Dans le monde sans en être

Cristeros – Le double tranchant du glaive

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Cristeros est sans aucun doute un film à voir. Le padreblog l’a bien chroniqué, le scenario et les acteurs sont remarquables. Le film, qui sort aujourd’hui en salle, retrace l’histoire des dizaines de milliers de mexicains qui de 1926 à 1929 ont pris les armes et se sont levés contre l’interdiction des pratiques religieuses décidée par le président d’alors. Lorsqu’il y a un an, j’ai vu ce film, il a eu sur moi le même effet que les films sur la guerre de 39-45 : une immense interrogation.

D’un côté, l’admiration sans faille pour ces résistants et cette question sourde : aurais-je eu leur courage ? Ne me serais-je pas défilé ? Aurais-je su m’opposer, jouer ma vie pour la liberté, pour la foi, pour l’homme, pour Dieu ?

De l’autre, ce mot du Christ – tranchant comme un glaive – : Celui qui vit par l’épée mourra par l’épée (Mt 26, 52).

Il ne s’agit en aucun cas pour moi de développer un antimilitarisme primaire. Le livre de l’Apocalypse parle de la Parole de Dieu comme d’un glaive à double tranchant 1Ap 1, 16 « Dans sa main droite il a sept étoiles, et de sa bouche sort une épée acérée, à double tranchant; et son visage, c’est comme le soleil qui brille dans tout son éclat. » et, en effet, je crois que dans toutes les grandes questions de la vie, le glaive est à double tranchant ; n’en voir qu’une lame serait illusoire.

Une critique trop rapide de l’usage de la violence par les Résistants (Vendéens, Cristeros, Résistants de 39-45, …) serait irresponsable. Que serait notre monde sans les jeunes hommes courageux qui en 39-45 ont pris le maquis ? Je pense à mon grand-père, ayant pris le maquis après avoir fui le STO ; je pense à tous ces hommes mus par un incroyable courage et qui, pour beaucoup, y ont laissé leur vie. Et de manière beaucoup plus proche de nous, qui oserait reprocher à quelqu’un l’usage de la légitime défense ? L’Église a dans sa tradition développé une pensée de la légitime défense et de la guerre juste 2S. Thomas d’Aquin dans sa Somme Théologique se confronte à ces problèmes.. Cet usage de la violence est légitime. Nul ne peut le contester. Selon le mot de Péguy, à vouloir garder les mains pures, on risque vite de ne plus avoir de mains du tout.

Légitime ne veut cependant pas dire obligatoire – c’est d’ailleurs ce qu’incarne dans le film Cristeros la figure de ce vieux prêtre qui refuse les armes et meurt martyr. Si l’Église a les outils intellectuels pour penser la légitimité d’une guerre défensive, son histoire est cependant parsemée d’innombrables témoignages d’hommes et des femmes ayant refusé tout recours à la force. Histoire inaugurée par Jésus lui-même, par sa croix. Histoire dans laquelle nous trouvons aussi les foules de martyrs des trois premiers siècles de l’Église 3Je vous recommande  la lecture de ce recueil de témoignage de l’Église primitive, Les martyrs de la grandes persecution, DDB, 1991.. Face à un Empire persécuteur, les chrétiens de l’époque n’ont pas monté de milices, ils ont – à l’exemple de l’Agneau – accepté silencieusement d’être menés à l’abattoir. Leur courage n’était pas celui des armes, mais celui de l’ultime confession de foi : Jésus est Seigneur. La lecture des chroniques de leurs procès révèle clairement qu’ils n’étaient en rien des lâches – ayant peur de prendre les armes pour défendre leur foi. Leur antimilitarisme 4Terme évidement, et volontairement, anachronique. n’a rien d’un pacifisme mièvre ; leur martyr est immensément viril ! On pourrait même dire qu’ils sont de véritables violents, mais de cette violence transfigurée par la charité ; radicale de la radicalité de l’amour. La violence de celui qui renonce à sa vie plutôt de d’enlever celle d’autrui.

L’idéal du martyre – qui est clairement dans l’Église primitive l’idéal même de la sainteté – est-il périmé ? Aujourd’hui cette voie folle n’est-elle plus praticable ? Le refus absolu de la violence se réduit-il forcément à un pacifisme aussi naïf que mou ?

Deux scènes du film Karol, l’homme qui devînt pape me viennent à l’esprit pour actualiser le choix des martyrs des premiers siècles. D’abord celle de l’intense discussion entre Karol Wojtila et le père Tomasz. Karol, croulant sous l’inquiétude, interroge : « Pourquoi n’ai-je pas de réponse ? Combien de millions de monstres y a-t-il sur terre ? Combien d’innocents doivent encore naître pour finir exterminés ? » et le prêtre de répondre, voix tremblante : « Je regardais ces Nazis droit dans les yeux, le mal que j’y ai lu était tellement radical, tellement incompréhensible, obscène. J’ai eu envie de les tuer. Et je suis prêtre ! Je me suis senti coupable de cela. Je ne veux pas haïr comme eux. L’amour… l’amour… seul l’amour empêche les hommes de tomber dans un abysse. »

