Dans le monde sans en être

La résurrection de Lazare

Résurrection de Lazare par RembrandtMarthe, Marie, Lazare : trois types universels

L’épisode de la résurrection de Lazare, le plus grand miracle de Jésus, que l’Eglise nous propose en ce cinquième dimanche de carême, met en scène une fratrie de deux soeurs et un frère : Marthe, Marie et Lazare. Ils étaient tous trois les amis de Jésus et habitaient Béthanie, village situé sur le mont des Oliviers, mais sur le versant opposé à celui où se situe le jardin de Gethsémani, qui fait face au Temple de Jérusalem. L’évangile est très clair sur leur relation à Jésus : Jésus aimait Marthe et sa soeur Marie et Lazare (Jn 11,5). Les personnes de ce trio aimé par le Seigneur présentent des traits distinctifs capables de figurer trois types universels.

Marthe, c’est la tête qui organise. Sa foi est toute doctrinale : « Je sais qu’il ressuscitera à la résurrection au dernier jour » répond-elle à Jésus après que celui-ci l’ait assuré que son frère ressuscitera. C’est la foi des pharisiens. Pour le judaïsme de l’époque, le résurrection était collective, et ne devait intervenir qu’à la fin des temps. Ce qui explique l’importance du signe posé par Jésus en ressuscitant l’individu Lazare. Avec Marthe Jésus parle « dogmatique ». « Je suis la Résurrection et la Vie ».

Marie, elle, c’est le coeur. Elle sanglote en approchant de Jésus. Lui-même, à la vue de ses larmes, « frémit intérieurement » dit le texte. La réaction affective de Jésus va crescendo : d’abord « il frémit », ensuite « il se troubla », enfin « il versa des larmes ». Marie, c’est l’amitié qui n’a pas peur de laisser parler le coeur. A son contact, Jésus ne s’en prive pas. D’ailleurs le zèle de Marie est souligné par le narrateur : « Elle se leva près vite » dés qu’elle sut que Jésus était arrivé, et se jeta à ses pieds. De sa part une telle réaction dénote une marque de confiance en la seigneurie de Jésus. Aussi le Seigneur ne lui demandera-t-il pas une profession de foi explicite comme à sa soeur Marthe : « Crois-tu cela ? » (v. 26).

Et Jésus pleura.

Ce verset aura été plus efficace que toutes les bibliothèques de théologie dogmatique réunies, pour persuader les croyants de tous les temps que le Christ avait une vraie humanité, en tout pareille à la nôtre ! Et non seulement pour les en convaincre, mais surtout pour la faire aimer. Car l’humanité du Christ n’est pas celle d’un ataraxique, d’un champion de l’insensibilité stoïcienne. Jésus n’a pas rougi de l’affectivité, du langage du coeur. Ce n’est pas malgré sa tendresse tout humaine qu’il partage la gloire de son Père dans l’Incarnation, mais au coeur de cette même tendresse. La gloire de Dieu se dit également dans le mouvement des larmes de Jésus. La théologie dogmatique soulignera ce point ultérieurement, en affirmant que ce qui est dit de Jésus en son humanité peut être dit de lui aussi selon sa personne divine. C’est le Verbe éternel du Père qui est né de la Vierge Marie, qui est mort. Et c’est lui également, lui la seconde Personne de la Trinité, qui a pleuré sur la mort de son ami Lazare. Cet évangile nous révèle que Dieu a un coeur !

Troisième type : Lazare. Le frère représente de son côté l’homme en son destin douloureux, mais aussi glorieux. Son nom « Eléazar » signifie d’ailleurs « Dieu aide ». C’est l’homme en tant qu’il a besoin du secours de Dieu. Aussi, afin que le frère des deux soeurs réintègre la fratrie, Jésus devra poser son plus grand acte de puissance: le retirer des griffes du tombeau, de la mort. Le nom du village où ils résident tous les trois, Béthanie, se traduit d’ailleurs par « la maison du pauvre ». Il peut s’agir de la pauvreté évangélique, si chère au coeur de Jésus. Mais aussi de la pauvreté de l’homme laissé à lui-même, qui doit tout attendre de Dieu.

Dans le cas de Lazare, il ne pouvait s’agir de pauvreté sociale. Le nombre élevé de personnes qui s’étaient déplacées à ses funérailles laisse penser en effet qu’il était un homme en vue. De plus la valeur du parfum que sa soeur Marie versera sur les pieds de Jésus quelque jours plus tard nous indique que la famille n’était pas pauvre matériellement. Si l’évangéliste a pris soin de préciser toutefois le nom du village où  elle résidait, c’est certainement afin de nous orienter vers un autre type de pauvreté, la pauvreté spirituelle, si chère aux amis de Jésus, cette pauvreté dont Lazare est un  type accompli.

Une tête, un coeur, un corps : telle est la triade représentée par les trois amis de Jésus de Béthanie.

« Je suis la Résurrection et la Vie »

Nous avons vu qu’au sein de la famille, Marthe était la gardienne de l’orthodoxie dogmatique – au bon sens du terme. Aussi est-ce à elle que Jésus affirme : « Je suis la Résurrection et la Vie. Qui croit en moi, même s’il meurt, vivra » (verset 25). Préalablement, comme nous l’avons vu plus haut, Marthe avait répondu à l’affirmation initiale de Jésus : « Ton frère ressuscitera » par l’acte de foi objective de la résurrection générale à la fin des temps (qui était celle des pharisiens).

