Dans le monde sans en être

Les deux poumons de l’Europe ?

Il y a quelques jours, nous fêtions Pâques ensemble, sur la place de la Défense, chrétiens de toutes confessions célébraient le Christ ressuscité ! Depuis 50 ans, l’œcuménisme est devenu un sujet de préoccupation majeur pour les catholiques français.

En 1995, dans son Encyclique Ut Unum Sint, saint Jean-Paul II écrivait « l’Église doit respirer avec ses deux poumons » 1UUS, §54, c’est-à-dire avec le christianisme occidental et le christianisme oriental. En effet nous autres catholiques romains av(i)ons tendance à penser que l’Église c’est l’Église de Rome, ce qui est une erreur historique et ecclésiologique.

Les deux poumons de l’Église

Saint Paul commence à peu près toujours ses lettres ainsi “Paul, apôtre du Christ Jésus, à l’Église de Dieu qui est à …“. La formule tient à la fois la dimension universelle de l’Église – l’Église de Dieu – et son ancrage local – l’Église qui est à …–. C’est fidèlement à cet enseignement paulinien que l’Église universelle a, pendant tout le premier millénaire, été organisée autour de plusieurs localités, les sièges apostoliques de Rome, d’Antioche, d’Alexandrie, et de Jérusalem (selon la liste donnée par le Concile de Nicée, d’autres vinrent par la suite). Certes, très tôt dans l’histoire, l’Église de Rome (ou “qui est à Rome” pour parler comme Paul) a eu un statut privilégié, on recourait par exemple à l’évêque de Rome pour trancher en cas de désaccord. Reste que la primauté de l’évêque de Rome était (et est toujours) un primat parmi ses pairs (ses égaux, les autres évêques) — ce sur quoi le pape François insiste tout particulièrement en se nommant plus volontiers “évêque de Rome” que “pape” 2Une illustration concrète de cette vérité théologique est que lorsque le Patriarche de Constantinople fut reçu au Vatican, le Pape François et le Patriarche Bartholomeos siégeaient sur deux sièges identiques mis côte à côte. Si le siège de Rome a selon le témoignage de la tradition une rôle éminent à jouer dans l’unité de l’Église universelle, il n’est pas l’Église universelle à lui tout seul.

Entre l’Église romaine et certaines Églises orientales (Maronites, Melkites, Chaldéens, Copte-catholiques, greco-catholiques, …) la communion est parfaite (nous pouvons communier à la même table eucharistique même si nos traditions liturgiques et canoniques sont différentes) ; mais nous sommes encore séparés de la plupart des Églises d’Orient (Les Églises orthodoxes et la majorité des Églises pré-chalcédoniennes). Pour respirer à plein poumon, l’Église a besoin de retrouver son poumon oriental en son entier 3évidemment je parle comme un latin, l’oriental dirait lui : l’Église a besoin de retrouver son poumon occidental. Voilà l’enjeu de l’œcuménisme avec les orthodoxes, non pas les faire devenir catholiques romains, mais se reconnaître mutuellement de la même Église – l’Église qui est catholique (c’est-à-dire littéralement : universelle) et orthodoxe (c’est-à-dire littéralement : conforme à la vraie foi). Cette reconnaissance mutuelle passe par la découverte que l’Évangile prend chair dans les cultures, dans les traditions et qu’il y a donc une diversité légitime liée à cette incarnation. L’Église a besoin des poumons de tous les hommes.

