Dans le monde sans en être

L’Esprit Saint à la Croix

La liturgie de l’Eglise nous fait revivre ces jours-ci les moments de la Passion de notre Seigneur. A cette occasion, j’aimerais souligner une dimension essentielle de cet événement dont les chrétiens prennent rarement toute la mesure. Il s’agit de la présence de l’Esprit Saint à la Croix. En effet nous sommes habitués à méditer les paroles que le Fils adresse au Père au Calvaire. « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? », « Père, entre tes mains je remets mon esprit. », pour n’en citer que deux. Mais qu’en est-il de l’Esprit Saint? Si le christianisme est un monothéisme trinitaire, cela signifie que les trois Personnes divines sont inséparables. Sur le Calvaire, le Fils est bien avec le Père, et le Père avec Jésus. Où donc se situe alors l’Esprit?

Eh bien! La troisième Personne de la Trinité se trouve aux côtés de Jésus durant ces moments douloureux. Surtout c’est elle qui convertit ces instants en l’Heure de Jésus, c’est à dire qui en fait le moment décisif de sa gloire et du salut – car la gloire de Jésus consiste dans le poids de son amour pour nous. Ainsi cette Heure équivaut-elle à notre rédemption.

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Comment l’Esprit Saint s’y prend-il pour opérer, de concert avec Jésus, pareille transmutation d’un supplice en l’instant décisif des siècles, le plus important de l’histoire de l’humanité? Ce mystère se décline en trois points. D’abord l’Esprit  pousse Jésus à se donner. Il est mystère de don. Ensuite, sur le Calvaire, il représente  l’unité du Père et du Fils. Mystère de communion. Enfin c’est lui qui fait rayonner la Croix: il est mystère de gloire. En lui se condense son poids d’amour. Analysons ces trois points.

 

L’Esprit comme force de don

L’abaissement du Christ atteint son paroxysme à la Croix. Cette oblation de lui-même est réalisée dans l’Esprit. Celui-ci donne à Jésus l’élan, la force de s’offrir au Père et à ses frères dans le sacrifice qu’il fait de sa propre personne. L’épitre aux Hébreux affirme que le Christ « par l’ Esprit éternel s’est offert  lui-même sans tache à Dieu » (He, 9,14). L’Esprit Saint a été la force qui lui a permis de mener à son terme ce don de lui-même.

Plus en amont, c’est encore l’Esprit qui a inspiré à Jésus cette générosité, pour ensuite le rendre capable de la mener à son terme. Cette disposition de la Rédemption s’explique par le fait que l’Esprit Saint est en lui-même cette générosité en tant que lien d’amour du Père et du Fils.

L’Esprit est le dialogue personnifié du Père et du Fils. C’est au sein de ce dialogue que se décide et s’effectue le don du Fils au Père. Autrement dit, cette auto-donation amoureuse n’est pas pure passivité de la part de Jésus, ni  obéissance aveugle. Le Père montre au Fils tout ce qu’il fait. La Passion, le Père ne l’a pas tenue cachée à son Fils. Elle constitue de leur part le fruit d’un dialogue éternel. Aussi celui qui est leur communion dans l’éternité, l’Esprit Saint, est-il aussi celui en qui s’effectue cette offrande concertée au Calvaire. Bien sûr, cela n’enlève rien à la douleur, ni à l’aspect dramatique de l’événement.

Même si la Croix met en lumière, plus que n’importe quel autre événement du salut, la distance entre le Père et le Fils, cette distance n’est jamais dissension, ni séparation. Paradoxalement, jamais ils n’ont été aussi unis dans leur volonté de sauver le monde. L’Esprit Saint rappelle à Jésus cette volonté du Père, et la lui fait aimer. L’Esprit transforme la passivité apparente de Jésus sur la Croix en don actif, en sacrifice d’expiation, d’oblation et de louange. Ne voyons là aucune mythologie. Par analogie certaines scènes de la vie quotidienne sont en mesure de nous faire saisir intuitivement de quoi il retourne dans ce rôle de l’Esprit au Calvaire. Par exemple, grâce à l’Esprit Saint, un malade reclus sur son lit d’hôpital peut contribuer à faire avancer le Royaume plus efficacement qu’un prêcheur savant et expérimenté.

