Dans le monde sans en être

Cadre de vie, architecture et lien-social

VillageL’un des maux de ce début de XXIe siècle est sans aucun doute le relatif isolement qui touche une grande partie de nos contemporains. Certes, celui-ci est plus ou moins intense en fonction de l’âge, du milieu social et de l’entourage, mais l’on constate que la qualité de nos relations se dégrade progressivement. Quel rôle l’aménagement de notre cadre de vie peut-il avoir sur l’organisation sociale de notre société ?

Nous parlons de la solitude profonde, celle qui touche les 4,8 millions de Français qui n’ont que quelques discussions par an et qui provoque une grande souffrance 1D’après une enquête de 2012 de la Fondation de France sur les Solitudes, 4,8 millions de personnes ne disposent d’aucun réseau de sociabilité et peuvent être considérées comme objectivement seules. , mais également d’un isolement plus sournois et progressif, qui touche tout le monde et sape lentement les fondements de notre société.

D’aucuns me diront qu’ils ont une vie épanouie, qu’ils ont des tas d’amis et font des rencontres passionnantes dans leurs réseaux professionnels et amicaux. Cependant, combien de liens se tissent au sein d’un même milieu social ou au sein de sa famille de pensée ? Comment vivre pleinement notre humanité en allant à la rencontre de personnes qui ne nous ressemblent pas ?

Le terme à la mode est la “mixité sociale”. L’intuition semble juste, car tout le monde sent bien qu’il n’y a pas d’avenir dans un monde de ghettos et de rejet de l’autre. Cependant, beaucoup de tentatives de mixité forcée se sont soldées par des échecs, réunir au sein du même lieu des personnes de culture, d’éducation et de niveau de vie très différents n’ayant pas toujours apporté la paix et la sérénité. La conséquence de notre mode de vie contemporain est d’avantage de repli sur soi et un rejet de tout ce qui ne nous est pas familier. Ainsi, nos espaces de vie quotidiens sont répartis schématiquement en deux catégories, un espace hyper-privé, avec ses repères, son confort et ses avoirs, et un espace hyper-public, vécu comme de plus en plus agressif et hostile.

Quelles pistes pouvons nous explorer pour recréer les conditions de la rencontre ? Qu’avons nous perdu dans notre mode de vie pour en arriver à ce constat ?

Les romains, lors de la fondation d’une cité, après en avoir délimité ses contours et tracé ses axes principaux, déterminaient l’emplacement du forum et la basilique, qui devenaient le lieu de rencontre et de la vie publique. On constate dans toutes les civilisations qui ont perduré un équivalent à ce modèle spatial, que chaque culture s’est approprié.

Ainsi, nous le retrouvons dans la culture populaire française l’archétype de place du marché et de l’église. Ces espaces semblent essentiels dans la structure d’une société, car ils permettent la rencontre de l’intégralité de ses membres et pas seulement en fonction de leurs intérêts ou affinités propres. Avec l’urbanisation massive de la seconde moitié du XXe siècle, cette structure a été détériorée, pour être remplacée par un monde de réseaux, avec pour conséquence une plus grande méconnaissance de l’autre, et donc son rejet.

Paradoxalement, connaître ses racines, s’attacher et aimer son lieu de vie, sa culture locale et son histoire semble être une solution efficace contre les communautarismes qui morcellent la société. Une des solutions semble donc de recréer ces “espaces intermédiaires de sociabilisation”, ni totalement à soi, ni totalement aux autres. Des espaces d’échanges et de vie sociale, auxquels on s’identifie parce que l’on aime s’y retrouver et que l’on s’y reconnait, mais qui sont un peu à tout le monde aussi.

Cela peut se traduire par des initiatives de jardins partagés. A l’Ilot Saint-Gilles à Reims par exemple, Éric Lemaitre a aménagé, avec l’aide de la municipalité et des habitant, un lieu de rencontre agréable avec le jardinage comme alibi, mais conçu également comme un lieu de culture et d’histoire, et où tout le monde peut s’y retrouver à la condition d’avoir envie de partager et d’aimer son quartier.

L’organisation “Villages en Ville”, fondée par Jean-Vladimir Deniau, essaye de répondre à la question en organisant des événements inter-immeubles et en développant des projets d’habitat participatif.

Les politiques également s’intéressent à cette problématique, avec la création du label éco-quartier (près de 500 municipalités ont répondu à l’appel à projet entre 2009 et 2011) et la médiatisation de réalisations exemplaires, telles que le quartier Vauban à Fribourg-en-Brisgau.

A l’heure où tout le monde parle d’économie locale, toutes ces initiatives permettront de faire prendre conscience à nos contemporains de la richesse du modèle du village, et de la nécessité de s’identifier à son cadre de vie. Comment recréer ces “espaces intermédiaires de sociabilisation”, propices aux échanges et jouant leurs rôles dans la vie sociale de la cité ? Certainement pas en créant des espaces publics de plus en plus agressifs et inconfortables. C’est donc la question qui est posée aujourd’hui aux urbanistes et architectes, mais dont la solution ne se trouvera pas sans la participation de chacun.

Gabriel Morris

Notes :   [ + ]

1. D’après une enquête de 2012 de la Fondation de France sur les Solitudes, 4,8 millions de personnes ne disposent d’aucun réseau de sociabilité et peuvent être considérées comme objectivement seules.