Puis, la scène suivante, cette virulente discussion qui éclate parmi les membres de la troupe de théâtre dont Karol fait partie :

– Nous pensons nous engager dans un des groupes armés
— Pas moi, battez vous avec des armes, moi je veux me battre avec des mots. Notre théâtre doit continuer (…) Gardons les mots en vie.
– La Pologne est victime de terreur et folie et tu veux jouer des pièces ? Tu devrais avoir honte. Il ne nous reste plus qu’à prendre les armes.
– Les mots sont plus puissants que les balles.
– Redis-le avec une arme pointée sur toi.
– Et toi Karol ? (…)
– [Karol : ] Attendez ! Je comprends les gens qui ont recours aux armes. Les Nazis exterminent des gens et veulent exterminer notre culture (…) mais la seule façon d’avoir un avenir est de sauver notre passé. Quiconque choisit de prendre les armes en a le droit. Koltazzyka a raison lui aussi, notre culture doit survivre, créons un théâtre clandestin. Parce que souvenez vous : le théâtre est la conscience de la vie.
– Vous aurez votre théâtre et nous aurons nos armes.
– [Karol : ] D’accord, nous menons la même guerre, avec le même espoir contre le même mal.

Dans cette réponse du futur saint Jean-Paul II, il est admirable qu’il ne cherche pas à répondre à la place des autres, il n’universalise pas son choix. Il ne nie pas la légitimité de la résistance armée, il ne nie pas que l’homme doive parfois (souvent) accepter de faire des compromis 5Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que si en français les mots compromis et compromission ont souvent une connotation négative, dans les autres langues latines c’est au contraire les mots utilisés pour parler d’engagement. L’engagement se comprend dès lors comme le fait de promettre avec (cum-promitio), c’est-à-dire de faire avec ; là où en français nous avons toujours la tendance à penser que l’engagement se caractérise par une radicalité hostile à toute adapation aux circonstances..

On retrouve le même dilemme dans le film Mission, lorsque les deux missionnaires jésuites font face à la menace imminente d’une attaque contre les indiens guaraníes avec lesquels ils vivent. L’un choisit de prendre les armes et d’organiser une résistance armée ; l’autre refuse radicalement la violence et, restant au côté des femmes et des enfants, organise une résistance spirituelle. Cela qui nous vaut cette saisissante scène finale où le jésuite, portant le Saint-Sacrement comme seule arme  – Le Seigneur est mon bouclier Ps 28, 7–, meurt sous les balles des conquistadores.

Cette alternative entre résistance armée et résistance spirituelle 6Au sens le plus noble du terme, il s’agit véritablement d’une résistance eschatologique, d’une orientation radicale vers le Royaume. est un glaive à double tranchant, un choix atroce. Choix au sujet duquel il est presque ridicule d’écrire un article de blog tant il est déchirant. Chaque versant à son danger. D’un côté le risque de la vengeance, de la haine, d’une prise des armes nous rendant semblable à nos ennemis 7Le risque aussi de déformer le sens du mot de martyr. Dans la tradition chrétienne il désigne la mort de la victime et non celle du guerrier – comme c’est le cas dans l’islamisme djihadiste par exemple. 8une triste actualité de ce risque immanent à l’action armée nous est donnée dans la situation de la Centrafrique, les milices ‘chrétiennes’ anti-balaka se sont créées pour résister à la persécution des milices ‘islamique’ Seleka, mais aujourd’hui l’archevêque de Bangui se sent désemparé face à des foules ‘chrétiennes’ (les milices anti-balaka) assoiffées de vengeance. . De l’autre le risque de la fuite de nos responsabilités temporelles, le risque de laisser les plus faibles se faire piétiner. 9Je vous recommande fortement la lecture du Jeanne d’Arc de Charles Péguy, texte de 1897, publié dans le volume Œuvres poétiques de la pléiade. Péguy y fait le récit des batailles menées par Jeanne et de la manière dont, par sa sainteté, elle parvient à faire des soldats qui se battent avec elles des saints et non plus des brutes. On y voit clairement que la guerre juste ne se définit pas seulement pas les circonstances extérieures du conflit mais aussi par l’intention animant chacun des soldats.  

 Benoît

Notes :   [ + ]

