Dans le monde sans en être

Ernst Jünger et le désenchantement du monde

JungerL’année dernière, personne presque n’établissait de parallèle entre notre temps et l’avant-Première guerre mondiale. Cette année, centenaire oblige, c’est devenu un lieu commun. Cela doit nous inciter à la prudence ; on a le parallèle historique facile et parfois rapide, surtout lorsqu’il s’agit de prédire quelque apocalypse. Reste que.

Voici une phrase d’Ernst Jünger 1Ernst Jünger (1895-1998) est un témoin exceptionnel des soubresauts de l’Histoire du XXe siècle. Combattant des deux guerres mondiales, héros de la Première, chevalier de l’ordre “Pour le Mérite” – la plus haute distinction de l’Empire allemand – à vingt-deux ans, il n’a cessé, jusqu’à son dernier souffle, de ressentir, de décrire, de sonder les flux et reflux des idées de son temps. Du nationalisme revanchard des années vingt à l’écologisme radical qu’il développe tout au long de l’après-guerre, Jünger a éprouvé aux deux sens du terme la marche de la pensée du siècle, souvent en visionnaire. Ce caractère prophétique en fait un auteur à découvrir ou relire, plus que jamais. , dans La guerre comme expérience intérieure, qui décrit le sentiment général lors de l’entrée en guerre. Jünger écrit ces mots en 1925. Il est jeune, il porte la plus haute décoration du défunt Reich, et son pays est vaincu.

“Ainsi vivions-nous sans penser, et nous n’en étions pas peu fiers. A nous, fils d’une époque enivrée de matière, le progrès semblait un accomplissement, la machine la clef de la similitude au divin, la lunette et le microscope les organes de la connaissance. Mais sous la coque toujours plus brillamment polie, sous les atours dont nous nous attifions comme des magiciens de foire, nous restions aussi nus et bruts que les hommes des forêts et des steppes.

On le vit bien lorsque la guerre déchira la communauté de l’Europe, lorsque, derrière des drapeaux et des symboles pour lesquels la plupart, et depuis fort longtemps, n’avaient plus qu’un sourire incrédule, nous nous affrontâmes en choc décisif à la manière immémoriale. Alors l’humain se revancha en fracassante orgie de tout ce qu’il avait laissé perdre. Alors ses pulsions, trop longtemps endiguées par la société et ses lois, redevinrent l’unique et le sacré et l’ultime raison. Et tout ce que le cerveau avait au cours des siècles taillé d’arêtes sans cesse plus tranchantes ne servit plus qu’à accroître la force du poing au-delà de toute mesure”.

Il y a de quoi avoir peur tant les passages en gras, notamment, sont d’une effarante actualité. Jünger était plutôt visionnaire. Cela dit, dans ses oeuvres précoces, sa vision de la machine est biaisée en ce sens qu’il n’y voit toujours qu’un prolongement de l’homme, de nature à en déchaîner la puissance, mais toujours comme un instrument, derrière lequel l’homme est à l’oeuvre, et il explore quel genre d’homme manie ce genre de machine. Lui qui avait cru vivre une guerre de tirailleurs déployés dans les prairies et a expérimenté le combat de l’homme contre la machine, l’ennemi souvent invisible, gardait à l’esprit le coeur, l’oeil et la main de l’homme dans ces machines, dans l’avion, le char et même l’obus. Il n’avait pas encore eu le temps de voir la technique grandir jusqu’à se proposer à l’homme comme son successeur. Pour nous qui en sommes là, la situation est donc pire.

Elle est pire mais meilleure par un autre bout. Après 14, la première tentative de “réenchantement” a eu lieu par le biais des idéologies totalitaires, et notamment le nazisme qui alliait l’usage forcené de la machine à une vision du monde profondément et volontairement archaïque, moyenâgeuse – et non médiévale – voire pire, on sait ce qu’il en a été, et du coup, on ne nous a proposé par la suite que du monde désenchanté à double dose, de l’ivresse de matière jusqu’au coma éthylique de matérialisme désormais proposé comme stade ultime du bonheur, l’homme moderne étant à présent censé ne pas pouvoir vivre plus magnifique expérience que d’être exécuté par injection sur décision d’un “comité d’experts” pour le libérer d’être un peu trop diminué pour consommer à plein régime. Ce coma matér-ylique est censé nous garantir contre la tentation de penser, acte honni depuis que la pensée a engendré des idées qui se sont agencées en “idéologies”: seul le “pragmatisme”, c’est-à-dire le raisonnement mécanique censé pouvoir aboutir comme le jeu d’un engrenage à La Seule Bonne Réponse en toute situation, sans contexte, sans choix, sans liberté, a droit de cité.

L’ennui c’est que l’homme pense, et voilà pourquoi la nature révulse les apôtres du progrès: fort logiquement, l’homme Progressiste doit, comme l’homme de 1914, claironner sa fierté de vivre sans penser, d’être enfin libéré de son propre cerveau, la boîte crânienne vide, disponible pour le plaisir, et la réclame sur TF1. Et donc, ce chenapan d’homme, il n’est pas content de la situation actuelle où il devrait nager dans le bonheur. Ce n’est même pas la faute à la crise: début 1968, nous en étions au même déchaînement d’hédonisme technolâtre et la France s’ennuyait. Il n’a jamais totalement suffi de gaver les hommes pour qu’ils se tiennent tranquilles. Il s’ennuie donc. Il joue parfois au lansquenet de carnaval. Sans prendre trop de risques, hein. Pas fou. Et il découvre que c’est encore pire. S’il n’a pas reçu une rafale de kalachnikov, il s’écrase au fond d’une impasse.

L’homme cherche donc à réenchanter son monde, au grand effroi des progressistes qui crient au retour des temps obscurs. Or, notre chance, c’est que parmi les symboles que les deux derniers siècles avaient vidé de leur sens, il en est qui n’ont pas filé à l’égout pour autant; qui n’ont pas été dépassés ou démentis, juste oubliés – l’homme les a simplement désappris et il ne tient qu’à lui de revenir à eux. Et parmi eux, il y a la Croix. La machine, sans âme, sans amour, sans espérance et sans salut, peut bien nous entourer de toutes parts, elle ne dément pas la croix du Christ ni sa Résurrection; elle n’empêche pas l’homme d’avoir une âme et un esprit, d’y cultiver l’amour et l’espérance et d’adhérer au Salut. Et comme perspective, c’est drôlement plus enthousiasmant que d’apprendre qu’un robot est désormais capable de se mettre en colère quand on le bat aux échecs.

Phylloscopus Inornatus

Notes :   [ + ]

1. Ernst Jünger (1895-1998) est un témoin exceptionnel des soubresauts de l’Histoire du XXe siècle. Combattant des deux guerres mondiales, héros de la Première, chevalier de l’ordre “Pour le Mérite” – la plus haute distinction de l’Empire allemand – à vingt-deux ans, il n’a cessé, jusqu’à son dernier souffle, de ressentir, de décrire, de sonder les flux et reflux des idées de son temps. Du nationalisme revanchard des années vingt à l’écologisme radical qu’il développe tout au long de l’après-guerre, Jünger a éprouvé aux deux sens du terme la marche de la pensée du siècle, souvent en visionnaire. Ce caractère prophétique en fait un auteur à découvrir ou relire, plus que jamais.

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