 

L’Esprit Saint comme communion du Père et du Fils

Nous avons vu que l’oblation de Jésus au Père et à ses frères n’était possible que par l’union de volonté entre eux deux. Ainsi l’Esprit Saint est la communion en personne entre celui qui se livre et celui qui le livre pour le salut du monde. Car le Père ne laisse pas Jésus seul. Le Père n’est ni pervers ni cruel. Bien au contraire, puisque c’est pour les frères du Christ qu’il a permis la Croix, et pour la gloire de son Fils. Car pour Dieu, la gloire se mesure en poids d’amour.

Ainsi, sur le Calvaire, non seulement l’Esprit Saint rappelle à Jésus les exigences de la justice, ces exigences par lesquelles le Christ représente l’homme qui honore Dieu comme ce dernier le mérite, mais surtout l’Esprit lui remet constamment en mémoire l’amour que le Père lui porte. Durant ces instants d’extrême déréliction, il est l’Esprit Saint consolateur. Il soutient Jésus dans l’épreuve. (Au passage, rappelons que pour le christianisme l’honneur dû à Dieu ne consiste pas  dans la dette que la faiblesse doit acquitter à la puissance, mais dans la reconnaissance que le manque d’amour doit à l’Amour en personne. A notre place, Jésus honore le Père en faisant oeuvre de miséricorde: en agissant ainsi il est « ajusté » à la volonté du Père de se réconcilier ses enfants. Il agit en justice, selon la vérité de Dieu – qui est Amour.)

De plus, l’Esprit Saint inspire à Jésus de se tourner vers le Père et de Le prier plus intensément. Dans ce terrible échec apparent, l’Esprit redit à Jésus qu’il n’existe que par le Père. Ce qui explique que Jésus lui remette sa vie, son esprit: « Père, entre tes mains je remets mon esprit » (Lc 23,46), dans un suprême acte de communion.

La Croix manifeste ainsi l’union étroite entre le Père et le Fils. Pour tenir à Dieu en un moment pareil, il faut bien en effet qu’entre Jésus et Dieu existe une mystérieuse communion, qui résiste à tout ce qui voudrait la distendre, la fissurer. Cette communion, irréductible à tous les échecs, à toutes les apparences contraires, s’appelle l’Esprit Saint. Voilà pourquoi la troisième personne de la Trinité est bien présente sur le Calvaire. Lui aussi se sacrifie,  en quelque sorte. Sans apparaître visiblement, son action est toutefois décisive afin de conforter l’unité du Père et du Fils, et de soutenir Jésus. L’Esprit  est à ses côtés dans son abandon. Lien d’unité dans la Trinité éternelle, il le reste à ce moment décisif de l’histoire du monde. En lui Jésus entend les paroles du Père: « Tu es mon Fils bien-aimé », déjà prononcées lors des scènes du baptême au Jourdain et de la Transfiguration.

Suscitant la prière de Jésus, et réalisant la communion parfaite du Père et du Fils, l’Esprit Saint est bien l’agent principal de la dilatation de l’espace de filiation au sein duquel Jésus grandit toujours plus dans son statut de Fils unique, c’est à dire son statut qui le rend dépendant du Père, mais aussi en communion avec lui. De plus, en soutenant Jésus, L’Esprit est également Compassion. N’est-il pas invoqué par l’Eglise comme l’Esprit consolateur?

 

L’Esprit Saint comme Gloire de la Croix

Troisième dimension de la présence de l’Esprit Saint à la Croix: il est Celui qui lui confère son poids de gloire. Qu’est-ce à dire? Pourquoi faire de cet événement infiniment douloureux un mystère glorieux? Justement l’Esprit Saint transforme l’absurde, le non-sens, en lumière, en joie éternelle. Comment?

D’abord en nous ouvrant les yeux. Au lieu d’appréhender la Croix uniquement de façon humaine, de n’en discerner que la face sombre, l’Esprit Saint nous la fait voir dans la lumière de Dieu, cette lumière qu’il est lui-même. « Dans ta lumière nous voyons la lumière » proclame le psaume. Saint Hilaire: « Dieu ne peut être connu que par Dieu ». Dans la lumière de l’Esprit nous percevons la lumière de la Croix. En effet, en sauvant le monde, en nous ouvrant les portes du Sanctuaire céleste, la Croix est la joie des chrétiens – et des autres, même s’ils l’ignorent. Dans l’Esprit Saint nos regard soupèsent le poids d’amour que recèle cet événement apparemment dénué de signification humaine ou divine. L’Esprit nous fait pénétrer dans la ténèbre divine de la Croix. En lui nous devinons que là où nos yeux de chair ne voient que mort et désolation, se trouve la gloire de Dieu en tant qu’Amour suprême, extrême.