1. Ap 1, 16 « Dans sa main droite il a sept étoiles, et de sa bouche sort une épée acérée, à double tranchant; et son visage, c’est comme le soleil qui brille dans tout son éclat. »
2. S. Thomas d’Aquin dans sa Somme Théologique se confronte à ces problèmes.
3. Je vous recommande  la lecture de ce recueil de témoignage de l’Église primitive, Les martyrs de la grandes persecution, DDB, 1991.
4. Terme évidement, et volontairement, anachronique.
5. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que si en français les mots compromis et compromission ont souvent une connotation négative, dans les autres langues latines c’est au contraire les mots utilisés pour parler d’engagement. L’engagement se comprend dès lors comme le fait de promettre avec (cum-promitio), c’est-à-dire de faire avec ; là où en français nous avons toujours la tendance à penser que l’engagement se caractérise par une radicalité hostile à toute adapation aux circonstances.
6. Au sens le plus noble du terme, il s’agit véritablement d’une résistance eschatologique, d’une orientation radicale vers le Royaume.
7. Le risque aussi de déformer le sens du mot de martyr. Dans la tradition chrétienne il désigne la mort de la victime et non celle du guerrier – comme c’est le cas dans l’islamisme djihadiste par exemple.
8. une triste actualité de ce risque immanent à l’action armée nous est donnée dans la situation de la Centrafrique, les milices ‘chrétiennes’ anti-balaka se sont créées pour résister à la persécution des milices ‘islamique’ Seleka, mais aujourd’hui l’archevêque de Bangui se sent désemparé face à des foules ‘chrétiennes’ (les milices anti-balaka) assoiffées de vengeance.
9. Je vous recommande fortement la lecture du Jeanne d’Arc de Charles Péguy, texte de 1897, publié dans le volume Œuvres poétiques de la pléiade. Péguy y fait le récit des batailles menées par Jeanne et de la manière dont, par sa sainteté, elle parvient à faire des soldats qui se battent avec elles des saints et non plus des brutes. On y voit clairement que la guerre juste ne se définit pas seulement pas les circonstances extérieures du conflit mais aussi par l’intention animant chacun des soldats.  

5 réponses à “Cristeros – Le double tranchant du glaive”

  1. Vieil Imbécile

    Bravo pour ce beau souci d’équilibre !
    La première lecture m’a pleinement satisfait. Et puis… la nuit est passée par là. Une vieille interrogation a surgi. Oui, l’Église justifie la légitime défense. Qui serais-je pour contester cette justification ? Tu écris « Nul ne peut le contester », d’ailleurs. Il y a quand même une petite voix en moi qui me dit que cette contestation, si elle demeure humble et prudente, n’est pas totalement illégitime. Ça me donne même envie d’aller chercher Thomas More : « Je suis également assez sûr, Margaret, que les docteurs et les saints qui sont depuis longtemps au Ciel avec Dieu, comme aucun chrétien n’en doute, et dont les livres sont demeurés à ce jour entre les mains des hommes, ont pensé en certaines de ces choses comme je le fais maintenant ». Là je pense à la foule des martyrs, apôtres de la non-violence, qui pourraient bien ‘contester le côté incontestable’ de la ‘légitimité de la légitime défense’ :).
    Les deux voies que tu soulignes existent, certes, mais sont-elles équivalentes ? Il ne me semble pas. On peut devenir saint parce que on a « accepté silencieusement d’être mené à l’abattoir ». Pas parce que on a lutté les armes à la main contre l’injustice. Les saints qui ont pris les armes n’ont pas été canonisés POUR cela.
    Par ailleurs, lorsque tu écris « que serait notre monde sans les jeunes hommes courageux… », tu risques de t’approcher de « la fin justifie les moyens ». C’est l’éternel combat entre efficacité et fécondité. Entre réalisme (je pense à Bernanos, bien sûr) et conversion. Si l’on peut chercher une justification à la violence, ce n’est certainement pas dans son efficacité.
    Jean-Paul II n’universalise pas son choix, comme Thomas More n’avait pas universalisé le choix de sa conscience, en refusant d’en débattre : « Je ne disputerai point là contre, fille Margaret, ni ne méjugerai-je la conscience de quiconque, laquelle est cachée à ma vue en son cœur ». Ils n’universalisent pas, mais il me semble bien que le choix de la non violence est une constante de la part des saints.
    On n’est pas loin, hein ! il y a juste, je crois, une feuille de papier à cigarette sur la légitime défense sur laquelle tu m’as semblé un chouia trop catégorique, et sur un sentiment d’équilibre des deux voies qui résultait de ma lecture.
    La seule violence « physique » dont fit preuve Jésus était tournée vers les profiteurs de la religion. Les seules colères qu’Il manifeste sont dirigée vers les religieux. En gros, nous les cathos, serons les « bénéficiaires » de la colère de Dieu. Tandis que les autres, ceux qui le bafouent « sans le savoir », bénéficieront de Ses larmes.

  2. Benoit

    Je souscris volontier à tout ce que tu dis …
    Il y a une différence entre les deux solutions …
    peut être là même différence qui existe entre naturel et surnaturel, grandeur (le résistant) et sainteté (le martyr).

  3. Vieil Imbécile

    🙂 il y avait probablement une certaine artificialité du désaccord, afin de justifier ma prise de clavier…

  4. Andino

    J’ajoute que des christeros-résistants ont été béatifiés, que leur combat n’a pas été un obstacle à leur sainteté, au contraire!
    Les vocations à la sainteté sont nombreuses. L’Eglise légitime la “guerre juste”, on peut donc s’y sanctifier. La différence, est que dans le cas des martyrs-non-violents, l’attitude extérieure ne peut rien révéler d’autre que la sainteté intérieure, ce qui n’est pas toujours le cas du résistant… Je ne sais donc pas quelle est la sainteté je trouve la plus admirable?!? Celle à laquelle je serai appelé sans doute…

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