Les deux poumons de l’Europe

L’Europe – on y arrive, car c’est de cela que je voulais initialement parler – a, comme l’Église, deux poumons : l’un oriental et l’autre occidental. L’occidentalo-phobie primaire qui se développe de plus en plus en Russie et la russo-phobie médiatiquement correcte qui se répand en Europe occidentale 4Je ne nie aucunement la légitimité des critiques faites par la France envers le gouvernement de M. Poutine, au contraire. peut nous laisser penser que l’Europe, si elle ne veut pas s’essouffler, aurait peut-être besoin d’un Ut Unum Sint l’invitant à respirer de ses deux poumons. Loin de moi l’idée de réhabiliter Poutine aux yeux des Français ; mon intuition est plutôt que la tension entre l’Europe de l’Ouest et l’Europe de l’Est telle qu’elle se manifeste dans le déchirement interne de l’Ukraine est la conséquence d’une construction européenne ayant trop longtemps laissé de côté son poumon oriental… 5Cela n’est d’ailleurs pas simplement imputable à l’Europe de l’Ouest mais vient en grande partie du fait que construction européenne s’est notamment faite durant la Guerre Froide alors que l’Est était sous l’influence de l’URSS.

Comme le chrétien a besoin de découvrir le poumon orientale de l’Église, l’européen doit, peut-être, découvrir le poumon Est de son continent. Le dialogue œcuménique entre chrétiens de l’Église de Rome et chrétiens orientaux (notamment du patriarcat de Moscou) pourrait bien être un élément clef pour l’avancée d’une construction européenne à deux poumons.

Benoît

Notes :   [ + ]

1. UUS, §54
2. Une illustration concrète de cette vérité théologique est que lorsque le Patriarche de Constantinople fut reçu au Vatican, le Pape François et le Patriarche Bartholomeos siégeaient sur deux sièges identiques mis côte à côte
3. évidemment je parle comme un latin, l’oriental dirait lui : l’Église a besoin de retrouver son poumon occidental
4. Je ne nie aucunement la légitimité des critiques faites par la France envers le gouvernement de M. Poutine, au contraire.
5. Cela n’est d’ailleurs pas simplement imputable à l’Europe de l’Ouest mais vient en grande partie du fait que construction européenne s’est notamment faite durant la Guerre Froide alors que l’Est était sous l’influence de l’URSS.

3 réponses à “Les deux poumons de l’Europe ?”

  1. Charles Vaugirard

    Merci pour cet article très intéressant.

    L’Europe a en effet besoin de respirer à pleins poumons, et donc l’unité est indispensable. Le principal obstacle actuel à l’unité est géopolitique. La guerre froide a fait des ravages : partagée entre deux blocs conduits par deux empires, l’Europe a vécu trop longtemps séparée en deux. La chute du mur a été très positive, mais la géopolitique de la guerre froide a laissé des restes. La Russie reste encore un empire qui cherche à garder son influence sur l’ex-URSS. Les anciens Etats satellites de l’URSS veulent exister par eux-même, loin de l’influence Russe et donc ils regardent vers les Etats-Unis, l’OTAN. Certes ils regardent vers l’UE, mais cette UE reste trop sous influence US.
    Autrement dit, pour s’éloigner d’un empire ils regardent vers un autre.
    Or, pour que l’Europe puisse exister pleinement par elle-même il faudrait qu’elle soit totalement indépendante de toute influence externe : ni USA, ni Russie.

    Et pourtant la Russie fait partie du poumon oriental de l’Europe me dira-t-on. Oui, mais la Russie est aussi un espace eurasiatique, nous sommes donc dans une autre aire, distincte de l’Europe (même si s’en est un prolongement, au même titre que les USA sont un prolongement culturel de l’Europe).

  2. Charles Vaugirard

    @Patrick : ils comptent aussi. Personnellement, je les considère comme partie intégrante du poumon occidental. L’Europe de l’Ouest a ces deux réalités : catholique et protestantes (avec même une autre dichotomie Nord/Sud). Mais l’Europe de l’Est a cette caractéristique orthodoxe, inhérente à son histoire, à sa culture. Or l’histoire récente (et aussi ancienne) a coupé l’Europe catholico-protestante de l’Europe orthodoxe. Et cette question a été particulièrement prégnante quand il a fallu intégrer les pays de l’Est à l’UE.

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