Gloire de la Croix, l’Esprit en assure ensuite l’expansion illimitée dans le temps et l’espace. En portant au monde le poids de densité divine qu’elle contient (ce que justement les hébreux appelaient « gloire »), l’Esprit Saint assure la fécondité infinie de l’événement vécu par Jésus, notamment dans les sacrements. Il est le rayonnement de la Croix durant toute l’histoire du monde – et même en arrière, rétroactivement, car les effets du mystère du Calvaire rejaillissent sur les hommes qui ont vécu avant le Christ.

L’Esprit Saint inscrit les effets de salut de la Croix dans nos vies individuelles. Par exemple, en lui ma maladie, mes échecs, peuvent devenir des facteurs de co-rédemption du monde. L’Esprit Saint les unit au mystère du sacrifice de Jésus. Mon existence bénéficie ainsi de la gloire de la Croix dont l’Esprit porte les rayons agissants jusqu’à moi. Si bien qu’en greffant mes petits ou grands sacrifices sur celui de Jésus au Calvaire, je propage, à mon niveau, la civilisation de l’Amour. De telle sorte que dans l’Esprit, mes maigres offrandes sont rendus participantes de l’offrande du Fils unique!

En recueillant au bénéfice des croyants la gloire de la Croix afin de la leur dispenser, l’Esprit Saint rend possible que leurs actions deviennent des sacrifices similaires, en densité d’amour, à celui du Christ au Calvaire. L’Esprit condense en lui le poids de la Croix afin de la faire irradier universellement, en toutes directions, dans l’espace et le temps. Agent principal de la mission de l’Eglise, il représente cette irradiation en personne. Il est les rayons du soleil  de la Croix.

 

Une révélation attestée par les Ecritures

L’Ecriture atteste cette vérité. Sur le Calvaire, une fois Jésus mort, qu’arrive-t-il? L’Esprit Saint jaillit de son côté transpercé. L’un des soldats, de sa lance, lui perça le côté, et aussitôt il en sortit du sang et de l’eau (Jn, 19,34). Jésus avait prophétisé, bien avant qu’elle n’arrive, cette venue de l’Esprit Saint, en la liant à son sacrifice. « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive, celui qui croit en moi; selon qu’a écrit l’Ecriture, de son sein couleront des fleuves d’eau vive ». Et l’évangéliste précise: « Il dit cela de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui; car il n’y avait pas encore d’Esprit parce que Jésus n’avait pas été encore glorifié. » (Jn 7,37-39)

Ainsi, c’est seulement à partir du moment où le sacrifice de Jésus est consommé que l’Esprit Saint est livré aux croyants. D’ailleurs cette livraison est attestée elle aussi par l’Ecriture qui relate les derniers instants de Jésus.

Lors donc que Jésus eut pris le vinaigre, il dit « Tout est consommé! »; et, inclinant la tête, il rendit l’esprit. Jn 19,30

L’expression de Jean, que l’on traduit par « il rendit », est  paredôken to pneuma, littéralement « il transmit l’esprit ». Le verbe paradidômi possède en effet le sens de « transmettre » ou « livrer » à quelqu’un. Il constitue la racine du mot que l’on traduit par « tradition ».

L’Ecriture est donc claire à ce sujet: à l’instant de mourir, Jésus livre l’Esprit aux croyants. C’est la raison pour laquelle l’évangéliste rapporte avec tant de solennité l’épisode du flanc transpercé, suivi de la séquence de l’eau et du sang qui s’en écoulent. L’Esprit est donc bien la gloire contenue dans l’événement du Calvaire, et que Jésus libère de son flanc pour le donner aux croyants. Amour en personne, l’Esprit a recueilli le poids de charité contenue dans la Croix afin de nous le livrer par la médiation de Jésus. Et comme il est en personne ce poids de gloire, c’est donc lui-même qui est  donné aux croyants, une fois Jésus décédé.

