Dans le monde sans en être

Pour un jeu de dupes, voir sous les jupes

Leo-Tamaki-hakama-Hello-KittyAh la belle affaire ! 48 h d’hystérie autour d’un vêtement… seriously ?

Pauvres lycéens du Conseil académique de la vie lycéenne de Nantes. S’ils s’étaient attendus à de tels cris d’orfraie pour une initiative qui n’était du reste pas nouvelle… A lire l’interview de Yohan Bihan  je suis à vrai dire assez désolé, pour lui et ses camarades, que d’une réflexion de fond sincère (dont pourra évidemment par ailleurs apprécier ou pas le fond comme la forme) et du “kit pédagogique” de sensibilisation au problème du sexisme, la reductio ad genderam d’un malheureux slogan/affiche et une proposition vestimentaire symbolique maladroite (dont l’académie elle-même craignait la dimension carnavalesque) ait provoqué un tel délire. On nous a servi et relayé dans les médias une info déformée dès le départ, et le manichéisme des réactions a fait monter le reste de la rance mayonnaise. Il n’en fallait pas plus pour que certains sbires de LMPT réagissent de façon encore plus épidermique, hurlant jusqu’à la fin de la civilisation. On se calme Ludovine, non, il n’y a là aucun péril en la demeure.
Même dans la réflexion mesurée de François-Xavier Bellamy, le début de son billet me laisse un peu perplexe. Non, cette initiative n’est pas directement un détournement de la mission de l’enseignant. La réflexion civique et morale s’incarne dans la réalité quotidienne des élèves et dans les relations entre adolescents, à un âge où précisément l’acquisition de règles de vie compte autant que leurs leçons de mathématiques. Mais je le sais excellent professeur de philosophie pour ne pas m’inquiéter de ce qu’il en fera lors de ses prochains cours : un temps de réflexion avec eux sur la construction éthique de leur personne, et du respect du à l’autre sexe, bien au delà de questions vestimentaires.
S’il est vrai que le flou règne en maître et que l’éducation civique actuelle n’est pas exempte de beaucoup d’approches idéologiques peu constructives, n’allons pas coller d’emblée une étiquette idéologique sur le front de ces lycéens. Oui, le choix d’enfiler une jupe est maladroit, puisqu’il brouille le fond de la réflexion sur l’égalité en n’intégrant justement pas les différences, mais en les singeant en les nivelant, mais de grâce, n’en tirons pas la conclusion que ce geste symbolique a formaté définitivement nos jeunes. Ayons confiance dans leur intelligence, comme dans la capacité éducative des parents (comme des professeurs) à prendre le relais de l’initiative – qu’on pourra évidemment juger encore un peu immature – instiguée par leurs ados, afin d’en faire un vrai temps de dialogue, d’écoute et de partage. Rappelons que le téléfilm éponyme à cette journée rendait forcé mais salutaire ce dialogue entre une enseignante et ses élèves singulièrement machistes dans un huis clos oppressant à la fin dramatique.
Car le fond de l’affaire, c’est quoi ? Une réalité, le sexisme ordinaire à l’encontre des femmes, un machisme ambiant et un harcèlement de rue, qui commence pour les jeunes filles très tôt. Allez lire l’excellent billet de Valérie, il ne dit rien d’autre que ce que dit Yohan Bihan : “(le sexisme) n’est pas forcément très visible, c’est souvent assez subtil. Ce sont des regards, des mots, des choses anodines qui entrent dans le sexisme ordinaire, des filles ou des garçons qui n’osent pas s’habiller librement. De manière générale, le monde dans lequel nous vivons n’est pas forcément égalitaire ou juste envers les femmes, mais aussi parfois envers les hommes.” Et FX Bellamy le dit aussi bien : “Nous savons qu’il est devenu difficile pour les femmes, dans bien des situations, de porter une jupe sans risquer d’être insultées ou agressées. Le vrai féminisme consisterait à se battre pour que les femmes puissent être acceptées et estimées telles qu’elles sont, telles qu’elles veulent être, avec leur singularité !
Lus en parallèle, reconnaissons que le consensus est plutôt là, non ? Mais qu’est ce qu’on va retenir comme leçon ? Comme toute réaction binaire sur-médiatisée, absolument rien, sinon un renforcement des préjugés, des caricatures et des stéréotypes des deux camps, l’inverse exact de ce qui était souhaité. Alors comme ça on ne lâche rien ? Si, on commence par lâcher du leste dans ces réactions épidermiques. A crier au loup, on ne verra pas venir les vraies occasions de s’inquiéter sur les repères de nos enfants. A se montrer intolérant (des deux côtés), on ratera les vraies occasions de construire le respect dont ils ont besoin.
Au lycée, et même dès le collège, les codes vestimentaires, les modes et les valeurs qui président à la constitution de beaucoup de bandes d’élèves sont assez souvent excluants (l’uniforme a du bon quoi qu’on en dise 😉 ), forts marqueurs de milieu social, et les boucs émissaires dans les classes faciles et parfois nombreux. Après tout, je ne pense pas qu’un jour, même en mode carnaval des fous  1Cette journée à dimension et inscription religieuse qui avait cours au Moyen-âge offrait pourtant une mise en scène cathartique fort intéressante et assez mal comprise, qu’on pourrait rapprocher de certaines approches thérapeutiques actuelles ou ré-interroger comme mimétisme. soit dangereux ni ridicule. Il pourrait même être catharsis pour une prise de conscience individuelle et collective. Si le travestissement peut permettre d’affronter ses propres réflexes sexistes et son regard sur les autres, permettez-moi d’y voir du bien. Et que jeunesse se passe.
Alors combien de lycéens mâles qui auront revêtu le kilt ou la jupe de leur frangine auront en même temps pris conscience que leur regard au quotidien sur leur voisine de classe en mini-jupe ne doit plus faire d’elle ni une salope ni un miroir à fantasmes libidineux ? Combien auront pris conscience par la même occasion du dénigrement dont ils sont capables envers d’autres garçons ? Combien de lycéennes franchiront le pas de pouvoir enfin concilier l’élégance d’une robe ou d’une jupe et leur pudeur, sans souffrir d’un sifflement ou d’une main baladeuse ? J’espère qu’ils et elles seront nombreux, et pas l’espace d’une seule journée, mais bien quotidiennement et dans la durée.
Et puis relisons l’étymologie du mot jupe : ça vient de l’arabe “joubba“, qui était à l’origine un long vêtement de laine parfaitement unisexe.
Sur ce, je vais enfiler mon hakama. Messieurs, vous devriez essayer, c’est super confortable.
Manu Top

Notes :   [ + ]

1. Cette journée à dimension et inscription religieuse qui avait cours au Moyen-âge offrait pourtant une mise en scène cathartique fort intéressante et assez mal comprise, qu’on pourrait rapprocher de certaines approches thérapeutiques actuelles ou ré-interroger comme mimétisme.

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