3 réponses à “Cadre de vie, architecture et lien-social”

  1. Armoulinex

    Ecrire un article sur l’urbanisme sans jamais définir ce que c’est, qui le dirige et pourquoi cela ne fonctionne pas ou plus, c’est un challenge.

    Invoquer l’espace hyper-public et hyper-privé, sans expliquer que l’espace réel se meurt avec l’apogée d’internet, et qu’il tend à devenir hyperréel c’est omettre la question contemporaine. La déstructuration du modèle établi de la ville est à mettre en lien à mon avis avec l’arrivée des nouvelles technologies. Certes le modernisme, les CIAM et la chartes d’Athènes ont amorcé le mouvement, mais l’espace et la ville sont en évolution constante et rapide depuis.

    Le forum n’est plus réel mais virtuel. S’exprimer sur la place publique est devenue obsolète, on s’égosille sur la toile. Les rencontres ne se font plus dans des espaces publics, puisque tout devient privatisé et ordonné, contrôlé. Le café, le cinéma, la boite de nuit, le restaurant, le bar: tous ces espaces sont privés. L’espace public est réduit à son minimum. L’avènement d’espaces mi public mi privé, cad des espaces privés où l’ont peut quand meme se rencontrer sans consommer, tels que les grands nouveaux centre commerciaux est certain.

    Si la question de l’espace commun est de plus en plus remise au goût du jour, que l’on tente de recréer des liens sociaux via l’espace et la restructuration des villes et que cela ne fonctionne pas, c’est parce que la problématique est bien plus importante. Forcer les rencontres en créant des espaces ne sert à rien si l’habitant n’est pas questionné est sollicité. Arrive donc la question de la politique.

    “Les politiques également s’intéressent à cette problématique”: permettez moi de rappeler que l’urbanisme est intrinsèquement lié à la politique. Qui dirige le Grand Paris ? Qui a laissé l’urbanisation se faire telle qu’on l’a connait ?

    “Espaces intermédiaires de socialisation”: oui à condition qu’ils soient de l’initiative même des citoyens. Nous sommes aliénés par rapport à la ville, il est temps de nous la réapproprier. Adieu les grands plans d’urbanisme à échelle démesurée.

    Mais ce n’est pas la peine de retourner à l’esprit de village, de chercher le simulacre d’antan et d’encourager la simulation des rencontres. Ici est tenu le discours du nouvel urbanisme, dont l’extrême est contenu dans la ville de Celebration crée par Disney. En cherchant à “ré-humaniser” la ville, on la condition à nouveau.

    A l’heure où l’on construit toujours plus, on se doit de penser à une organisation spatiale. Mais elle ne doit plus être dirigée par les politiques, les promoteurs, les entreprises privées, les capitaux, les urbanistes, les architectes: ils font partie d’une certaine catégorie de personnes, une élite bien pensante, qui en voulant humaniser, radicalise l’espace et le laisse mourir.

    Il est temps de se réapproprier la ville, mais pour cela il faut la comprendre, comme expliqué dans l’article il faut de la bonne volonté mais pas que. Quand on voit comment se sont soldés les initiatives populaires de remplacer les fleurs des ronds points par des potagers pour tous en Espagne ou en France, l’espoir de voir un jour une ville dirigée par ses habitants est faible.

    Des idées pour approfondir: relire les idées de la Tendenza italienne, lire Pier Vittorio Aureli, comprendre que l’urbanisme ne fonctionne pas indépendamment de la politique et ouvrir les yeux sur la passivité de nos concitoyens.

  2. Gabriel Morris

    Un bien beau commentaire, qui est presque aussi long que l’article lui-même, et qui résume bien ma pensée.

    Le terme d’urbanisme, que je n’ai effectivement pas pris soin de définir, est un terme récent qui date de la période moderne et qui vise à théoriser l’organisation d’une ville.

    Or je ne parle pas seulement d’urbanisme, mais de cadre de vie. A l’image du bien commun, quel espace commun souhaitons-nous ? Pas seulement un espace utilitariste (aller d’un point à un autre, remplir des fonctions), mais bien un espace qui soit le support de la vie en société, le lieu de la rencontre. Cela ne peut pas se faire contre la volonté des habitants.

    Le village est une image, bien entendu. Loin de moi l’idée de recréer des pastiches à la World Disney, mais plutôt en comprendre les principales caractéristiques qui le faisaient fonctionner :

    – Toute la société s’y rencontre (et pas seulement en fonction des intérêts et de sa catégorie socio-professionnelle)
    – Un lieu de vie et d’activités
    – Une histoire, passée, présente et/ou à venir
    – Un espace qui nous ressemble, auquel on s’identifie.

    Cordialement.

  3. Eric LEMAITRE

    Pour les amis qui lisent ce texte… J’aimerais ici vous préciser que l’aventure des jardins partagés se poursuit avec l’association culture à l’îlot Saint Gilles … Nous sommes en Juin 2018 et le projet des utopistes du quotidien a conduit à l’émergence d’un habitat partagé au sein même de l’îlot une convention est sur le point d’être passé avec un bailleur social, la ville de Reims et les acteurs habitants, riverains membres des associations Cultures à l’îlot Saint Gilles et Frat Habitat… Plusieurs reportages sur la chaine FR3 ont été effectués pour relater cette aventure humaine de gens qui avaient à coeur de faire vivre l’humain au sein de la cité….

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