Ainsi tout se tient dans la théologie de Saint Jean, tout devient lumineux! Gloire de la Croix, l’Esprit Saint, en se tenant aux côtés de Jésus au Calvaire, comme nous l’avons vu plus haut, confère à son sacrifice son poids d’éternité. De même qu’il en révèle la face lumineuse, divine, aux croyants. « Personne ne peut dire Jésus est Seigneur sinon dans l’Esprit. » (1 Co 12,3)

 

Dilatation et concentration          

Si l’Esprit Saint est présent au Calvaire, d’une présence invisible mais ô combien! réelle, cela signifie que Jésus vit sa Croix dans l’Esprit. C’est « par l’ Esprit éternel » (He, 9,14) qu’il s’offre au Père. Aussi y a-t-il deux façons d’envisager l’Esprit Saint dans cet événement : l’une en fait le mouvement extatique de Dieu, Dieu sortant de soi, ou s’excédant lui-même; la seconde façon appréhende l’Esprit en tant qu’intimité de Dieu, le  nexus amoris, le lien d’amour, du Père et du Fils.

L’Esprit est à la fois dilatation et concentration. Comme mouvement divin extatique, dilatation, l’Esprit fait sortir le Fils hors du Père vers le monde. Cette dynamique ad extra atteint son paroxysme lorsque le Fils se vide de la façon la plus extrême  de l’éclat de sa divinité sur la Croix, ce que l’on appelle la « kénose ». Jésus plonge alors, tout en restant Dieu, dans le monde de la mort et de la haine, tout à l’opposé de celui de Dieu.

Inversement, le mouvement de concentration de l’Esprit le pousse vers le Père: « Entre tes mains je remets mon esprit » (Lc, 23,46). Ces deux dynamiques sont présentes à la Croix. La question douloureuse du Christ « Pourquoi m’as-tu abandonné? » (effet de sa sortie loin de la maison du Père) précède en effet la remise confiante de son esprit entre les mains de Dieu (concentration, retour à la maison paternelle). La Croix récapitule le double mouvement de dilatation-concentration de l’Esprit qui impulse l’agir du Christ en faveur des hommes. L’évangile de saint Jean souligne à l’envi la double face de sa mission de sortie et de retour. Par exemple, en exorde à la scène du lavement des pieds durant le dernier repas, l’écrivain sacré précise : « ...Jésus, sachant qu’il est sorti d’auprès de Dieu et qu’il retourne à Dieu, se lève de table, dépose ses vêtements… » (Jn 13,13,3-4).

L’Esprit Saint fait également office de lien entre les deux versants de Pâque à un autre niveau. En effet, il se trouve à la fois à l’origine de l’événement du sacrifice du Christ au Calvaire comme nous l’avons vu, et il en est également le fruit, ainsi que l’atteste l’épisode du flanc transpercé. De plus, ressuscité, Jésus le livre à ses disciples le dimanche de Pâque. L’Esprit est donc origine et fruit de l’événement pascal.

Dilatation: L’Esprit signale que le Fils est différent du Père. Concentration : l’Esprit est leur communion, en nous révélant qu’ils sont tous les deux un. L’Esprit nous révèle le paradoxe du Dieu tri-unité: une unité dans la différence. Il est simultanément communion, obéissance et liberté.

Ainsi la présence de l’Esprit Saint à la Croix représente non seulement une occasion unique de contempler le mystère trinitaire dans son adorable et indicible grandeur, mais aussi de le prier afin que les fruits de la Passion de Jésus parviennent jusqu’à nous. Nous deviendrons de la sorte de parfaits adorateurs de Dieu et de zélés serviteurs de nos frères, à l’instar de notre frère aîné mort sur la Croix.

Excès d’amour, car situé à l’extrémité de cette dilatation par laquelle le Fils va chercher le plus loin possible, hors de la maison du Père, les brebis égarées (et quel éloignement que le bois du supplice!), l’Esprit Saint représente également l’ excès de communion entre les deux personnes divines, alors que tout semble privé Jésus de la présence de Dieu. En lui, nous sommes rendus capables de voir l’invisible divin derrière les apparences qui, à vue humaine, le contredisent.

L’Esprit est bien excès, excès d’amour: rien ne le signale mieux que les caractéristiques de sa présence auprès de Jésus lors des derniers moments de son existence terrestre.

Jean-Michel Castaing

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