orienté d’un côté – tout ce qui n’est pas homme n’est que vile mécanique, tout juste bonne à être enfournée dans nos gueules et nos chaudières – on risque de passer bêtement à l’autre. Cela dit, m’est avis que celui-ci ira moins loin et y restera moins longtemps. Il risque néanmoins d’avoir le temps de faire quelques dégâts.
    Second point, ce que je relève dans l’argumentaire de ces personnes, c’est ce discours “la nature, ce n’est pas le réel, c’est une construction arbitraire et injuste” (on a envie de leur demander qui en est l’auteur). L’évolution et la nature humaine qu’elle a engendrée est décrite non plus comme un phénomène écologique et biologique mais comme une sorte de mise en oeuvre d’une politique par un parti bourgeois aux dépens des masses laborieuses constituant le règne du vivant, une injustice, donc, à corriger de toute urgence… Cette grille de lecture ultrapolitique des données objectives de la biologie, de l’écologie, de la physique ou de la chimie laisse pantois.
    Un seul bémol toutefois: oui, il y a chez certains grands primates des comportements qui indiquent une forme de proto-conscience. Biologiquement, cela n’a rien d’ahurissant, puisque ces “intermédiaires” ont nécessairement existé chez les espèces humaines fossiles qui nous ont précédés. On ne peut donc rationnellement exclure que ce qui a existé chez Lucy existe également chez un bonobo contemporain. Et s’il n’est évidemment pas question de concéder aux bonobos le droit de vote et l’accès à l’école gratuite républicaine ou à la sécurité sociale, il n’apparaît, pour le coup, pas forcément très cohérent de considérer, en bloc, que question conscience de soi, un moustique se met sur le pied d’égalité avec un primate supérieur sous prétexte que ni l’un ni l’autre n’est humain.

  2. Charles Vaugirard

    Je rejoins totalement le commentaire de @Phylloscopus. Le danger est que le public mette dans le même panier antispéciste et écologiste, or les deux n’ont rien à voir entre eux.

    L’antispéciste est un symptome de notre société qui a perdu toute transcendance. S’il n’y a plus de Dieu ni de vérité, alors tous nos repères s’effondrent. On ne sait plus faire la différence entre un homme et un animal comme le démontre l’ahurissant motif de la loi cité.D’autres idéologies suivent le même raisonnement (cyborg par ex) avec le minéral. On perd nos repères, nous ne savons plus qui nous sommes…

    L’écologie est foncièrement différente. Elle est une science, elle part de la biologie, de l’étude des écosystèmes et elle part du principe que nous sommes limités : nos ressources sont limitées, la vie est limitée, tout a une limite. Elle est une responsabilité car elle nous invite a raisonner sur le très long terme, a prendre conscience des conséquences de nos actions sur les écosystèmes. Rien à voir avec des délires sur l’égalité totale entre les espèces.

    Enfin, juste un petit mot sur la protection animale. La nature est très bien faite : quand on maltraite une bête que l’on va manger, l’animal stresse et cela altère la qualité de la viande. C’est le cas par exemple avec la chasse à courre, où la bête est tellement stressée qu’elle est inmangeable (et donnée aux chiens…). Donc, comme le dit très bien l’éleveur que cite Joseph Gynt, on est obligé de bien traiter ses bêtes quand on les élèves. D’ailleurs les meilleurs produits (Poulet de Bresse, Boeuf de Kobé etc) sont élevés dans des conditions exceptionnelles (plein air, grand espace, nourriture de qualité, très bons traitements).

  3. Joseph Gynt

    D’accord avec vous sur l’ensemble de ces points.

    Pour poursuivre sur ta dernière idée, Charles, la question du bien être animal est évidemment liée aux habitudes alimentaires. Sans aller jusqu’à ne plus manger de pilon pour éviter de tuer un poulet, est-on prêt à diminuer notre consommation d’oeufs pour limiter les élevages de poules en batteries ? Fait-on attention à l’origine de la viande que nous consommons pour éviter des importations douteuses (Cf. les conditions d’élevage au brésil ou en Argentine vs France) ?

    Il y a une bonne marge d’amélioration de nos comportements à utiliser avant de s’attaquer à l’avennement de l’égalitarisme biocentrique! Dommage de se perdre dans des considérations inutiles…

  4. onclegab

    quand je mange un œuf j’ai encore de la place pour un bœuf…c’est grave docteur ?

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