Quel saut nous oblige à accomplir alors Jésus avec une telle déclaration! Désormais la Résurrection n’est plus un événement lointain, reportée sine die. Elle est une personne ! « Je suis » dit Jésus. Affirmer cela, c’est bien sûr se placer sur le plan divin. Seul Dieu EST au sens absolu du terme.

En ajoutant « Je suis la Résurrection », Jésus nous indique que notre levée d’entre les morts, non seulement est liée à sa personne, mais de plus qu’elle est sa personne elle-même. Autrement dit nous ne pourrons ressusciter que greffés sur Jésus. Et cette résurrection n’attendra pas la fin des temps, contrairement à ce que croit Marthe : « Qui croit en moi, fût-il mort, vivra ; et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. » précise Jésus à Marthe. Comme si la Résurrection, qu’il était en personne, avait déjà commencé.

L’épisode de la résurrection de Lazare constitue d’ailleurs le septième signe de l’évangile de Jean. On sait que le livre est bâti en deux parties (plus le prologue). La première est appelée le « livre des signes » ; la seconde, relatant la Pâque de l’Agneau de Dieu, constitue le livre de la Gloire. Dans cette première partie, la résurrection de Lazare représente le septième signe (le premier est le miracle de Cana). Sept est le chiffre de la perfection.

En faisant de cet épisode le dernier signe avant la seconde partie de son évangile, Jean désire nous faire comprendre que ce signe prophétise la Pâque définitive. La résurrection de Lazare est le signe de celle de Jésus. Cependant celle-ci sera infiniment plus glorieuse. En effet, contrairement à son ami, Jésus ne mourra plus. Alors que Lazare reviendra à la vie biologique d’ici-bas, Jésus, le matin de Pâques, pénètrera dans la vie définitive du monde de Dieu. D’ailleurs la Pâque de Jésus est le huitième signe : le nombre huit est le chiffre de la résurrection et du monde à venir, le chiffre au-delà de la perfection, le chiffre de l’infinitude de Dieu.

Ceux qui écoutent la voix du Fils de l’Homme

En sortant de son caveau, Lazare est déjà l’accomplissement d’une autre prophétie de Jésus énoncée au chapitre cinq du quatrième évangile : « Elle vient l’heure où tous ceux  qui sont dans les tombeaux entendront sa voix (du Fils de l’Homme) et sortiront » (Jn 5, 28). Comme nous sommes loin, avec une telle déclaration, de l’eschatologie de Marthe, de sa résurrection reportée indéfiniment ! C’est dés maintenant que tous entendent la voix de Jésus ! C’est pour cela qu’on a pu parler, à propos du quatrième évangile, d’une « déseschatologisation ». Comme si pour Jean, les derniers temps étaient déjà arrivés pour ceux qui entendent la voix de Jésus, et sortent de leur tombeau !

Dans l’épisode de ce dernier signe de la première partie de l’évangile, Jésus prend bien soin de se faire entendre par les personnes qui l’entourent sur le théâtre des événements. Jésus rappelle son ami à la vie en « criant d’une voix forte ». Ainsi le récit met en évidence que ses propos précédents au chapitre cinq ne sont pas seulement à comprendre « spirituellement », par « métaphore ». Entendre la voix du Fils de l’Homme passe au contraire par une écoute très concrète, par exemple en lisant les Ecritures, ou en vivant les sacrements. Chez Jean, le spirituel et le charnel sont toujours entremêlés.

Jésus cria d’une voix forte : « Lazare, viens ici ! Dehors ! »

Quand le cynisme de la raison d’Etat rencontre la prophétie

 Malheureusement tout le monde n’écoute pas. Le septième signe va signer la mort de Jésus en décidant les pharisiens et les chefs des prêtres à hâter sa condamnation. Cette réaction vérifie une règle de la vie spirituelle : plus le signe donné par Dieu est fort, plus il suscite des jalousies chez ceux qui restent bouchés, fermés à son Amour.

A cette occasion le Grand Prêtre prophétise malgré lui (toujours l’ironie johannique !) : « Vous n’y entendez rien ! Vous ne voyez pas qu’il vaut mieux qu’un seul meure pour le peuple et que la nation ne périsse tout entière ». Et Jean précise : « Il ne dit pas cela de lui-même, mais en qualité de grand prêtre il prophétisa que Jésus devait mourir pour la nation – et non seulement pour la nation, mais encore pour rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés ».

Croyant faire le jeu de la raison d’Etat, avec son cynisme habituel, Caïphe donne en fait le sens de la mort de Jésus. Oui, il mourra bien pour la nation, mais   aussi pour l’unité de tous les hommes que le péché avaient dispersés !

Telle est la conclusion du septième signe qui précède le dimanche des Rameaux, porte d’entrée de la Semaine Sainte. Un signe qui jette des lueurs lumineuses sur l’accomplissement de la vie de Jésus à Jérusalem.

Jean-Michel Castaing

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